[1] Je suis loin d'inférer de-là qu'un bon roman ne soit pas un bon
livre. De plus, outre ce que j'appellerais les véritables romans, il est
des écrits agréables ou d'un vrai mérite, que l'on range communément
dans cette classe, tels que _Numa_, _la Chaumière Ind._, etc.
[2] Le genre pastoral, le genre descriptif ont beaucoup d'expressions
rebattues, dont les moins tolérables, à mon avis, sont les figures
employées quelques millions de fois, et qui dès la première
affaiblissaient l'objet qu'elles prétendaient agrandir. L'émail des
prés, l'azur des cieux, le cristal des eaux; les lys et les roses de son
teint; les gages de son amour; l'innocence du hameau; des torrents
s'échappèrent de ses yeux, il fondit et inonda les assistants;
contempler les merveilles de la nature; jeter quelques fleurs sur sa
tombe: et tant d'autres que je ne veux pas condamner exclusivement, mais
que j'aime mieux, ne point rencontrer.
[3] Campagne de celui à qui les lettres sont adressées.
[4] Depuis les portes de Lyon l'on voit distinctement à l'horizon les
sommets des Alpes.
[5] On trouve souvent Lausanne avec un seul n; effectivement il n'y en
avait qu'un dans l'ancien nom _Lausone_; mais il y a deux n dans les
actes de la ville moderne.
[6] Ou petit Jura.
[7] Je n'ai pas été surpris de trouver dans ces lettres plusieurs
passages un peu romanesques. Les coeurs mûris avant l'âge, joignent aux
sentiments d'un autre temps, quelque chose de cette force exagérée et
illusoire qui caractérise la première saison de la vie. Celui qui a reçu
les facultés de l'homme, est, ou a été ce qu'on appelle romanesque: mais
chacun l'est à sa manière. Les passions, les vertus, les faiblesses sont
à-peu-près communes à tous; mais elles ne sont pas semblables dans tous.
Un homme par exemple, peut faire des chansons, ou des vers sur l'amour;
mais il y mettra moins de Flore, de Nymphes et de flamme que les poètes
des almanachs.
[8] Le mot _Vaud_ ne veut point dire ici vallée, mais il vient du
Celtique dont on a fait Welches: les Suisses de la partie allemande
appellent le pays de Vaud _Welschland_. Les Germains désignaient les
Gaulois par le mot Wale; d'où viennent les noms de la principauté de
_Galles_, du pays de Vaud, de ce qu'on appelle dans la Belgique pays
_Walon_, de la Gascogne, etc.
[9] De Genève ou Léman, et non pas lac Léman.
[10] Ou Yverdon.
[11] Ceci ne me serait pas juste, si on l'entendait de la rive
septentrionale toute entière.
[12] Ses besoins ne seront pas toujours aussi simples: et ce sera
peut-être parce qu'il n'aura pas eu cela qu'il voudra davantage.
[13] Appliquer à la sagesse cette idée que tout est vanité, n'est-ce
pas, pourra-t-on dire, la pousser jusqu'à l'exagération?
On entend par sagesse cette doctrine des sages, qui est sublime et
pourtant vaine, au moins dans un sens. Quant au moyen raisonné de passer
ses jours en recevant et en produisant le plus de bien possible, on ne
peut en effet l'accuser de vanité. La vraie sagesse a pour objet
l'emploi de la vie, l'amélioration de notre existence; et cette
existence étant tout, quelque peu durable, quelque peu importante même
qu'on la puisse supposer, il est évident que ce n'est point dans cette
sagesse-là qu'O. trouve de l'erreur et de la vanité.
[14] Cicéron ne fut point un homme ordinaire, il fut même un grand
homme; il eut de très-grandes qualités, et de très-grands talents; il
remplit un beau rôle; il écrivit très-bien sur des matières
philosophiques: mais je ne vois pas qu'il ait eu l'âme d'un sage. O.
n'aimait point qu'on en ait seulement la plume: Il trouvait d'ailleurs
qu'un homme d'Etat rencontre l'occasion de se montrer tout ce qu'il est:
il croyait encore qu'un homme d'Etat peut faire des fautes, mais ne peut
pas être faible; qu'un père de la patrie n'a pas besoin de flatter; que
la vanité est quelquefois la ressource presque inévitable de ceux qui
restent inconnus, mais qu'un maître du monde ne peut en avoir que par
petitesse d'âme. Je le soupçonne aussi de ne point aimer qu'un consul de
Rome pleure _plurimis lacrymis_, parce que madame son épouse est obligée
de changer de demeure. Voilà probablement sa manière de penser sur cet
orateur dont le génie n'était peut-être pas aussi grand que les talents.
Au reste, en interprétant son sentiment d'après la manière de voir que
ses lettres annoncent, je crains de me tromper, car je m'aperçois que je
lui prête tout-à-fait le mien. Je suis bien aise que l'auteur de _de
Officiis_ ait réussi dans l'affaire de Catilina; mais je voudrais qu'il
eût été grand dans ses revers.
[15] Ce mot, qu'il serait difficile de remplacer par une expression
aussi juste, a été adopté ici apparemment pour cette raison: comme il
est usité dans les Alpes, je ne l'ai point changé.
[16] Jeune homme qui sentez comme lui, ne décidez point que vous
sentirez toujours de même. Vous ne changerez pas, mais les temps vous
calmeront: vous mettrez ce qui est, à la place de ce que vous aimiez.
