NOTICE SUR TIMON D'ATHÈNES

Le nom de Timon était devenu proverbial dans l'antiquité pour exprimer

un misanthrope. L'histoire de sa misanthropie, et le bizarre caractère

de ce personnage frappèrent sans doute Shakspeare pendant qu'il

s'occupait d'_Antoine et Cléopâtre_, et voici le passage de Plutarque

qui lui a probablement suggéré l'idée de sa pièce:

«Quant à Antonius, il laissa la ville et la conversation de ses amis,

et feit bastir une maison dedans la mer, près de l'isle de Pharos, sur

certaines chaussées et levées qu'il fit jeter à la mer, et se tenoit

céans, comme se bannissant de la compagnie des hommes, et disoit qu'il

vouloit mener une telle vie comme Timon, pour autant qu'on lui avoit

fait le semblable qu'à luy, et pour l'ingratitude et le grand tort que

luy tenoient ceulx à qui il avoit bien fait, et qu'il estimoit ses amis;

il se deffioit et se mescontentoit de tous les autres.

«Ce Timon estoit un citoyen d'Athènes, lequel avoit vescu environ la

guerre du Péloponèse; comme l'on peult juger par les comédies de Platon

et d'Aristophanes, esquelles il est moqué et touché comme malveuillant

et ennemy du genre humain, refusant et abhorrissant toute compagnie et

communication des autres hommes, fors que d'Alcibiades, jeune, audacieux

et insolent, auquel faisoit bonne chère, et l'embrassoit et baisoit

volontiers, dequoy s'esbahissant Apémantus, et lui en demandant la cause

pourquoi il chérissoit ainsi ce jeune homme là seul, et abominoit tous

les autres: «Je l'aime, répondit-il, pour autant que je sçay bien et

suis seur qu'un jour il sera cause de grands maulx aux Athéniens.» Ce

Timon recevoit aussi quelque fois Apémantus en sa compagnie, pour autant

qu'il étoit semblable de moeurs à luy, et qu'il imitoit fort sa manière

de vivre. Un jour doncques que l'on célébroit à Athènes la solennité que

l'on appelle Choès, c'est-à-dire la feste des morts, là où on fait des

effusions et sacrifices pour les trespassez, ils se festoyoient eulx

deux ensemble tout seuls, et se prit Apémantus à dire: «Que voici un

beau banquet, Timon;» et Timon lui respondit: «Oui bien, si tu n'y

estois point.»

«L'on dit qu'un jour, comme le peuple estoit assemblé sur la place pour

ordonner de quelque affaire, il monta à la tribune aux harangues, comme

faisoient ordinairement les orateurs quand ils vouloient haranguer

et prescher le peuple; si y eut un grand silence et estoit chacun

très-attentif à ouïr ce qu'il voudroit dire, à cause que c'étoit une

chose bien nouvelle et bien estrange que de le veoir en chaire. A la

fin, il commence à dire: «Seigneurs Athéniens, j'ai en ma maison une

petite place où il y a un figuier auquel plusieurs se sont desjà penduz

et étranglez, et pour autant que je veulx y faire bastir, je vous ai

bien voulu advertir devant que faire couper le figuier, à cette fin que

si quelques-uns d'entre vous se veulent pendre, qu'ils se dépeschent.»

Il mourut en la ville d'Hales, et fut inhumé sur le bord de la mer.

Si advint que, tout alentour de sa sépulture, le village s'éboula,

tellement que la mer qui alloit flottant à l'environ, gardoit qu'on

n'eût sçeu approcher du tombeau, sur lequel il y avoit des vers engravés

de telle substance:

Ayant fini ma vie malheureuse,

En ce lieu-cy on m'y a inhumé;

Mourez, méchants, de mort malencontreuse,

Sans demander comment je fus nommé.

On dit que luy-mesme feit ce bel épitaphe; car celui que l'on allègue

communément n'est pas de lui, ains est du poëte Callimachus:

Ici je fais pour toujours ma demeure,

Timon encor les humains haïssant.

Passe, lecteur, en me donnant male heure,

Seulement passe, et me va maudissant.

«Nous pourrions escrire beaucoup d'autres choses dudit Timon, mais ce

peu que nous en avons dit est assez pour le présent.»

(_Vie d'Antoine_, par Plutarque, traduction _d'Amyot_.)

Malgré quelques rapprochements qu'on pourrait trouver, à la rigueur,

entre le _Timon_ de Shakspeare et un dialogue de Lucien qui porte le

même titre, nous pensons que cet épisode de Plutarque lui a suffi pour

composer sa pièce. C'est dans sa propre imagination qu'il a trouvé

le développement du caractère de Timon, celui d'Apémantus, dont la

misanthropie contraste si heureusement avec la sienne; la description

du luxe et des prodigalités de Timon au milieu de ses flatteurs, et sa

sombre rancune contre les hommes, au milieu de la solitude.

