Appartement magnifique dans la maison de Timon. Musique, tables
préparées, serviteurs.
PLUSIEURS SEIGNEURS _entrent par diverses portes_.
PREMIER SEIGNEUR.--Bonjour, seigneur.
SECOND SEIGNEUR.--Je vous le souhaite aussi. Je pense que l'honorable
Timon n'a fait que nous éprouver l'autre jour.
PREMIER SEIGNEUR.--C'était la réflexion qui occupait mon oisiveté,
lorsque nous nous sommes rencontrés. Je me flatte qu'il n'est pas si bas
qu'il le semblait par l'épreuve qu'il a faite de ses divers amis.
SECOND SEIGNEUR.--Ce qui le prouve assez, c'est le nouveau festin qu'il
donne encore.
PREMIER SEIGNEUR.--Je le croirais. Il m'a envoyé une invitation
très-pressante; beaucoup d'affaires urgentes m'engageaient à refuser;
mais il a tant prié, qu'il a fallu me rendre.
SECOND SEIGNEUR.--Je me devais aussi moi-même à des affaires
indispensables, mais il n'a pas voulu recevoir mes excuses. Je suis
fâché de m'être trouvé dénué de fonds lorsqu'il envoya m'emprunter de
l'argent.
PREMIER SEIGNEUR.--Je suis atteint du même regret, maintenant que je
vois le cours que prennent les choses.
SECOND SEIGNEUR.--Chacun ici en dit autant.--Combien voulait-il
emprunter de vous?
PREMIER SEIGNEUR.--Mille pièces d'or.
SECOND SEIGNEUR.--Mille pièces!
PREMIER SEIGNEUR.--Et vous?
TROISIÈME SEIGNEUR.--Il m'avait envoyé demander...--Le voilà qui vient.
(Entre Timon avec suite.)
TIMON.--Je suis à vous de tout mon coeur, dignes seigneurs. Comment vous
portez-vous?
PREMIER SEIGNEUR.--Le mieux du monde, puisque votre Seigneurie va bien.
SECOND SEIGNEUR.--L'hirondelle ne suit pas l'été avec plus de plaisir,
que nous votre Seigneurie.
TIMON, _à part_.--Et ne fuit pas plus promptement l'hiver; les hommes
ressemblent à ces oiseaux de passage.--Seigneurs, notre dîner ne vous
dédommagera pas de cette longue attente. Égayez-vous un peu à entendre
cette musique, si vous pouvez supporter une musique aussi peu
harmonieuse que le son de la trompette; nous allons nous mettre à table.
PREMIER SEIGNEUR.--J'espère que votre Seigneurie ne conserve aucun
ressentiment de ce que j'ai renvoyé votre messager les mains vides.
TIMON.--Ah! seigneur, que cela ne vous inquiète pas.
SECOND SEIGNEUR.--Noble seigneur....
TIMON.--Ah! mon digne ami, comment vous va?
(On apporte le banquet.)
SECOND SEIGNEUR.--Honorable seigneur, je suis malade de honte de m'être
malheureusement trouvé si pauvre, lorsque votre Seigneurie envoya
l'autre jour chez moi.
TIMON.--N'y pensez plus, seigneur.
SECOND SEIGNEUR.--Si vous eussiez envoyé seulement deux heures plus
tôt....
TIMON.--Que ce souvenir n'éloigne pas de vous des idées plus
agréables.--Allons, qu'on apporte tout à la fois.
SECOND SEIGNEUR.--Tous les plats couverts!
PREMIER SEIGNEUR.--Festin royal! J'en réponds.
TROISIÈME SEIGNEUR.--N'en doutez pas; si l'argent et la saison
permettent de se le procurer.
PREMIER SEIGNEUR.--Comment vous portez-vous? Quelles nouvelles?
TROISIÈME SEIGNEUR.--Alcibiade est exilé, le savez vous?
PREMIER ET SECOND SEIGNEURS.--Alcibiade exilé!
TROISIÈME SEIGNEUR.--Oui, soyez-en sûrs.
PREMIER SEIGNEUR.--Comment? Comment?
SECOND SEIGNEUR.--Et pourquoi, je vous prie?
TIMON.--Mes dignes amis, voulez-vous vous approcher?
TROISIÈME SEIGNEUR.--Je vous en dirai davantage tantôt: voilà un
splendide repas préparé!
SECOND SEIGNEUR.--C'est toujours le même homme.
TROISIÈME SEIGNEUR.--Cela durera-t-il? Cela durera-t-il?
SECOND SEIGNEUR.--A présent, bon; mais un temps viendra, où....
TROISIÈME SEIGNEUR.--Je vous entends.