Vous vous lasserez; vous voudrez une vie commode: ce consentement est
très-commode. Vous direz: Si l'espèce subsiste, chaque individu ne
faisant que passer, c'est peu la peine qu'il raisonne pour lui-même et
qu'il s'inquiète. Vous chercherez des délassements; vous vous mettrez à
table, vous verrez le côté bizarre de chaque chose, vous sourirez dans
l'intimité. Vous trouverez une sorte de mollesse assez heureuse dans
votre ennui même: et vous passerez, en oubliant que vous n'avez pas
vécu. Plusieurs ont enfin passé de même.
[17] On a communément une idée trop étroite de l'homme sensible: on en
fait un personnage ridicule, j'en ai vu faire une femme, je veux dire
une de ces femmes qui pleurent sur l'indisposition de leur oiseau, que
le sang d'une piqûre d'aiguille fait pâmer, et qui frémissent au son de
certaines syllabes, comme serpent, araignée, fossoyeur, petite vérole,
tombeau, vieillesse.
J'imagine une certaine modération dans ce qui nous émeut, une
combinaison subite des sentiments contraires, une habitude de
supériorité sur l'affection même qui nous commande; une gravité de
l'âme, et une profondeur de la pensée; une étendue qui appelle aussitôt
en nous la perception secrète que la nature voulut opposer à la
sensation visible; une sagesse du coeur dans sa perpétuelle agitation; un
mélange enfin, une harmonie de toutes choses qui n'appartient qu'à
l'homme d'une vaste sensibilité; dans sa force, il a pressenti tout ce
qui est destiné à l'homme; dans sa modération, lui seul a connu la
mélancolie du plaisir, et les grâces de la douleur.
L'homme qui sent avec chaleur, et même avec profondeur, mais sans
modération, consume dans des choses indifférentes, cette force presque
surnaturelle. Je ne dis pas qu'il ne la trouvera plus dans les occasions
du génie: il est des hommes grands dans les petites choses, et qui
pourtant le sont encore dans les grandes circonstances. Malgré leur
mérite réel, ce caractère a deux inconvénients. Ils seront regardés
comme fous par les sots et par plusieurs gens d'esprit, et ils seront
prudemment évités par des hommes mêmes qui sentiront leur prix, et qui
concevront d'eux, une haute opinion. Ils dégradent le génie en le
prostituant à des choses tout-à-fait vulgaires, et parmi les derniers
des hommes. Par-là ils fournissent à la foule des prétextes spécieux
pour prétendre que le bon sens vaut mieux que le génie, parce qu'il n'a
pas ses écarts; et pour prétendre, ce qui est plus funeste, que les
hommes droits, forts, expansifs, généreux, ne sont pas au-dessus des
hommes prudents, ingénieux, réguliers, toujours retenus, et souvent
personnels.
[18] Le mont Rugi est près de Lucerne; le lac est au pied de ses rocs
perpendiculaires.
[19] Les cieux ne sont pas immuables: chaque écolier dira cela.
[20] Il faudrait pourtant sans doute en excepter les moeurs nationales
chez les peuples qui ont eu des législateurs, comme les Spartiates, les
Hébreux, les Péruviens, les Parsis.
[21] Plusieurs savants prétendent que les Francs sont le même peuple que
les Russes, et qu'ainsi ils sont originaires de cette contrée dont les
hordes semblent destinées de temps immémorial, à dompter les nations, et
à..... recommencer leur ouvrage.
[22] La scène paraît être dans la partie élevée du Péloponèse. Ces
peuples pasteurs étaient connus pour leurs moeurs simples et heureuses,
entre Corinthe et Lacédémoue déjà très-changée. Il y a beaucoup de
fictions sans doute dans ce qui a été dit des Arcadiens; mais l'Arcadie
était dans la Grèce ce qu'est la Suisse dans l'Europe occidentale. Même
sol, même climat, mêmes habitudes, autant que cette ressemblance peut
exister dans des lieux éloignés et dans des siècles fort différents.
Les Arcadiens avaient la manie de donner leurs hommes aux puissances
voisines, et de les donner à la première venue, en sorte qu'ils se
trouvaient quelquefois réduits à se battre les uns contre les autres.
Voyez Thucidide, liv. 7.
Ce service dans l'étranger considéré sous d'autres rapports, a fait plus
de mal aux Suisses qu'il n'en avait fait aux Arcadiens. Les Arcadiens
différaient beaucoup des peuples chez lesquels leur jeunesse servait.
Mais les vallées suisses devaient différer plus encore des capitales de
leurs voisins. Les moeurs modernes ne sont à-peu-près que des habitudes;
elles n'ont pas la force, la sanction que des moyens perdus maintenant,
donnaient aux Institutions anciennes. Les Suisses avaient donc
doublement à craindre de perdre les leurs, lorsque la jeunesse dont
l'audace, l'inexpérience et l'activité frondent si volontiers les vieux
usages, rapporterait les manières brillantes des grandes villes dans des
rochers trop rustiques à leurs yeux.
Les Suisses ont été reconnus pour sages, parce qu'en effet ils ont eu
des vues nationales lorsque les autres cabinets en avaient de
ministérielles: mais pourquoi leurs guerres en Italie? Pourquoi?.... et
surtout pourquoi ce service dans l'étranger? Pour entretenir le peuple
dans l'art des guerriers, sans pourtant partager les fléaux de la
perpétuelle agitation de, l'Europe. Ce motif, plausible, n'était pas
suffisant: le temps en a fait voir les raisons, et elles seraient trop
longues à dire. Pour remédier à un excédent de population. Telle est la
faiblesse de notre politique: elle sait éluder les maux, mais non les
réparer; elle n'ose surtout les prévenir.
