DATX
Imenstròm, 28 juin, X.
La soeur de Fonsalbe est ici, elle est venue sans être attendue, et dans
le dessein de rester seulement quelques jours avec son frère.
Vous la trouveriez à présent aussi aimable, aussi remarquable, et plus
peut-être qu'elle ne le fut jamais. Cette apparition inopinée, le
changement des temps, d'ineffaçables souvenirs, les lieux, la saison,
tout semblait d'accord. Et il faut vous dire que s'il peut être une
beauté plus accomplie aux yeux d'un artiste, aucune ne réunirait
davantage ce qui fait généralement pour moi le charme des femmes.
Nous ne pouvions ici la recevoir comme vous l'eussiez fait à Bordeaux;
mais, au pied de nos montagnes, il nous restait à nous arranger selon la
circonstance. On devait faucher deux prés, le soir, jusqu'à une heure
assez avancée, puis, de grand matin, pour éviter entièrement l'ardeur du
jour. J'avais déjà eu le projet de donner, dans cette occasion, quelque
encouragement à mes travailleurs: des musiciens furent appelés de Vevey
et de Lausanne. Une collation, ou, si on veut, un souper champêtre
commençant à minuit, et assez varié pour être du goût des faucheurs
mêmes, fut destiné à remplir l'intervalle entre les travaux du soir et
ceux du lendemain.
Il arriva qu'un peu avant la fin du jour je passai devant un escalier de
six à sept marches. Elle était au-dessus; elle prononça mon nom. C'était
bien sa voix, mais avec quelque chose d'imprévu, d'inaccoutumé, de tout
à fait inimitable. Je regardai sans répondre, sans savoir que je ne
répondais pas. Une demi-jour fantastique, un voile aérien, un brouillard
l'environnait. C'était une forme indécise qui faisait presque
disparaître tout vêtement; c'était un parfum de beauté idéale, une
illusion voluptueuse, ayant un instant d'inconcevable vérité. Ainsi
devait finir mon erreur enfin connue. Il est donc vrai, me disais-je
deux pas plus loin, cet attachement tenait de la passion: le joug a
existé. De cette faiblesse ont dépendu d'autres incertitudes. Ces
années-là sont irrévocables; mais aujourd'hui demeure libre, aujourd'hui
est encore à moi.
Je m'absentai, en prévenant Fonsalbe. Je m'avançai vers le haut de la
vallée. Je marchais sans bruit dans ma préoccupation attentive. J'étais
fortement averti; mais le prestige me suivait, et la puissance du passé
me paraissait invincible. Toutes ces idées d'aimer et de n'être plus
seul m'inondaient dans la tranquille obscurité d'un lieu désert. Il y
eut un moment où j'aurais dit, comme ceux dont plus d'une fois j'ai
condamné la mollesse: La posséder et mourir!
Cependant, se figurer dans le silence que demain tout peut finir sur la
terre, c'est en même temps apprécier d'un regard plus ferme ce qu'on a
fait et ce qu'on doit faire des dons de la vie. Ce que j'en ai fait!
jeune encore, je m'arrête au moment fatal. Elle et le désert, ce serait
le triomphe du coeur. Non, l'oubli du monde, et sans elle, voilà ma loi.
L'austère travail et l'avenir!
Je me trouvais placé au détour de la vallée; entre les rocs d'où le
torrent se précipite, et les chants que j'avais moi-même ordonnés: ils
commençaient au loin. Mais ces bruits de fête, le simple mouvement de
l'air les dissipait par intervalles, et je savais l'instant où ils
cesseraient. Le torrent au contraire subsistait dans sa force,
s'écoulant, mais s'écoulant toujours, à la manière des siècles. La fuite
de l'eau est comme la fuite de nos années. On l'a beaucoup redit; mais
dans plus de mille ans, on le redira: le cours de l'eau restera, pour
nous, l'image la plus frappante de l'inexorable passage des heures. Voix
du torrent au milieu des ombres, seule voix solennelle sous la paix des
cieux, sois seule entendue!