TIMON.--Que chacun prenne sa place avec l'ardeur qu'il mettrait à
s'approcher des lèvres de sa maîtresse: vous serez également bien servis
en quelque lieu que vous vous placiez. Ne faites point de cérémonie
et ne laissez point refroidir le dîner, pendant que nous décidons des
premières places. Asseyez-vous, asseyez-vous.--Rendons d'abord grâces
aux dieux.
«O vous, grands bienfaiteurs, inspirez à notre société la
reconnaissance. Faites-vous rendre grâces de vos dons, mais réservez
toujours quelques bienfaits, si vous ne voulez pas voir vos divinités
méprisées. Prêtez à chaque homme assez pour qu'aucun n'ait besoin de
prêter à un autre. Si vos divinités étaient réduites à emprunter des
hommes, les hommes abandonneraient les dieux. Faites que le festin
soit plus aimé que l'hôte qui le donne; qu'il ne se forme jamais une
assemblée de vingt convives, sans qu'il y ait une vingtaine de fripons.
S'il se trouve douze femmes à table, qu'elles soient.... ce qu'elles
sont déjà. Pour le reste de vos dons! ô dieux!.... que les sénateurs
d'Athènes, avec toute la lie du peuple athénien, que leurs vices, ô
dieux, soient les instruments de leur destruction.--Quant à tous ces
amis qui m'environnent, comme ils ne sont rien pour moi, ne les bénissez
en rien, et qu'ils ne soient les bienvenus à rien.»
--Découvrez les plats, chiens, et lapez.
UN DES SEIGNEURS.--Que veut dire sa Seigneurie?
UN AUTRE.--Je n'en sais rien.
TIMON.--Puissiez-vous ne voir jamais un meilleur festin! (_On découvre
les plats qui sont pleins d'eau chaude_.) Réunion d'amis de bouche, la
fumée et l'eau tiède sont votre parfaite image. Voilà le dernier don de
Timon, qui, tout couvert de vos louanges et de vos flatteries dorées,
s'en lave aujourd'hui, et vous jette au visage votre lâcheté encore
fumante. (_Il leur jette l'eau à la figure_.) Vivez méprisés, vivez
longtemps, souriants, doucereux, détestables parasites, ennemis polis,
loups affables, ours caressants, bouffons de la fortune, amis du festin,
mouches de la saison, esclaves des saluts et des courbettes, vapeurs,
Jacques d'horloge[13], que les fléaux qui désolent l'homme et la brute,
réunis sur vous, vous couvrent entièrement d'une croûte.--Eh bien!
où allez-vous? Attendez.--Toi, prends d'abord ta médecine,--et toi
aussi,--et toi encore.--(_Il leur jette les plats à la tête et les
chasse_.) Arrête! je veux te prêter de l'argent et non t'en emprunter.
Quoi, tous en mouvement?--Qu'il ne se fasse plus désormais de fête où
les fripons ne soient les bien reçus! maison, que le feu te consume!
Péris, Athènes; et que désormais l'homme et l'humanité soient haïs de
Timon!
(Il sort.)
[Note 13: _Minute Jack_, c'est ce qu'on appelle ordinairement _a Jack
of the clock house_, Jacques de l'horloge, figure de bois qui marque les
heures. Dans certaines villes de France, on voit encore plusieurs de ces
hommes de bois qu'on appelle _jacquemarts_ et qui frappent les heures;
au même instant une femme de bois se présente et fait la révérence.]
(Les seigneurs rentrent avec d'autres seigneurs et sénateurs.)
PREMIER SEIGNEUR.--Eh bien! seigneur?
SECOND SEIGNEUR.--Pouvez-vous expliquer quelle est cette fureur du
seigneur Timon?
TROISIÈME SEIGNEUR.--Bah! Avez-vous vu mon chapeau?
QUATRIÈME SEIGNEUR.--J'ai perdu ma robe.
TROISIÈME SEIGNEUR.--Ce n'est qu'un fou; il ne se laisse gouverner que
par le caprice; l'autre jour il m'a donné un diamant, et aujourd'hui il
me le fait sauter de mon chapeau... L'avez-vous vu, mon diamant?
QUATRIÈME SEIGNEUR.--Avez-vous vu mon chapeau?
SECOND SEIGNEUR.--Le voilà.
QUATRIÈME SEIGNEUR.--Voici ma robe.
PREMIER SEIGNEUR.--Hâtons-nous de sortir d'ici.
SECOND SEIGNEUR.--Le seigneur Timon est fou.
TROISIÈME SEIGNEUR.--Je le sens bien vraiment à mes épaules.
QUATRIÈME SEIGNEUR.--Il nous donne des diamants un jour, et le lendemain
des pierres.
(Ils sortent.)