Comment les anciens de la Suisse n'empêchèrent-ils pas ce mal dont ils
ne pouvaient ignorer les dangers et la honte? c'est qu'un peuple pauvre,
au milieu des peuples qui aiment l'argent, et qui en ont, l'aime
excessivement lui-même, dès qu'il commence à le connaître. C'est que
dans les conseils et dans les assemblées des cantons, tandis que les
affaires du second ordre étaient réglées par des hommes mûrs, qui
formaient le gouvernement, les questions importantes passaient à la
pluralité des voix dans le corps en qui résidait la souveraineté. Or le
souverain y était principalement composé de jeunes gens plus ou moins
surpris de conduire l'Etat, ou plus avides de courses, de dangers et
d'honneurs, que d'une prospérité obscure et tranquille; de jeunes gens
plus occupés de montrer leur pouvoir, et d'entraîner les vieillards sous
leurs lois, que de se soumettre eux-mêmes aux moeurs antiques et aux
maximes que les vieillards voulaient conserver. C'est enfin que la
Suisse n'avait pas une véritable diète; et que son union imparfaite, et
troublée, selon les temps, soit par l'ambition de quelques-uns de ses
confédérés, soit par l'opposition des religions, ne permettait guère de
statuer sur ce qui eût paru attaquer l'indépendance individuelle des
cantons.
Quoique cette confédération mérite d'être respectée autant peut-être
qu'aucune de celles dont l'histoire ait parlé, on pourrait observer que
les cantons réunis en nombre suffisant, et à-peu-près délivrés de la
crainte de l'Autriche, eussent dû revoir leurs constitutions dans une
assemblée générale. En gardant chacun leur souveraineté et la différence
de leurs lois, ils eussent consenti tous à régler selon l'intérêt
commun, ce que l'intérêt de la patrie exigeait de tous. On eût réparé
les fautes qu'avait faites une politique fausse ou personnelle. Ces
hommes simples et d'un sens droit, ces magistrats d'alors qui avaient
une patrie, et dont l'âme était pure, eussent achevé et consolidé le
bonheur d'un pays, que sa situation, sa révolution très-heureuse, et
d'autres circonstances destinaient au bonheur. Ils eussent senti, par
exemple, que Berne, Fribourg, etc. eurent des vues étroites, lorsque
pour réprimer la noblesse, ils la gênèrent en la laissant subsister:
c'était entretenir exprès un ennemi intérieur. Admettre des nobles, et
leur ôter des prérogatives que l'on réserve à d'autres, ce n'est pas les
contenir, c'est les mécontenter: c'est préparer des troubles. Un corps
dont la nature est de chercher et de vouloir les distinctions, qui ne
peut cesser d'y prétendre, et dont l'existence est fondée sur elles,
doit être ou expulsé ou réduit à une entière impuissance, ou enfin mis
au-dessus de tout, si ce n'est par le pouvoir, au moins par les
honneurs. Mais il est contradictoire de recevoir des nobles, et de leur
interdire ce que la noblesse cherche nécessairement; de marquer la
limite de leur élévation, tandis que la nature de la noblesse est de
s'élever toujours; et d'exiger de ceux d'entre eux à qui on accorde du
pouvoir, qu'ils renoncent aux titres que l'opinion met au-dessus, et
pour lesquels seuls ordinairement les nobles, cherchent le pouvoir.
Cette longue note s'écarte trop de son premier objet; il est temps de la
terminer.
[23] On sait que Cicéron a employé la même expression en parlant de
l'amitié.
[24] Dans l'état de malheur, la réaction doit être, plus forte; puisque
la nature de l'être organisé le pousse plus particulièrement à son bien
être comme à sa conservation.
[25] Tout cela, quoique exprimé d'une manière positive, ne doit pas être
regardé comme vrai _rigoureusement_.
[26] Il y a des hommes qu'elle aigrit; c'est ceux qui ne sont point
méchants, et non pas ceux qui sont bons.
[27] Les idées obscures ou profondes s'altèrent avec le temps, et on
s'habitue à les considérer sous un autre aspect: lorsqu'elles commencent
à devenir absurdes, le peuple commence à les trouver divines;
lorsqu'elles le sont tout-à-fait, il veut mourir pour elles. Ce n'est
que vingt siècles après qu'il aime autant travailler et boire.
[28] Le mot char n'est pas usité en ce sens, du moins dans la plus
grande partie de la France, où les charrettes à deux roues sont plus en
usage. Mais en Suisse et dans plusieurs autres endroits, on nomme ainsi
les chariots légers, les voitures de campagne à quatre roues qui y
servent au lieu de charrettes.
[29] Le clavecin des couleurs était ingénieux; celui des odeurs eût
intéressé davantage.
[30] _Küher_ en allemand, _Armailli_ en _roman_, homme qui conduit les
vaches aux montagnes, qui passe la saison entière dans les pâturages
élevés, et y fait des fromages. En général, les Armaillis restent ainsi
quatre et cinq mois dans les Hautes-Alpes, entièrement séparés des
femmes, et souvent mêmes des autres hommes.
[31] Beccaria a dit d'excellentes choses contre la peine de mort: mais
je ne saurais penser comme lui sur celles-ci. Il prétend que le citoyen
_n'ayant pu aliéner que la portion de sa liberté la plus petite
possible_, n'a pu consentir à la perte de sa vie: il ajoute que _n'ayant
pas le droit de se tuer lui-même_, il n'a pu céder à la cité le droit de
le tuer.
