LETTRE XC[94]

DATX

Imenstròm, 28 juin, X.

La soeur de Fonsalbe est ici, elle est venue sans être attendue, et dans

le dessein de rester seulement quelques jours avec son frère.

Vous la trouveriez à présent aussi aimable, aussi remarquable, et plus

peut-être qu'elle ne le fut jamais. Cette apparition inopinée, le

changement des temps, d'ineffaçables souvenirs, les lieux, la saison,

tout semblait d'accord. Et il faut vous dire que s'il peut être une

beauté plus accomplie aux yeux d'un artiste, aucune ne réunirait

davantage ce qui fait généralement pour moi le charme des femmes.

Nous ne pouvions ici la recevoir comme vous l'eussiez fait à Bordeaux;

mais, au pied de nos montagnes, il nous restait à nous arranger selon la

circonstance. On devait faucher deux prés, le soir, jusqu'à une heure

assez avancée, puis, de grand matin, pour éviter entièrement l'ardeur du

jour. J'avais déjà eu le projet de donner, dans cette occasion, quelque

encouragement à mes travailleurs: des musiciens furent appelés de Vevey

et de Lausanne. Une collation, ou, si on veut, un souper champêtre

commençant à minuit, et assez varié pour être du goût des faucheurs

mêmes, fut destiné à remplir l'intervalle entre les travaux du soir et

ceux du lendemain.

Il arriva qu'un peu avant la fin du jour je passai devant un escalier de

six à sept marches. Elle était au-dessus; elle prononça mon nom. C'était

bien sa voix, mais avec quelque chose d'imprévu, d'inaccoutumé, de tout

à fait inimitable. Je regardai sans répondre, sans savoir que je ne

répondais pas. Une demi-jour fantastique, un voile aérien, un brouillard

l'environnait. C'était une forme indécise qui faisait presque

disparaître tout vêtement; c'était un parfum de beauté idéale, une

illusion voluptueuse, ayant un instant d'inconcevable vérité. Ainsi

devait finir mon erreur enfin connue. Il est donc vrai, me disais-je

deux pas plus loin, cet attachement tenait de la passion: le joug a

existé. De cette faiblesse ont dépendu d'autres incertitudes. Ces

années-là sont irrévocables; mais aujourd'hui demeure libre, aujourd'hui

est encore à moi.

Je m'absentai, en prévenant Fonsalbe. Je m'avançai vers le haut de la

vallée. Je marchais sans bruit dans ma préoccupation attentive. J'étais

fortement averti; mais le prestige me suivait, et la puissance du passé

me paraissait invincible. Toutes ces idées d'aimer et de n'être plus

seul m'inondaient dans la tranquille obscurité d'un lieu désert. Il y

eut un moment où j'aurais dit, comme ceux dont plus d'une fois j'ai

condamné la mollesse: La posséder et mourir!

Cependant, se figurer dans le silence que demain tout peut finir sur la

terre, c'est en même temps apprécier d'un regard plus ferme ce qu'on a

fait et ce qu'on doit faire des dons de la vie. Ce que j'en ai fait!

jeune encore, je m'arrête au moment fatal. Elle et le désert, ce serait

le triomphe du coeur. Non, l'oubli du monde, et sans elle, voilà ma loi.

L'austère travail et l'avenir!

Je me trouvais placé au détour de la vallée; entre les rocs d'où le

torrent se précipite, et les chants que j'avais moi-même ordonnés: ils

commençaient au loin. Mais ces bruits de fête, le simple mouvement de

l'air les dissipait par intervalles, et je savais l'instant où ils

cesseraient. Le torrent au contraire subsistait dans sa force,

s'écoulant, mais s'écoulant toujours, à la manière des siècles. La fuite

de l'eau est comme la fuite de nos années. On l'a beaucoup redit; mais

dans plus de mille ans, on le redira: le cours de l'eau restera, pour

nous, l'image la plus frappante de l'inexorable passage des heures. Voix

du torrent au milieu des ombres, seule voix solennelle sous la paix des

cieux, sois seule entendue!