Rien n'est sérieux s'il ne peut être durable. Vues de haut, que sont les
choses d'ont nous séparera notre dernier souffle? Hésiterai-je entre une
rencontre du hasard et les fins de ma destinée, entre une séduisante
fantaisie et le juste, le généreux emploi des forces de la pensée? Je
céderais à l'idée d'un lien imparfait, d'une affection sans but, d'un
plaisir aveugle! Ne sais-je pas les promesses, qu'en devenant veuve,
elle a faites à sa famille? Ainsi l'union entière se trouve interdite;
ainsi la question est simple, et ne doit plus m'arrêter. Qu'y aurait-il
de digne de l'homme dans l'amusement trompeur d'un stérile amour?
Consacrer au seul plaisir les facultés de la vie, c'est se livrer
soi-même à l'éternelle mort. Quelque fragiles que soient ces facultés,
j'en suis responsable: il faut qu'elles portent leurs fruits. Ces
bienfaits de l'existence, je les conserverai, je les honorerai, je ne
veux du moins m'affaiblir au-dedans de moi qu'à l'instant inévitable.
Profondeurs de l'espace, serait-ce en vain qu'il nous est donné de vous
apercevoir? La majesté de la nuit répète d'âge en âge: malheur à toute
âme qui se complaît dans la servitude!
Sommes-nous faits pour jouir ici de l'entraînement des désirs? Après
cette attente, après les succès, que dirons-nous de la satisfaction de
quelques journées? Si la vie n'est que cela, elle n'est rien. Un an, dix
ans de volupté, c'est un futile amusement, et une trop prompte amertume!
Que restera-t-il de ces désirs, quand les générations souffrantes ou
follement distraites passeront sur nos cendres? Comptons pour peu de
chose ce qui se dissipe rapidement. Au milieu du grand jeu du monde,
cherchons un autre partage: c'est de nos fortes résolutions que quelque
effet subsistera peut-être.--L'homme est périssable.--Il se peut, mais
périssons en résistant, et, si le néant nous est réservé, ne faisons pas
que ce soit une justice.
Vous le savez, je me décourageais, croyant que mes dispositions
changeaient déjà. Trop facilement je m'étais persuadé que ma jeunesse
n'était plus. Mais ces différences avaient eu pour cause, comme je crois
vous l'avoir dit depuis, des erreurs de régime, et cela est en grande
partie réparé. J'avais mal observé la mobilité qui me caractérise, et
qui contribue à mes incertitudes. C'est constamment une grande
inconstance, bien plus dans les impressions que dans les opinions, ou
même dans les penchants. Elle ne tient pas aux progrès des années; elle
redevient ce qu'elle était. L'habitude de me contenir et de réprimer
d'abord tous mes mouvements intérieurs m'en avait laissé méconnaître
souvent moi-même les oppositions. Mais, je le vois, à quarante ans de
distance, je ne différerai pas plus que cent fois je n'ai différé d'un
quart d'heure à l'autre. Ainsi est agitée, au milieu de l'air, la cime
d'un arbre trop flexible; et, si vous la regardez à une autre époque,
vous la verrez céder encore, mais céder de même.
Chaque incident, chaque idée qui survient, les moindres détails
opportuns ou incommodes, quelques souvenirs, de légères craintes, toutes
ces émotions fortuites peuvent changer, à mes yeux, l'aspect du monde,
l'appréciation de nos facultés et la valeur de nos jours. Tandis qu'on
me parle de choses indifférentes, et que j'écoute avec tranquillité,
avec indolence; tandis que me reprochant ma froideur dans ces
conversations, je sais gré à ceux qui me la pardonnent, j'ai passé
plusieurs fois du dégoût de cette existence si bornée que tout
embarrasse et tout inquiète, au sentiment non moins naturel de la
curieuse variété des choses, ou de l'amusante sagacité qui nous appelle
à en jouir quelque temps encore. Néanmoins ce qui me paraît si
facilement offrir un autre aspect, c'est moins l'ensemble du grand
phénomène que chaque conséquence relative à nous, et moins l'ordre
général que ma propre aptitude. Cet ordre visible a deux faces; l'une
nous captive, et l'autre nous déconcerte: tout dépend d'une certaine
confiance en nous-mêmes. Sans cesse elle me manque, et elle renaît sans
cesse. Nous sommes si faibles, mais notre industrie a tant de dextérité!