Je crois qu'il importe de ne dire que des choses justes et
incontestables, lorsqu'il s'agit des principes qui servent de base aux
lois positives ou à la morale. Il y a du danger à appuyer les meilleures
choses par des raisons seulement spécieuses. Lorsqu'un jour leur
illusion se trouve évanouie, la vérité même qu'elles paraissaient
soutenir en est ébranlée. Les choses vraies ont leur raison réelle, il
n'en faut pas chercher d'arbitraires. Si la législation morale et
politique de l'antiquité n'avait été fondée que sur des principes
évidents, sa puissance moins persuasive, il est vrai, dans les premiers
temps, et moins propre à faire des enthousiastes, fût restée
inébranlable. Si l'on essayait maintenant de construire cet édifice que
l'on n'a pas encore élevé, je conviens que peut-être il ne serait utile
que quand les années l'auraient cimenté, mais cette considération ne
détruit point sa beauté, et ne dispense pas de l'entreprendre.
On ne fait que douter, supposer, chercher, rêver; il pense et ne
raisonne guère; il examine et ne décide pas, n'établit pas. Ce qu'il dit
n'est rien, si l'on veut, mais peut mener à quelque chose. Si dans sa
manière indépendante et sans système, il suit pourtant quelque principe,
c'est surtout celui de ne dire que des vérités en faveur de la vérité
même, et de ne rien admettre que tous les temps ne pussent avouer; de ne
pas confondre la bonté de l'intention avec la justesse des preuves, et
de ne pas croire qu'il soit indifférent par quelle voie l'on persuade
les meilleures choses. L'histoire de tant de sectes religieuses et
politiques a prouvé que les moyens expéditifs ne produisent que
l'ouvrage d'un jour. Cette manière de voir m'a parue d'une grande
importance, et c'est principalement à cause d'elle que je publie ces
lettres si vides sous d'autres rapports, et si vagues.
[32] Je sens combien cette lettre est propre à scandaliser. Je dois
avertir que l'on verra dans la suite la manière de penser d'un autre âge
sur la même question. J'ai déjà lu le passage que j'indique: il blâme le
suicide, et peut-être il scandalisera tout autant que celui-ci; mais il
ne choquera que les mêmes personnes.
[33] Ceci a beaucoup de rapport à un fait rapporté dans l'_Histoire des
voyages_. Un Islandais a dit à un savant Danois, qu'il avait allumé
plusieurs fois sa pipe à un ruisseau de feu qui coula en Islande pendant
près de deux années.
[34] Si O. avait lu davantage, et écrit plus tard, il aurait pu
apprendre que Théodose fut bien plus grand que Trajan: cela se dit
maintenant, en attendant qu'on le dise aussi de Constantin.
[35] En lisant la _Démonstration Evangélique._
[36] Il y a effectivement quelque différence entre avouer qu'il existe
des choses inexplicables à l'homme, ou affirmer que l'explication
inconcevable de ces choses est juste et infaillible. Il est encore
différent de dire, dans les ténèbres; je ne vois pas: ou de dire; je
vois une lumière divine, vous qui me suivez, non-seulement ne dites
point que vous ne la voyez pas, mais voyez-la, sinon vous êtes anathème.
[37] «C'est une sotte présomption d'aller dédaignant et condamnant pour
faux ce qui ne nous semble pas vraisemblable: qui est un vice ordinaire
de ceux qui pensent avoir quelque suffisance, outre la commune. J'en
faisais ainsi autrefois...... et à présent je trouve que j'étais pour le
moins autant à plaindre moi-même.»
MONTAIGNE, _Essais_, liv. I, chap. 26.
[38] On peut voir dans la 7e _Epître_ de Sénèque cette opinion
commune chez les stoïciens, et les raisons non moins remarquables par
lesquelles Sénèque la réfute.
[39] On n'a pu avoir l'intention de plaisanter des sciences qu'il
admirait, et qu'il ne possédait pas. Sans doute il désirait seulement
que les vastes progrès modernes ne portassent pas si inconsidérément les
demi-savants à mépriser l'Antiquité, à rire de ses conceptions
profondes.
[40] Dans toutes les sectes, les disciples, ou beaucoup d'entre les
disciples sont moins grands hommes que leur maître. Ils défigurent sa
pensée, surtout quand le fanatisme superstitieux, ou l'ambition
d'innover se joignent aux erreurs de l'esprit.
Pythagore, ainsi que Jésus, n'a pas écrit (du moins les écrits de
Pythagore, perdus maintenant, paraissent n'avoir pas été bien reconnus
des Anciens eux-mêmes): les successeurs, ou prétendus tels, de l'un et
de l'autre, ont montré qu'ils sentaient tout l'avantage de cette
circonstance.
Considérons un moment le nombre comme Pythagore paraît l'avoir entendu.
Si depuis un lieu élevé et qui domine une vaste étendue, on discerne
dans la plaine, entre les hautes forêts, quelques-uns de ces êtres qui
se soutiennent debout; si l'on vient à se rappeler que les forêts sont
abattues, que les fleuves sont dirigés, que les pyramides sont élevées,
que la terre est changée par eux, on éprouve de l'étonnement. Le temps
est leur grand moyen; le temps est une série de nombres. Ce sont les
nombres rassemblés ou successifs, qui font tous les phénomènes, les
vicissitudes, les combinaisons, toutes les oeuvres individuelles de
l'univers. La force, l'organisation, l'espace, l'ordre, la durée ne sont
rien sans les nombres. Tous les moyens de la nature sont une suite des
propriétés des nombres; la réunion de ces moyens est la nature
elle-même; cette harmonie sans bornes est le principe infini par lequel
tout ce qui existe existe ainsi: et le génie de Pythagore vaut bien les
esprits qui ne l'entendent pas.