Rien n'est sérieux s'il ne peut être durable. Vues de haut, que sont les

choses d'ont nous séparera notre dernier souffle? Hésiterai-je entre une

rencontre du hasard et les fins de ma destinée, entre une séduisante

fantaisie et le juste, le généreux emploi des forces de la pensée? Je

céderais à l'idée d'un lien imparfait, d'une affection sans but, d'un

plaisir aveugle! Ne sais-je pas les promesses, qu'en devenant veuve,

elle a faites à sa famille? Ainsi l'union entière se trouve interdite;

ainsi la question est simple, et ne doit plus m'arrêter. Qu'y aurait-il

de digne de l'homme dans l'amusement trompeur d'un stérile amour?

Consacrer au seul plaisir les facultés de la vie, c'est se livrer

soi-même à l'éternelle mort. Quelque fragiles que soient ces facultés,

j'en suis responsable: il faut qu'elles portent leurs fruits. Ces

bienfaits de l'existence, je les conserverai, je les honorerai, je ne

veux du moins m'affaiblir au-dedans de moi qu'à l'instant inévitable.

Profondeurs de l'espace, serait-ce en vain qu'il nous est donné de vous

apercevoir? La majesté de la nuit répète d'âge en âge: malheur à toute

âme qui se complaît dans la servitude!

Sommes-nous faits pour jouir ici de l'entraînement des désirs? Après

cette attente, après les succès, que dirons-nous de la satisfaction de

quelques journées? Si la vie n'est que cela, elle n'est rien. Un an, dix

ans de volupté, c'est un futile amusement, et une trop prompte amertume!

Que restera-t-il de ces désirs, quand les générations souffrantes ou

follement distraites passeront sur nos cendres? Comptons pour peu de

chose ce qui se dissipe rapidement. Au milieu du grand jeu du monde,

cherchons un autre partage: c'est de nos fortes résolutions que quelque

effet subsistera peut-être.--L'homme est périssable.--Il se peut, mais

périssons en résistant, et, si le néant nous est réservé, ne faisons pas

que ce soit une justice.

Vous le savez, je me décourageais, croyant que mes dispositions

changeaient déjà. Trop facilement je m'étais persuadé que ma jeunesse

n'était plus. Mais ces différences avaient eu pour cause, comme je crois

vous l'avoir dit depuis, des erreurs de régime, et cela est en grande

partie réparé. J'avais mal observé la mobilité qui me caractérise, et

qui contribue à mes incertitudes. C'est constamment une grande

inconstance, bien plus dans les impressions que dans les opinions, ou

même dans les penchants. Elle ne tient pas aux progrès des années; elle

redevient ce qu'elle était. L'habitude de me contenir et de réprimer

d'abord tous mes mouvements intérieurs m'en avait laissé méconnaître

souvent moi-même les oppositions. Mais, je le vois, à quarante ans de

distance, je ne différerai pas plus que cent fois je n'ai différé d'un

quart d'heure à l'autre. Ainsi est agitée, au milieu de l'air, la cime

d'un arbre trop flexible; et, si vous la regardez à une autre époque,

vous la verrez céder encore, mais céder de même.

Chaque incident, chaque idée qui survient, les moindres détails

opportuns ou incommodes, quelques souvenirs, de légères craintes, toutes

ces émotions fortuites peuvent changer, à mes yeux, l'aspect du monde,

l'appréciation de nos facultés et la valeur de nos jours. Tandis qu'on

me parle de choses indifférentes, et que j'écoute avec tranquillité,

avec indolence; tandis que me reprochant ma froideur dans ces

conversations, je sais gré à ceux qui me la pardonnent, j'ai passé

plusieurs fois du dégoût de cette existence si bornée que tout

embarrasse et tout inquiète, au sentiment non moins naturel de la

curieuse variété des choses, ou de l'amusante sagacité qui nous appelle

à en jouir quelque temps encore. Néanmoins ce qui me paraît si

facilement offrir un autre aspect, c'est moins l'ensemble du grand

phénomène que chaque conséquence relative à nous, et moins l'ordre

général que ma propre aptitude. Cet ordre visible a deux faces; l'une

nous captive, et l'autre nous déconcerte: tout dépend d'une certaine

confiance en nous-mêmes. Sans cesse elle me manque, et elle renaît sans

cesse. Nous sommes si faibles, mais notre industrie a tant de dextérité!

