...Que d'infortunés auront dit, de siècle en siècle, que les fleurs nous
ont été accordées pour couvrir notre chaîne, pour nous abuser tous au
commencement, et contribuer même à nous retenir jusqu'au terme! Elles
font plus, mais assez vainement peut-être: elles semblent indiquer ce
que nulle tête mortelle n'approfondira.
Si les fleurs n'étaient que belles sous nos yeux, elles séduiraient
encore; mais quelquefois leur parfum entraîne, comme une heureuse
condition de l'existence, comme un appel subit, un retour à la vie plus
intime. Soit que j'aie chercher ces émanations invisibles, soit surtout
qu'elles s'offrent, qu'elles surprennent, je les reçois comme une
expression forte, mais précaire, d'une pensée dont le monde matériel
renferme et voile le secret.
Les couleurs aussi doivent avoir leur éloquence: tout peut être symbole.
Mais les odeurs sont plus pénétrantes, sans doute parce qu'elles sont
plus mystérieuses, et que s'il nous faut dans notre conduite ordinaire
de palpables vérités, les grands mouvements de l'âme ont pour principe
une vérité d'un autre ordre, le vrai essentiel, et cependant
inaccessible dans nos voies chancelantes.
Jonquille! violette! tubéreuse! vous n'avez que des instants afin de ne
pas accabler notre faiblesse, ou peut-être pour nous laisser dans
l'incertitude où s'agite notre esprit, tantôt généreux, tantôt
découragé. Non, je n'ai vu ni le sindrimal du Ceylan, ni le gulmikek de
Perse, ni le pé-gé-hong de la Chine méridionale, mais ce serait assez de
la jonquille ou du jasmin pour me faire dire que, tels que nous sommes,
nous pourrions séjourner dans un monde meilleur.
Que veux-je? Espérer, puis n'espérer plus, c'est être ou n'être plus:
voilà l'homme, sans doute. Mais comment se fait-il qu'après les chants
d'une voie émue, après les parfums des fleurs, et les soupirs de
l'imagination, et les élans de la pensée, il faille mourir?
Et il se peut que le sort le voulant ainsi, on entende s'approcher
secrètement une femme remplie de grâce aimante, et que derrière quelque
rideau, mais sûre d'être bien visible, à cause des rayons du couchant,
elle se montre sans autre voile pour la première fois, se recule vite,
et revienne d'elle-même, en souriant de sa voluptueuse résolution. Mais
ensuite il faudra vieillir. Où sont aujourd'hui les violettes qui
fleurirent pour d'anciennes générations?
Il est deux fleurs silencieuses en quelque sorte, et à peu près dénuées
d'odeur, mais qui, par leur attitude assez durable, m'attachent à un
point que je ne saurais dire. Les souvenirs qu'elles suscitent ramènent
fortement au passé, comme si ces liens des temps annonçaient des jours
heureux. Ces fleurs simples, ce sont le barbeau des champs, et la hâtive
pâquerette, la marguerite des prés.
Le barbeau est la fleur de la vie rurale. Il faudrait le revoir dans la
liberté des loisirs naturels, au milieu des blés, au bruit des fermes,
au chant des coqs (O), sur le sentier des vieux cultivateurs: je ne
voudrais pas répondre que cela quelquefois n'allât jusqu'aux larmes.
La violette et la marguerite des prés sont rivales. Même saison, même
simplicité. La violette captive dès le premier printemps; la pâquerette
se fait aimer d'année en année. Elles sont l'une à l'autre ce qu'est un
portrait, ouvrage du pinceau, à côté d'un buste en marbre. La violette
rappelle le plus pur sentiment de l'amour: tel il se présente à des
coeurs droits. Mais enfin cet amour même, si persuasif et si suave, n'est
qu'un bel accident de la vie. Il se dissipe tandis que la paix des
campagnes nous reste jusqu'à la dernière heure. La marguerite est le
signe patriarcal de ce doux repos.
Si j'arrive à la vieillesse, si, un jour, plein de pensées encore, mais
renonçant à parler aux hommes, j'ai auprès de moi un ami pour recevoir
mes adieux à la terre, qu'on place ma chaîne sur l'herbe courte, et que
de tranquilles marguerites soient là devant moi, sous le soleil, sous le
ciel immense, afin qu'en laissant la vie qui passe je retrouve quelque
chose de l'illusion infinie.