Pythagore paraît avoir dit que tout était fait selon les propriétés des
nombres, mais non par leur vertu.
Voyez dans _De mysteriis numerorum_ par Bungo, ce que Porphyre,
Nicomaque, etc., ont dit sur les nombres.
Voyez _Lois_ de Pythagore 2036, 2038, etc., dans _Voyages_ de Pythagore.
On peut remarquer en parcourant ce volume de l'ancienne sagesse, ces
trois mille cinq cents sentences dites _Lois_ de Pythagore, combien il y
est peu question des nombres.
[41] Apparemment cette époque est antérieure aux dernières d'entre les
découvertes modernes: au reste neuf est comme sept, un nombre sacré.
[42] Comme il en fallait sept, et qu'il était impossible de ne pas
admettre le platine, on rejetait le mercure, qui semble avoir un
caractère particulier, et différer des autres métaux par diverses
propriétés, entre autres, par celle de rester dans un état de fusion,
même à un degré de froid que l'on a cru longtemps passer le froid
naturel de notre âge. Malheureusement la chimie moderne reconnaît un
plus grand nombre de métaux; mais il est probable alors qu'il y en aura
quarante-neuf, ce qui revient au même.
[43] Linnaeus divisait les odeurs végétales en sept classes: de Saussure
en admet une huitième; mais on voit bien qu'il ne doit y en avoir que
sept pour la gamme.
[44] Les Grecs avaient sept voyelles. Les grammairiens français en
reconnaissent aussi sept, les trois _e_, et les quatre autres.
[45] Son tombeau est à Salon, petite ville à quatre lieues d'Aix. Il est
dit dans l'épitaphe que Nostradamus (dont la plume fut divine à peu de
chose près, _penè divino calamo_) vécut soixante-deux ans six mois et
dix jours.
[46] Voyez plus haut dans la même lettre.
[47] Les climatériques d'Hippocrate sont les septièmes années, ce qui
est analogue à ce qu'on a dit au nombre sept.
[48] De l'Eglise.
[49] On est enfin parvenu au point d'amener la lune à une proximité
apparente de notre oeil, plus grande que celle des montagnes que dans
certains climats l'oeil nu distingue parfaitement, quoiqu'elles soient
éloignées de plus d'une journée de marche.
[50] Dans la forêt de Fontainebleau.
[51] Fruits de la ronce.
[52] _Essai sur la physiognomonie_, etc., par J.-G. Lavater de Zurich,
ministre.
[53] Relatif à des lettres supprimées.
[54] Freyburg, ville de franchises.
[55] Nos jours, que rien ne ramène, se composent de moments orageux qui
élèvent l'âme en la déchirant; de longues sollicitudes qui la fatiguent,
l'énervent, l'avilissent; de temps indifférents qui l'arrêtent dans le
repos s'ils sont rares, et dans l'ennui ou la mollesse s'ils ont de la
continuité. Il y a aussi quelques éclairs de plaisir pour l'enfance du
coeur. La paix est le partage d'un homme sur dix mille. Pour le bonheur,
il éveille, il agite; on le veut, on le cherche, on s'épuise; il est
vrai qu'on l'espère, et peut-être on l'aurait, si la mort ou la
décrépitude ne venaient avant lui.
Cependant la vie n'est pas odieuse en général. Elle a ses douceurs pour
l'homme de bien: il s'agit seulement d'imposer à son coeur le repos que
l'âme a conservé quand elle est restée juste. On s'effraie de n'avoir
plus d'illusions; on se demande avec quoi l'on remplira ses jours. C'est
une erreur: il ne s'agit pas d'occuper son coeur, mais de parvenir à le
distraire sans l'égarer; et quand l'espérance n'est plus, il nous reste,
pour arriver jusqu'à la fin, un peu de curiosité et quelques habitudes.
C'est assez pour atteindre la nuit; le sommeil est naturel, quand on
n'est pas agité.
[56] Batzen, à peu près la septième partie de la livre tournois.
[57] Voyez une note de la lettre LXXXIX [p. 423].
[58] Petite contrée montueuse où l'on trouve des usages qui lui sont
particuliers, et même quelque chose d'assez extraordinaire dans les
moeurs.
[59] La mélodie, si l'on prend cette expression dans toute l'étendue
dont elle est susceptible, peut aussi résulter d'une suite de couleurs
ou d'une suite d'odeurs. La mélodie peut résulter de toute suite bien
ordonnée de certaines sensations, de toute série convenable de ces
effets, dont la propriété est d'exciter en nous ce que nous appelons
exclusivement un sentiment.
[60] Rien n'indique quel lac ce peut être; ce n'est point celui de
Genève. Le commencement de la lettre manque; et j'en ai supprimé la fin.
[61] La plus grande différence sans opposition repoussante, comme la
plus grande similitude sans uniformité insipide.
[62] Notre industrie sociale a opposé les hommes que le véritable art
social devait concilier.
[63] Quelques-uns vantent leur froideur comme le calme de la sagesse; il
en est qui prétendent au stérile honneur d'être inaccessibles: c'est
l'aveugle qui se croit mieux organisé que le commun des hommes, parce
que la cécité lui évite des distractions.