Un hasard favorable, un vent plus doux, un rayon de lumière, le

mouvement d'une herbe fleurie, les gouttes de la rosée me disent que je

m'arrangerai de toute chose. Mais les nuages se rapprochent, le

bouvreuil ne chante plus, une lettre se fait attendre, ou dans mes

essais quelque pensée mal rendue restera inutile; je ne vois plus alors

que des obstacles, des lenteurs, de sourdes résistances, des desseins

trompés, les déplaisirs des heureux, les souffrances de la multitude,

et me voici le jouet de la force qui nous brisera tous.

Du moins cette mobilité n'est pas de nature à ébranler les principes de

conduite. Il n'importe même que le but se présente seulement comme

vraisemblable, s'il est unique. Affermis en un sens, n'attendons pas

d'autres clartés: nous pouvons marcher dans les sentiers peu connus.

Ainsi tout se décide. Je suis ce que j'étais: si je le veux, je serai ce

que je pouvais être. Certainement c'est peu de chose; mais enfin ne

descendons plus au-dessous de nous-mêmes.

DATX

30 juin.

Je vous écris longuement. Je dis en beaucoup de paroles ce que j'aurais

pu vous apprendre en trois lignes, mais c'était ma manière, et

d'ailleurs j'ai du loisir. Rien ne m'occupe, rien ne m'attache; je me

sens encore suspendu dans le vide. Il me faut, je pense, un jour de

plus, un seul. Cela finira puisque je l'ai résolu; mais à présent tout

me semble attristé. Je ne suis pas indécis, mais ému jusqu'à une sorte

de stupeur et de lassitude. Je continue ma lettre pour m'appuyer sur

vous.

* * * * *

Je restai seul quelque temps encore. Déjà j'étais moins étranger à la

tranquille harmonie de la nature. Je rentrai pendant le souper avant que

les chants cessassent.

Désormais n'attendez plus de moi, ni une paresse inexcusable, ni

l'ancienne irrésolution. La santé et l'aisance sont des facilités qu'on

ne réunit pas toujours: je les possède, et j'en ferai usage. Que cette

déclaration devienne ma règle. Si je parle aux hommes de leurs

faiblesses volontaires, ne convient-il pas que je ne m'en permette

aucune? Vous savez que jadis j'ai eu, dans mes vains projets, quelques

velléités africaines. Mais à cette époque, tout s'est accordé pour

rendre impraticable un dessein que d'ailleurs il aurait fallu mûrir

davantage, et maintenant il serait tard pour se livrer aux études qui en

prépareraient l'exécution.

Que faire donc? Je crois définitivement qu'il ne m'est donné que

d'écrire.--Sur quels sujets?--Déjà vous le savez à peu près.--D'après

quel modèle?--Assurément je n'imiterai personne, à moins que ce ne soit

par une sorte de caprice, et dans un court passage. Je crois très

déplacé de prendre la manière d'un autre, si on peut en avoir une à soi.

Quant à celui qui n'a pas la sienne, c'est-à-dire qui n'est jamais

entraîné, jamais inspiré, à quoi lui sert d'écrire?--Quel style

enfin?--Ni rigoureusement classique, ni inconsidérément libre. Pour

mériter d'être lu, il faut observer les convenances réelles.--Mais qui

en jugera?--Moi apparemment. N'ai-je pas lu les auteurs qui

travaillèrent avec circonspection, comme ceux qui écrivirent avec plus

d'indépendance? C'est à moi de prendre, selon mes moyens, un milieu qui

convienne, d'un côté à mon sujet ou à mon siècle, et de l'autre à mon

caractère, sans manquer à dessein aux règles admises, mais sans les

étudier expressément.--Quelles seront les garanties de succès?--Les

seules naturelles. S'il ne suffit pas de dire des choses vraies, et de

s'efforcer de les exposer d'une manière persuasive, je n'aurai point de

succès: voilà tout. Je ne crois pas qu'il soit indispensable d'être

approuvé de son vivant, à moins qu'on ne se voie condamné au malheur

d'attendre de sa plume ses moyens de subsistance.