Cette pièce est une des plus simples de Shakspeare: contre son

ordinaire, le poëte est sérieusement occupé de son sujet jusqu'au

dernier acte; et, fidèle à l'unité de son plan, il ne se permet aucune

excursion qui nous en éloigne. La fable consiste en un seul événement:

l'histoire d'un grand seigneur que ses amis abandonnent en même temps

que son opulence, et qui, du plus généreux des hommes, devient le plus

sauvage et le plus atrabilaire. On a beaucoup discuté sur le caractère

moral de Timon, pour savoir si on devait le plaindre dans son malheur,

ou s'il fallait regarder la perte de sa fortune comme une mortification

méritée. Il nous semble, en effet, que ses vertus ont été des vertus

d'ostentation, et que sa misanthropie n'est encore qu'une suite de sa

manie de se singulariser par tous les extrêmes; dans sa générosité il

n'est prodigue que pour des flatteurs; sa richesse nourrit le vice au

lieu d'aller secourir l'indigent; une bienfaisance éclairée ne préside

point à ses dons. Cependant sa confiance en ses amis indique une âme

naturellement noble, et leur lâche désertion nous indigne surtout quand

ce seigneur, dont ils trahissent l'infortune, a su trouver un serviteur

comme Flavius. La transition subite de la magnificence à la vie sauvage

est bien encore dans le caractère de Timon, et c'est un contraste

admirable que sa misanthropie et celle d'Àpémantus. Celui-ci a tout le

cynisme de Diogène, et son égoïsme et son orgueil, qui percent à travers

ses haillons, trahissent le secret de ses sarcasmes et de ses mépris

pour les hommes. Une basse envie le dévore; l'indignation seule s'est

emparée de l'âme de Timon; ses véhémentes invectives sont justifiées par

le sentiment profond des outrages qu'il a reçus; c'est une sensibilité

exagérée qui l'égaré, et s'il hait les hommes, c'est qu'il croit

de bonne foi les avoir aimés; peut-être même sa haine est-elle si

passionnée, si idéale, qu'il s'abuse, lui-même en croyant les haïr plus

qu'Apémantus dont l'âme est naturellement lâche et méchante.

Les sarcasmes du cynique et les éloquentes malédictions du misanthrope

ont fait dire que cette pièce était autant une satire qu'un drame. Cette

intention de satire se remarque surtout dans le choix des caractères,

qu'on pourrait appeler une véritable critique du coeur de l'homme eu

général dans toutes les conditions de la vie. Nous venons de citer

Apémantus, égoïste cynique, et Timon, dont la vanité inspire la

misanthropie comme elle inspira sa libéralité; vient ensuite Alcibiade,

jeune débauché, qui n'hésite pas à sacrifier sa patrie à ses vengeances

particulières. Le peintre et le poète prostituent les plus beaux des

arts à une servile adulation et à l'avance; les nobles Athéniens sont

tous des parasites; mais il semble cependant que Shakspeare n'ait jamais

voulu nous offrir un tableau complètement hideux d'hypocrisie. Flavius

est bien capable de réconcilier avec les hommes ceux en qui la lecture

de _Timon d'Athènes_ pourrait produire la méfiance et la misanthropie.

Que de dignité dans cet intendant probe et fidèle! Timon lui-même est

forcé de rendre hommage à sa vertu. Ce caractère est vraiment une

concession que le poète a faite à son âme naturellement grande et

tendre.

Hazzlitt, un des plus ingénieux commentateurs du caractère moral de

Shakspeare, et qui, dans son admiration raisonnée, semble jaloux de

celle de Schlegel, fait remarquer en terminant l'analyse de la pièce qui

nous occupe que, dans son isolement, Timon, résolu à chercher le repos

dans un monde meilleur, entoure son trépas des pompes de la nature. Il

creuse sa tombe sur le rivage de l'Océan, appelle à ses funérailles

toutes les grandes images du désert et fait servir les éléments à son

mausolée.

«Ne revenez plus me voir; mais dites à Athènes que Timon a bâti sa

dernière demeure sur les grèves de l'onde amère qui, une fois par jour,

viendra la couvrir de sa bouillante écume: venez dans ce lieu et que la

pierre de mon tombeau soit votre oracle.» Plus loin Alcibiade, après

avoir lu son épitaphe, dit encore de Timon:

«Ces mots expriment bien tes derniers sentiments. Si tu avais en horreur

les regrets de notre douleur, si tu méprisais ces gouttes d'eau que la

nature avait laissé couler de nos yeux, une sublime idée t'inspira de

faire pleurer à jamais le grand Neptune sur ta tombe.»

C'est ainsi que Timon fait des vents l'hymne de ses funérailles; que le

murmure de l'Océan est une voix de douleur sur ses dépouilles mortelles,

et qu'il cherche enfin dans les éternelles solennités de la nature

l'oubli de la splendeur passagère de la vie.

_La vie de Timon d'Athènes_ parut d'abord dans l'édition in-folio de

1623. On ne sait avec certitude à quelle époque elle a été écrite,

quoique Malone lui assigne pour date l'année 1610.

Thomas Shadwell, poète lauréat sous le roi Guillaume III, et rival de

Dryden, publia, en 1678, _Timon d'Athènes_ avec des changements; mais,

dans l'épilogue, il appelle sa pièce une greffe entée sur le tronc de

Shakspeare, et il se flatte qu'on lui pardonnera ses changements en

faveur de la part que ce poëte y conserve.

La pièce de _Timon d'Athènes,_ telle qu'on la joue encore aujourd'hui à

Londres, a été arrangée par Cumberland, un des auteurs dramatiques

les plus estimés de l'Angleterre. Il a conservé la majeure partie de

l'original, et marqué spécialement ses additions et corrections pour que

la part de chaque poëte fût aperçue au premier examen.

En 1723, Delisle traita le sujet de _Timon d'Athènes_ pour le théâtre

italien avec un prologue, des chants, des danses, des personnages

allégoriques et un arlequin. On voit qu'elle porte un autre cachet que

celle de Shakespeare. Elle ne manque pas d'une certaine originalité, et

les Anglais l'ont traduite sous le titre de _Timon amoureux_.

Timon d'Athènes · 第 3 / 36 题