DATX
Im., 30 novembre, IX.
Il fait aujourd'hui le temps que j'aimerais pour écrire des riens
pendant cinq ou six heures, pour jaser de choses insignifiantes, pour
lire de bonnes parodies, pour _passer le temps_. Depuis plusieurs jours
je suis autant que jamais dans cette disposition; et vous auriez la
lettre la plus longue qu'on ait encore reçue à Bordeaux, si je ne devais
pas mesurer avec Fonsalbe la pente d'un filet d'eau qu'il veut amener
dans la partie la plus haute de mes prés, et qu'aucune sécheresse ne
pourra tarir, puisqu'il sort d'un petit glacier. Cependant on peut bien
prendre le temps de vous dire que le ciel est précisément tel que je
l'attendais.
Ils n'ont pas besoin d'attendre, ceux qui vivent comme il convient, qui
ne prennent de la nature que ce qu'ils en ont arrangé à leur manière, et
qui sont les hommes de l'homme. Les saisons, le moment du jour, l'état
du ciel, tout cela leur est étranger. Leurs habitudes sont comme la
règle des moines: c'est une autre loi qui ne considère qu'elle-même;
elle ne voit point dans la loi naturelle un ordre supérieur, mais
seulement une suite d'incidents à peu près périodiques, une série de
moyens ou d'obstacles qu'il faut employer ou vaincre selon la fantaisie
des circonstances. Sans décider si c'est un mal ou non, j'avoue qu'il en
doit être ainsi. Les opérations publiques, et presque tous les genres
d'affaires, ont leur moment réglé longtemps d'avance: elles exigent, à
époque fixe, le concours de beaucoup d'hommes; on ne pourrait les faire,
on ne saurait comment s'entendre si elles suivaient d'autres convenances
que celles qui leur sont propres. Cette nécessité entraîne le reste: et
l'homme des villes, qui ne dépend plus des événements naturels, qui même
les voit ou le gêner souvent ou le servir par hasard, se décide, et doit
se décider à arranger ses habitudes selon son état, selon les habitudes
de ceux qu'il voit, selon l'habitude publique, selon l'opinion de la
classe dont il est, ou que ses prétentions envisagent.
Une grande ville a toujours à peu près le même aspect, les occupations
et les délassements y sont toujours à peu près les mêmes, on prend donc
volontiers une manière d'être uniforme. Il serait effectivement fort
incommode de se lever dès le matin dans les longs jours, de se coucher
plus tôt en décembre. Il est agréable et salubre de voir l'aurore; mais
que ferait-on après l'avoir vue entre les toits, après avoir entendu
deux serins pendus à une lucarne _saluer_ le soleil levant? Un beau
ciel, une douce température, une nuit éclairée par la lune ne changent
rien à votre manière: vous finissez par dire, à quoi cela sert-il? et
même en trouvant mauvais l'ordre de choses qui le fait dire, il faudrait
convenir que celui qui le dit n'a pas tout à fait tort: et qu'on serait
au moins original si on allait faire lever exprès son portier et courir
de grand matin pour entendre les moineaux chanter sur le boulevard; si
on allait s'asseoir, à la fenêtre d'un salon, derrière les rideaux, pour
se séparer des lumières et du bruit, pour donner un moment à la nature,
pour voir avec recueillement l'astre des nuits briller dans le ruisseau.
Mais dans mon ravin des Alpes, les jours de dix-huit heures ressemblent
peu aux jours de neuf heures. J'ai conservé quelques habitudes de la
ville parce que je les trouve assez douces, et même convenables pour moi
qui ne saurais prendre toutes celles du lieu: cependant avec quatre
pieds de neige et douze degrés de glace, je ne puis vivre précisément de
la même manière que quand la sécheresse allume les pins dans les bois,
et que l'on fait des fromages cinq mille pieds au-dessus de moi.
Il me faut un certain mauvais temps pour agir au-dehors, un autre pour
me promener, un autre pour faire des courses, un autre pour rester
auprès du feu quoiqu'il ne fasse point froid, et un autre encore pour me
placer à la cheminée de la cuisine pendant que l'on fait ces choses du
ménage qui ne sont pas de tous les jours, et que je réserve autant qu'il
se peut pour ces moments-là. Vous voyez qu'afin de vous dire mon plan,
je mêle ce qui est déjà pratiqué à ce qui le sera seulement: je suppose
que j'ai déjà suivi mon genre de vie tel que je commence à le suivre en
effet, et tel que je le dispose pour les autres saisons et pour les
choses encore à faire.