Passez les premiers, vous qui demandez de la gloire présente, de la

gloire de salon. Passez, hommes de société, hommes considérables dans

les pays où tout dépend de ces accointances, vous qui êtes féconds en

idées du jour, en livres de parti, en expédients pour produire de

l'effet, et qui, même après avoir tout adopté, tout quitté, tout repris,

tout usé, trouvez encore à esquisser quelques pamphlets indécis, afin de

faire dire: le voilà avec ses mots expressifs et ingénieusement accolés,

bien qu'un peu rebattus. Passez les premiers, hommes séduisants et

séduits, car enfin vous passerez vite, et il est bon que vous ayez votre

temps; montrez-vous donc aujourd'hui dans votre adresse et votre

prospérité.

Ne serait-on pas à peu près sûr de rendre un ouvrage utile, sans le

déshonorer par des intrigues pour hâter la célébrité de l'auteur?

Restez-vous dans la retraite, ou même vivez-vous sans bruit dans une

capitale; enfin, votre nom est-il inconnu, et votre livre ne

s'écoule-t-il pas? Qu'un certain nombre d'exemplaires en soient déposés

dans les principales bibliothèques, ou envoyés, sans en demander compte,

à des libraires dans les grandes villes; tôt ou tard cet écrit sera mis

à sa place avec autant de vraisemblance que si vous aviez mendié des

suffrages.

Ainsi ma tâche est indiquée. Il ne me reste plus qu'à la remplir, si ce

n'est avec bonheur, avec éclat, du moins avec quelque zèle et quelque

dignité. Je renonce à diverses choses, me bornant presque à éviter la

douleur. Serai-je à plaindre dans la retraite, ayant l'activité,

l'espérance et l'amitié? Etre occupé sans devenir trop laborieux

contribue essentiellement à la paix de l'âme, de tous les biens le moins

illusoire. On n'a plus besoin de plaisirs, puisque les avantages les

plus simples donnent des jouissances: c'est ainsi que tant d'hommes

bien portants s'accommodent des aliments les moins recherchés.

Qui ne voit que l'espérance est préférable aux souvenirs? Dans notre

vie, continuel passage, l'avenir importe seul: ce qui est arrivé

disparaît, et le présent même nous échappe s'il ne sert de moyen.

D'agréables traces du passé ne me paraissent un grand avantage que pour

les imaginations faibles, qui, après avoir été un peu vives, deviennent

débiles. Ces hommes-là, s'étant figuré les choses autrement qu'elles ne

doivent être, se sont passionnés. L'épreuve les a désabusés; ne pouvant

plus imaginer avec exagération, ils n'imaginent plus. Les fictions

vraies pour ainsi dire leur étant interdites, ils auraient besoin de

riants souvenirs; sans cela nulle pensée ne les flatte. Mais celui dont

l'imagination est puissante et juste peut toujours se faire une idée

assez positive des divers biens, lorsque le sort lui laisse du calme: il

n'est pas au nombre de ceux qui ne connaissent en cela que ce qu'ils ont

appris anciennement.

Il me restera pour la douceur journalière de la vie notre correspondance

et Fonsalbe: ces deux liens me suffiront. Jusque dans nos lettres,

cherchons le vrai sans pesantes dissertations comme sans systèmes

opiniâtres: invoquons le vrai immuable. Quelle autre conception

soutiendrait l'âme, fatiguée quelquefois de ses vagues espérances, mais

bien plus étonnée d'elle-même, bien plus délaissée quand elle a perdu et

les langueurs, et les délices de cette active incertitude. La justice du

moins a son évidence. Généralement vous recevez en paix les lumières

morales; je les poursuis dans mon inquiétude: notre union subsistera.

On n'est pas encore parvenu à se procurer l'autre partie des lettres

d'Oberman. On n'a recueilli que le fragment suivant qui s'est trouvé

sans date.

Oberman · 第 115 / 155 题