[64] Ce qui doit exalter l'imagination, déranger l'esprit, passionner le
coeur, et interdire tout raisonnement, réussit d'autant mieux qu'on y
joint plus d'austérité: mais il n'en est pas des institutions durables,
des lois temporelles et civiles, des moeurs intérieures, et de tout ce
qui permet l'examen, comme de l'impulsion du fanatisme dont la nature
est de porter à tout ce qui est difficile, et de faire vénérer tout ce
qui est extraordinaire. Cette distinction essentielle paraît avoir été
oubliée. On a très bien observé dans l'homme ses affections multipliées,
et en quelque sorte les incidents de son coeur; mais il reste à faire un
grand pas au-delà. Il est si important que la considération de son
utilité pourra entraîner à l'essayer; il est si difficile qu'en
l'entreprenant on sera bien persuadé de ne faire qu'une tentative.
[65] C'est dans l'amour que la déviation est devenue extrême chez les
nations à qui nous trouvons des moeurs: et c'est ce qui concerne l'amour
que nous avons exclusivement appelé moeurs.
[66] J'ai mal usé du droit d'éditeur; j'ai retranché des passages de
plusieurs lettres, et cependant j'ai laissé trop de choses au moins
inutiles. Mais cette négligence ne serait pas aussi excusable dans une
lettre comme celle-ci: c'est à dessein que j'ai laissé ce mot sur le
mariage. Je ne l'ai pas supprimé, parce que je n'ai pas en vue la foule
de ceux qui lisent: elle seule pourrait ne pas trouver évident que cela
n'attaque ni l'utilité, ni la beauté de l'institution du mariage, ni
même tout ce qu'il y a d'heureux dans un mariage heureux.
[67] Il y avait ici dans le texte: Je ne la presserai point d'être
fourbe en ma faveur, je m'y refuserais même; et je ne ferais rien en
cela que de très simple, rien qui ne soit, pour quiconque y a su penser,
un devoir rigoureux dont l'infraction l'avilirait. Nulle force du désir,
nulle passion mutuelle même ne peut servir d'excuse.
[68] On l'est aussi par la timidité du sentiment. L'on a distingué dans
toute affection de notre être deux choses analogues, mais non
semblables, le sentiment et l'appétit. L'amour du coeur donne aux hommes
sensibles beaucoup de réserve et d'embarras: le sentiment est plus fort
alors que le besoin direct. Mais comme il n'y a point de sensibilité
profonde dans une organisation intérieurement faible, celui qui est
ainsi dans une véritable passion, n'est plus le même dans l'amour sans
passion; s'il est retenu alors, c'est par ses devoirs, et nullement par
sa timidité.
[69] Je n'ai pas encore découvert la différence entre le misérable qui
rend une femme enceinte, puis l'abandonne, et le soldat qui, dans le
saccage d'une ville, en jouit et l'égorge. Celui-ci serait-il moins
infâme, et parce que du moins il ne la trompe pas, et parce que
ordinairement il est ivre.
[70] Vraisemblablement on objectera que le vulgaire est incapable de
chercher ainsi la raison de ses devoirs, et surtout de le faire sans
partialité. Mais la difficulté d'estimer ainsi ses devoirs n'est pas
très grande en elle-même, et n'existe guère que dans la confusion
présente de la morale. D'ailleurs, dans des institutions différentes des
nôtres, il n'y aurait peut-être point des esprits aussi instruits que
parmi nous, mais il n'y aurait certainement pas une foule aussi stupide
et surtout aussi trompée.
[71] Voici une partie de ce que j'ai retranché du texte. L'on trouvera
peut-être que j'eusse dû le supprimer entièrement. Mais je réponds pour
cette circonstance-ci et pour d'autres, que l'on peut se permettre de
parler aux hommes quand on n'a rien dans sa pensée qu'on doive leur
taire. Je suis responsable de ce que je publie. J'ose juger les devoirs:
si jamais on peut me dire qu'il me soit arrivé de manquer à un seul
devoir réel, non seulement je ne les jugerai plus, mais je renoncerai
pour toujours au droit d'écrire.
«J'aurais peu de confiance dans une femme qui ne sentirait pas la raison
de ses devoirs, qui les suivrait strictement, aveuglément et par
l'instinct de la prévention. Il peut arriver qu'une telle conduite soit
sûre, mais ce genre de conduite ne me satisfera pas. J'estime davantage
une femme que rien absolument ne pourrait engager à trahir celui qui
reposerait sur sa foi, mais qui, dans sa liberté naturelle, n'étant liée
ni par une promesse quelconque, ni par un attachement sérieux, et se
trouvant dans des circonstances assez particulières pour l'y déterminer,
jouirait de plusieurs hommes, et en jouirait même dans l'ivresse, dans
la nudité, dans la délicate folie du plaisir.»
[72] Les stimulants de la Torride pourraient avoir contribué à nous
vieillir. Leurs feux agissent moins dans l'Inde parce qu'on y est moins
actif; mais l'inquiétude européenne, excitée par leur fermentation,
produit ces hommes remuants et agités, dont le reste du globe voit la
manie avec un étonnement toujours nouveau. _Rév_.
Je ne dis pas que dans l'état présent des choses, ce ne soit pas un
allégement pour des individus, et même pour un corps de peuple, que
cette activité valeureuse et spirituelle qui voit dans le mal le plaisir
de le souffrir gaiement, et dans le désordre le côté burlesque que
présentent toutes les choses de la vie. L'homme qui tient aux objets de
ses désirs dit bien souvent: «Que le monde est triste!» Celui qui ne
prétend plus autre chose que de ne pas souffrir, se dit: «Que la vie est
bizarre!» C'est déjà trouver les choses moins malheureuses que de les
trouver comiques: c'est plus encore quand on s'amuse de toutes les
contrariétés qu'on éprouve; et quand, afin de mieux rire, on cherche les
dangers. Pour les Français, s'ils ont jamais Naples, ils bâtiront une
salle de bal dans le cratère du Vésuve.