Un hasard favorable, un vent plus doux, un rayon de lumière, le
mouvement d'une herbe fleurie, les gouttes de la rosée me disent que je
m'arrangerai de toute chose. Mais les nuages se rapprochent, le
bouvreuil ne chante plus, une lettre se fait attendre, ou dans mes
essais quelque pensée mal rendue restera inutile; je ne vois plus alors
que des obstacles, des lenteurs, de sourdes résistances, des desseins
trompés, les déplaisirs des heureux, les souffrances de la multitude,
et me voici le jouet de la force qui nous brisera tous.
Du moins cette mobilité n'est pas de nature à ébranler les principes de
conduite. Il n'importe même que le but se présente seulement comme
vraisemblable, s'il est unique. Affermis en un sens, n'attendons pas
d'autres clartés: nous pouvons marcher dans les sentiers peu connus.
Ainsi tout se décide. Je suis ce que j'étais: si je le veux, je serai ce
que je pouvais être. Certainement c'est peu de chose; mais enfin ne
descendons plus au-dessous de nous-mêmes.
DATX
30 juin.
Je vous écris longuement. Je dis en beaucoup de paroles ce que j'aurais
pu vous apprendre en trois lignes, mais c'était ma manière, et
d'ailleurs j'ai du loisir. Rien ne m'occupe, rien ne m'attache; je me
sens encore suspendu dans le vide. Il me faut, je pense, un jour de
plus, un seul. Cela finira puisque je l'ai résolu; mais à présent tout
me semble attristé. Je ne suis pas indécis, mais ému jusqu'à une sorte
de stupeur et de lassitude. Je continue ma lettre pour m'appuyer sur
vous.
* * * * *
Je restai seul quelque temps encore. Déjà j'étais moins étranger à la
tranquille harmonie de la nature. Je rentrai pendant le souper avant que
les chants cessassent.
Désormais n'attendez plus de moi, ni une paresse inexcusable, ni
l'ancienne irrésolution. La santé et l'aisance sont des facilités qu'on
ne réunit pas toujours: je les possède, et j'en ferai usage. Que cette
déclaration devienne ma règle. Si je parle aux hommes de leurs
faiblesses volontaires, ne convient-il pas que je ne m'en permette
aucune? Vous savez que jadis j'ai eu, dans mes vains projets, quelques
velléités africaines. Mais à cette époque, tout s'est accordé pour
rendre impraticable un dessein que d'ailleurs il aurait fallu mûrir
davantage, et maintenant il serait tard pour se livrer aux études qui en
prépareraient l'exécution.
Que faire donc? Je crois définitivement qu'il ne m'est donné que
d'écrire.--Sur quels sujets?--Déjà vous le savez à peu près.--D'après
quel modèle?--Assurément je n'imiterai personne, à moins que ce ne soit
par une sorte de caprice, et dans un court passage. Je crois très
déplacé de prendre la manière d'un autre, si on peut en avoir une à soi.
Quant à celui qui n'a pas la sienne, c'est-à-dire qui n'est jamais
entraîné, jamais inspiré, à quoi lui sert d'écrire?--Quel style
enfin?--Ni rigoureusement classique, ni inconsidérément libre. Pour
mériter d'être lu, il faut observer les convenances réelles.--Mais qui
en jugera?--Moi apparemment. N'ai-je pas lu les auteurs qui
travaillèrent avec circonspection, comme ceux qui écrivirent avec plus
d'indépendance? C'est à moi de prendre, selon mes moyens, un milieu qui
convienne, d'un côté à mon sujet ou à mon siècle, et de l'autre à mon
caractère, sans manquer à dessein aux règles admises, mais sans les
étudier expressément.--Quelles seront les garanties de succès?--Les
seules naturelles. S'il ne suffit pas de dire des choses vraies, et de
s'efforcer de les exposer d'une manière persuasive, je n'aurai point de
succès: voilà tout. Je ne crois pas qu'il soit indispensable d'être
approuvé de son vivant, à moins qu'on ne se voie condamné au malheur
d'attendre de sa plume ses moyens de subsistance.