Je n'osais parler des beaux jours: il faut pourtant le confesser enfin,
je ne les aime pas; je veux dire que je ne les aime plus. Le beau temps
embellit la campagne, il semble y augmenter l'existence; on l'éprouve
généralement ainsi. Mais moi, je suis plus mécontent quand il fait très
beau. J'ai vainement lutté contre ce mal-être intérieur, je n'ai pas été
le plus fort; alors j'ai pris un autre parti beaucoup plus commode, j'ai
éludé le mal que je ne pouvais détruire. Fonsalbe veut bien condescendre
à ma faiblesse: les excès modérés de la table seront pour ces jours sans
nuages, si beaux à tous les yeux, et si accablants aux miens. Ils seront
les jours de la mollesse: nous les commencerons tard, et nous les
passerons aux lumières. S'il se rencontre des choses plaisantes à lire,
des choses d'un certain comique, on les met de côté pour ces
matinées-là. Après le dîner on s'enferme, avec du vin ou du punch. Dans
la liberté de l'intimité, dans la sécurité de l'homme qui n'a jamais à
craindre son propre coeur, trouvant quelquefois insuffisant et tout le
reste et l'amitié elle-même, avides d'essayer un peu cette folie que
nous avons perdue sans être sages, nous cherchons le sentiment actif et
passionné de la chose présente, à la place de ce sentiment exact et
mesuré de toutes choses, de ce concept silencieux qui refroidit l'homme
et surcharge sa faiblesse.
Minuit arrive ainsi: et l'on est délivré ... oui, l'on est délivré du
temps; du temps précieux et irréparable, qu'il est souvent impossible de
ne pas perdre et plus souvent impossible d'aimer.
Quand on a la tête inquiétée et dérangée par l'imagination,
l'observation, l'étude, par les dégoûts et les passions, par les
habitudes, par la raison, croyez-vous que ce soit une chose si facile
que d'avoir assez de temps, et surtout de n'en avoir jamais trop? Nous
sommes, il est vrai, des solitaires, des campagnards, mais nous avons
nos manies: nous sommes au milieu de la nature, mais nous l'observons.
D'ailleurs, je crois que même dans l'état sauvage, beaucoup d'hommes ont
trop d'esprit pour ne pas s'ennuyer.
Nous avons perdu les passe-temps d'une société choisie; nous prétendons
nous en consoler en songeant aux ennuis, aux contraintes futiles et
inévitables de la société en général. Cependant n'aurait-on pu parvenir
à ne voir que des connaissances intimes? Que mettrons-nous à la place de
cette manière que les femmes seules peuvent avoir, qu'elles ont dans les
capitales de la France, de cette manière qu'elles rendent si heureuse,
et qui les rend aussi nécessaires à l'homme de goût qu'à l'homme
passionné? C'est par là que notre solitude est profonde, et que nous y
sommes dans le vide des déserts.
A d'autres égards, je croirais que notre manière de vivre est à peu près
celle qui emploie mieux le temps. Nous avons quitté le mouvement de la
ville; le silence qui nous environne semble d'abord donner à la durée
des heures une constance, une immobilité qui attriste l'homme habitué à
précipiter sa vie. Insensiblement et en changeant de régime, on s'y fait
un peu. En redevenant calme, on trouve que les jours ne sont pas
beaucoup plus longs ici qu'ailleurs. Si je n'avais cent raisons, les
unes assez solides, les autres un peu misérables, de ne point vivre en
montagnard, j'aurais un mouvement égal, une nourriture égale, une
manière égale: sans agitation, sans espoir, sans désir, sans attente;
n'imaginant pas, ne pensant guère, ne voulant rien de plus, et ne
songeant à rien de nouveau, je passerais d'une saison à une autre, et du
temps présent à la vieillesse, comme on passe des longs jours aux jours
d'hiver sans apercevoir leur affaiblissement uniforme: quand la nuit
viendrait, j'en conclurais seulement qu'il faut des lumières; et quand
les neiges commenceraient, je dirais qu'il faut allumer les poêles. De
temps à autre j'apprendrais de vos nouvelles, et je quitterais un moment
ma pipe pour vous répondre que je me porte bien. Je deviendrais content:
je parviendrais à trouver l'anéantissement des jours assez rapide dans
la froide tranquillité des Alpes: je me livrerais à cette suite
d'incuriosité, d'oubli et de lenteur, où repose l'homme des montagnes
dans l'abandon de leurs grandes solitudes.