[73] L'homme de bien est inébranlable dans sa vertu sévère; l'homme à
systèmes cherche souvent des vertus austères.
[74] Ceci ne peut s'entendre que du thermomètre de Fahrenheit. 145
degrés au-dessus de zéro, ou 113 au-dessus de la congélation naturelle
de l'eau répond à 50 degrés et quelque chose du thermomètre dit de
Réaumur: et 130 degrés au-dessous de zéro répond à 72 au-dessous de
glace. On prétend qu'un froid de 70 degrés n'est pas sans exemple à la
New-Zemble. Mais je ne sais si l'on a vu sur les rives mêmes de la
Gambie 50 degrés. La chaleur extrême de la Thébaïde est, dit-on, de 38:
et celle de la Guinée paraît tellement au-dessous de 50, que je doute
qu'elle aille à ce point en aucun lieu, si ce n'est tout à fait
accidentellement, comme pendant le passage du Samiel. Peut-être faut-il
aussi douter des 70 degrés de glace dans les contrées habitées
quelconques; malgré qu'on ait prétendu les avoir vus à Jeniseick.
Voici le résultat d'observations faites en 1786. A Ostroug-Viliki, au
61e degré, le mercure gela le 4 novembre. Le thermomètre de Réaumur
indiquait 31 degrés et demi. Le matin du 1er décembre il descendit à
40; le même jour à 51; et le 7 décembre à 60. Ceci rendrait
vraisemblable un froid de 70 degrés soit dans la New-Zemble, soit dans
les parties les plus septentrionales de la Russie qui sont beaucoup plus
près du pôle, et qui pourtant ont des habitations.
[75] Allusion à Démocrite apparemment.
[76] Thermomètre dit de Réaumur.
[77] C'est une grande facilité pour un poète: celui qui veut dire tout
ce qu'il imagine a un grand avantage sur celui qui ne doit dire que des
choses positives, qui ne dit que ce qu'il croit.
[78] Encore un aperçu vague et peut-être hasardé. Cette observation
serait même inutile ici; mais elle ne l'est pas en général, et pour les
autres passages auxquels elle ne peut se trouver applicable.
[79] Il est bien probable que les autres parties de la nature seraient
aussi obscures à nos yeux. Si nous trouvons dans l'homme plus de sujets
de surprise, c'est que nous y voyons plus de choses. C'est surtout dans
l'intérieur des êtres que nous rencontrons partout les bornes de nos
conceptions. Dans un objet qui nous est beaucoup connu, nous sentons que
l'inconnu est lié au connu; nous voyons que nous sommes près de
concevoir le reste, et que pourtant nous ne le concevrons point: ces
bornes nous remplissent d'étonnement.
[80] Avant la révolution de la Suisse.
[81] Le mot _française_ est trop général.
[82] «O Eternel! Tu es admirable dans l'ordre des mondes; mais tu es
adorable dans le regard expressif de l'homme bon qui rompt le pain qui
lui reste dans la main de son frère.» Ce sont, je crois, les propres
mots de M** dans le beau chapitre _Dieu_, an 2440.
[83] Expression qui ne convient qu'ici. Je n'aime pas qu'on désigne
ainsi des savants, ou de grands écrivains; mais des folliculaires, des
gens qui _font le métier_, ou, tout au plus ceux qui sont exactement ou
seulement hommes de lettres. Un magistrat n'est pas un homme de loi.
Montesquieu, Boulanger, Helvétius n'étaient pas des hommes de lettres:
je sais plusieurs auteurs Vivants qui n'en sont pas.
[84] Il est absurde et révoltant qu'il se charge de chercher les
principes, et d'examiner la vérité des vertus, s'il prend pour règle de
sa propre conduite les faciles maximes de la société, la fausse morale
convenue. Aucun homme ne doit se mêler de dire aux hommes leurs devoirs
et la raison morale de leurs actions, s'il n'est rempli du sentiment de
l'ordre, s'il ne veut avant tout, non pas précisément la prospérité,
mais la félicité publique; si l'unique fin de sa pensée n'est pas
d'ajouter à ce bonheur obscur, à ce bien-être du coeur, source de tout
bien, que la déviation des êtres altère sans cesse, et que
l'intelligence doit ramener et maintenir sans cesse. Quiconque a
d'autres passions, et ne soumet pas à cette idée toute affection
humaine; quiconque peut chercher sérieusement les femmes, les honneurs,
les biens, l'amour même ou la gloire, n'est pas né pour la magistrature
auguste d'instituteur des hommes.
Celui qui prêche une religion sans la suivre intérieurement, sans y
vénérer la loi suprême de son coeur, est un méprisable charlatan. Ne vous
irritez pas contre lui, n'allez pas haïr sa personne: mais que sa
duplicité vous indigne; et, s'il le faut pour qu'il ne puisse plus
corrompre le coeur humain, plongez-le dans l'opprobre; qu'il y reste.
Celui qui sans soumettre personnellement ses goûts, ses désirs, toutes
ses vues à l'ordre et à l'équité morale, ose parler de morale à l'homme,
à l'homme qui a comme lui l'égoïsme naturel de l'individu et la
faiblesse d'un mortel! celui-là est un charlatan plus détestable: il
avilit les choses sublimes; il perd tout ce qui nous restait. S'il a la
fureur d'écrire, qu'il fasse des contes, qu'il travaille des petits
vers: s'il a le talent d'écrire, qu'il traduise, qu'il fasse un honnête
métier, qu'il soit _homme de lettres_, qu'il explique les arts, qu'il
soit utile à sa manière: qu'il travaille pour de l'argent, pour la
réputation; que plus désintéressé, il travaille pour l'honneur d'un
corps, pour l'avancement des sciences, pour la renommée de son pays;
mais qu'il laisse à l'homme de bien ce qu'on appelait la fonction des
sages, et au prédicateur le métier des moeurs.