Passez les premiers, vous qui demandez de la gloire présente, de la
gloire de salon. Passez, hommes de société, hommes considérables dans
les pays où tout dépend de ces accointances, vous qui êtes féconds en
idées du jour, en livres de parti, en expédients pour produire de
l'effet, et qui, même après avoir tout adopté, tout quitté, tout repris,
tout usé, trouvez encore à esquisser quelques pamphlets indécis, afin de
faire dire: le voilà avec ses mots expressifs et ingénieusement accolés,
bien qu'un peu rebattus. Passez les premiers, hommes séduisants et
séduits, car enfin vous passerez vite, et il est bon que vous ayez votre
temps; montrez-vous donc aujourd'hui dans votre adresse et votre
prospérité.
Ne serait-on pas à peu près sûr de rendre un ouvrage utile, sans le
déshonorer par des intrigues pour hâter la célébrité de l'auteur?
Restez-vous dans la retraite, ou même vivez-vous sans bruit dans une
capitale; enfin, votre nom est-il inconnu, et votre livre ne
s'écoule-t-il pas? Qu'un certain nombre d'exemplaires en soient déposés
dans les principales bibliothèques, ou envoyés, sans en demander compte,
à des libraires dans les grandes villes; tôt ou tard cet écrit sera mis
à sa place avec autant de vraisemblance que si vous aviez mendié des
suffrages.
Ainsi ma tâche est indiquée. Il ne me reste plus qu'à la remplir, si ce
n'est avec bonheur, avec éclat, du moins avec quelque zèle et quelque
dignité. Je renonce à diverses choses, me bornant presque à éviter la
douleur. Serai-je à plaindre dans la retraite, ayant l'activité,
l'espérance et l'amitié? Etre occupé sans devenir trop laborieux
contribue essentiellement à la paix de l'âme, de tous les biens le moins
illusoire. On n'a plus besoin de plaisirs, puisque les avantages les
plus simples donnent des jouissances: c'est ainsi que tant d'hommes
bien portants s'accommodent des aliments les moins recherchés.
Qui ne voit que l'espérance est préférable aux souvenirs? Dans notre
vie, continuel passage, l'avenir importe seul: ce qui est arrivé
disparaît, et le présent même nous échappe s'il ne sert de moyen.
D'agréables traces du passé ne me paraissent un grand avantage que pour
les imaginations faibles, qui, après avoir été un peu vives, deviennent
débiles. Ces hommes-là, s'étant figuré les choses autrement qu'elles ne
doivent être, se sont passionnés. L'épreuve les a désabusés; ne pouvant
plus imaginer avec exagération, ils n'imaginent plus. Les fictions
vraies pour ainsi dire leur étant interdites, ils auraient besoin de
riants souvenirs; sans cela nulle pensée ne les flatte. Mais celui dont
l'imagination est puissante et juste peut toujours se faire une idée
assez positive des divers biens, lorsque le sort lui laisse du calme: il
n'est pas au nombre de ceux qui ne connaissent en cela que ce qu'ils ont
appris anciennement.
Il me restera pour la douceur journalière de la vie notre correspondance
et Fonsalbe: ces deux liens me suffiront. Jusque dans nos lettres,
cherchons le vrai sans pesantes dissertations comme sans systèmes
opiniâtres: invoquons le vrai immuable. Quelle autre conception
soutiendrait l'âme, fatiguée quelquefois de ses vagues espérances, mais
bien plus étonnée d'elle-même, bien plus délaissée quand elle a perdu et
les langueurs, et les délices de cette active incertitude. La justice du
moins a son évidence. Généralement vous recevez en paix les lumières
morales; je les poursuis dans mon inquiétude: notre union subsistera.
On n'est pas encore parvenu à se procurer l'autre partie des lettres
d'Oberman. On n'a recueilli que le fragment suivant qui s'est trouvé
sans date.