L'imprimerie a fait dans le monde social un grand changement. Il était
impossible que sa vaste influence ne fît aucun mal, mais elle pouvait en
faire beaucoup moins. Les inconvénients qui devaient en résulter ont été
sentis, mais les moyens employés pour les arrêter n'en ont pas produit
de moins graves. Il me semblerait pourtant que dans l'état actuel des
choses en Europe, on pourrait concilier et la liberté d'écrire, et les
moyens de séparer de l'utilité des livres les excès qui tendent à
compenser cette utilité reconnue. Le mal résulte principalement des
démences de l'esprit de parti, et du nombre étonnant des livres qui ne
contiennent rien. Le temps, dira-t-on, fait oublier ce qui est injuste
ou mauvais. Il s'en faut de beaucoup que cela suffise, soit aux
particuliers, soit au public même. L'auteur est mort quand l'opinion se
forme ou se rectifie; et le public prend un esprit funeste
d'indifférence pour le vrai et l'honnête, au milieu de cette incertitude
dont il sort presque toujours sur les choses passées, mais où il rentre
toujours sur les choses présentes. Dans ma supposition, il serait permis
d'écrire tout ce qui est permis maintenant: l'opinion même serait aussi
libre. Mais ceux qui ne veulent pas l'attendre pendant un demi-siècle,
ceux qui ne peuvent pas s'en rapporter à eux-mêmes, ou qui n'aiment pas
à lire vingt volumes pour rencontrer un livre, trouveraient aussi
commode qu'utile ce garant indirect, cette voie tracée, que rien
absolument ne les obligerait de suivre. Cette institution exigerait la
plus intègre impartialité: mais rien n'empêcherait d'écrire contre ce
qu'elle aurait approuvé; ainsi son intérêt le plus direct serait de
mériter la considération publique qu'elle n'aurait aucun moyen
d'asservir. On objecte toujours que les hommes justes sont trop rares;
j'ignore s'ils le sont autant qu'on affecte de le dire; mais ce qui
n'est pas vrai du moins, c'est qu'il n'y en ait point.
[85] Ainsi _L'Esprit des lois_ le fut par les _Lettres persanes_.
[86] On trouve le passage suivant, qui m'a paru curieux, dans des
lettres publiées par un nommé Matthews: «C'est une suite nécessaire et
du degré de dépravation où en est arrivée l'espèce humaine, et de l'état
actuel de la société en général qu'il y ait beaucoup d'institutions
également incompatibles avec le christianisme et la morale.» Lettre VIII
de _Voyage à la rivière de Sierra Leone_, Paris, an V.
[87] J'ai supprimé quelques pages où il s'agissait de circonstances
particulières et d'une personne dont je ne vois pas qu'il soit parlé
dans aucun autre endroit de ces lettres. J'y ai, en quelque sorte,
substitué ce qui suit: c'est un morceau tiré d'ailleurs, qui dit à peu
près les mêmes choses d'une manière générale, et que son analogie avec
ce que j'ai retranché m'a engagé à placer ici.
[88] Ces suppressions interrompent la suite des idées; je suis fâché
qu'elles aient dû me paraître convenables. Il en est de même dans
plusieurs autres lettres.
[89] On voit que le mot _magie_ doit être pris ici dans son premier
sens, et non pas dans l'acception nouvelle: en sorte que par fausse
magie, il faut entendre à peu près la magie des modernes.
[90] B ... mourut à 37 ans, et il avait fait l'_Antiq. dev._'.
[91] C'est le sens du mot de Solon, et du passage de _De Officiis_ qui
ont apparemment donné lieu de citer Cicéron et Solon.
[92] Des jours pleins de tristesse, l'habitude rêveuse d'une âme
comprimée, les longs ennuis qui perpétuent le sentiment du néant de la
vie, peuvent exciter ou entretenir le besoin de dire sa pensée; ils
furent souvent favorables à des écrits dont la poésie exprime les
profondeurs du sentiment, et les conceptions vastes de l'âme humaine que
ses douleurs ont rendue impénétrable et comme infinie. Mais un ouvrage
important par son objet, par son ensemble et son étendue, un ouvrage que
l'on consacre aux hommes, et qu'on destine à rester, ne s'entreprend que
lorsqu'on a une manière de vivre à peu près fixée, et qu'on est sans
inquiétude sur le sort des siens. Pour O. il vivait seul, et je ne vois
pas que la situation favorable où il se trouve maintenant lui fût
indispensable.
[93] Ce qui est impossible en France est encore faisable dans presque
toute la Suisse. Il y est reçu de s'y rencontrer vers le soir dans des
maisons qui ne sont autre chose que des cabarets choisis. Ni l'âge, ni
la noblesse, ni les premières magistratures ne font une loi du
contraire.
[94] A l'époque de la première édition, la lettre et le fragment
suivants n'avaient pas encore été recueillis.
[95] Cette lettre d'Oberman, recueillie depuis l'édition précédente, a
déjà été imprimée dans _Les Navigateurs._
[96] Nous ajoutons au numéro de la lettre le renvoi à la page et à la
ligne de notre édition.