LETTRE LXXV

DATX

Im., 28 juin, IX.

Je n'attendrai plus des jours meilleurs. Les mois changent, les années

se succèdent; tout se renouvelle en vain; je reste le même. Au milieu de

ce que j'ai désiré, tout me manque; je n'ai rien obtenu, je ne possède

rien: l'ennui consume ma durée dans un long silence. Soit que les vaines

sollicitudes de la vie me fassent oublier les choses naturelles, soit

que l'inutile besoin de jouir me ramène à leur ombre, le vide

m'environne tous les jours, et chaque saison semble l'étendre davantage

autour de moi. Nulle intimité n'a consolé mes ennuis dans les longues

brumes de l'hiver. Le printemps vint pour la nature, il ne vint point

pour moi. Les jours de vie réveillèrent tous les êtres: leur feu

indomptable me fatigua sans me ranimer; je devins étranger dans le monde

heureux. Et maintenant les fleurs sont tombées, le lis a passé lui-même:

la chaleur augmente, les jours sont plus longs, les nuits sont plus

belles! Saison heureuse! Les beaux jours me sont inutiles, les douces

nuits me sont amères. Paix des ombrages! brisement des vagues! silence!

lune! oiseaux qui chantiez dans la nuit! sentiments des jeunes années,

qu'êtes-vous devenus?

Les fantômes sont restés: ils paraissent devant moi; ils passent,

repassent, s'éloignent, reparaissent comme une nuée mobile sous cent

formes pâles et gigantesques. Vainement je cherche à commencer avec

tranquillité la nuit du tombeau; mes yeux ne se ferment point. Ces

fantômes de la vie se montrent sans relâche, en se jouant

silencieusement; ils approchent et fuient, s'abîment et reparaissent: je

les vois tous, et je n'entends rien; je les fixe, c'est une fumée; je

les cherche, ils ne sont plus. J'écoute, j'appelle, je n'entends pas ma

voix elle-même, et je reste dans un vide intolérable, seul, perdu,

incertain, pressé d'inquiétude et d'étonnement, au milieu des ombres

errantes, dans l'espace impalpable et muet. Nature impénétrable! ta

splendeur m'accable, et tes bienfaits me consument. Que sont pour moi

ces longs jours? Leur lumière commence trop tôt; leur brûlant midi

m'épuise et la navrante harmonie de leurs soirées célestes fatigue les

cendres de mon coeur: le génie qui s'endormait sous ses ruines, a frémi

du mouvement de la vie.

Les neiges fondent sur les sommets; les nuées orageuses roulent dans la

vallée: malheureux que je suis! les cieux s'embrasent, la terre mûrit,

le stérile hiver est resté dans moi. Douces lueurs du couchant qui

s'éteint! grandes ombres des neiges perdurables!... Et l'homme n'aurait

que d'amères voluptés quand le torrent roule au loin dans le silence

universel, quand les chalets se ferment pour la paix de la nuit, quand

la lune monte sur le Velan!

Dès que je sortis de cette enfance que l'on regrette, j'imaginai, je

sentis une vie réelle; mais je n'ai trouvé que des sensations

fantastiques: je voyais des êtres, il n'y a que des ombres: je voulais

de l'harmonie, je ne trouvai que des contraires. Alors je devins sombre

et profond; le vide creusa mon coeur; des besoins sans bornes me

consumèrent dans le silence, et l'ennui de la vie fut mon seul sentiment

dans l'âge où l'on commence à vivre. Tout me montrait cette félicité

pleine, universelle, dont l'image idéale est pourtant dans le coeur de

l'homme, et dont les moyens si naturels semblent effacés de la nature.

Je n'essayais encore que des douleurs inconnues: mais quand je vis les

Alpes, les rives de leurs lacs, le silence de leurs chalets, la

permanence, l'égalité des temps et des choses, je reconnus des traits

isolés de cette nature pressentie: je vis les reflets de la lune sur le

schiste des roches et sur les toits de bois; je vis des hommes sans

désirs; je marchai sur l'herbe courte des montagnes; j'entendis des sons

d'un autre monde.

Je redescendis sur la terre; là s'évanouit cette foi aveugle à

l'existence absolue des êtres, cette chimère de rapports réguliers, de

perfections, de jouissances positives; brillante supposition dont

s'amuse un coeur neuf, et dont sourit douloureusement celui que plus de

profondeur a refroidi, ou qu'un plus long temps a mûri.

Mutations sans terme, action sans but, impénétrabilité universelle;

voilà ce qui nous est connu de ce monde où nous régnons.

Une destinée indomptable efface nos songes: et que met-elle dans cet

espace qu'encore il faut remplir? Le pouvoir fatigue: le plaisir

échappe: la gloire est pour nos cendres: la religion est un système du

malheureux: l'amour avait les couleurs de la vie, l'ombre vient, la rose

pâlit, elle tombe, et voici l'éternelle nuit.

Cependant notre âme était grande: elle voulait, elle devait: qu'a-t-elle

fait? J'ai vu sans peine étendue sur la terre et frappée de mort, la

tige antique fécondée par deux cents printemps. Elle a nourri l'être

animé, elle l'a reçu dans ses asiles; elle a bu les eaux de l'air, elle

subsistait malgré les vents orageux; elle meurt au milieu des arbres nés

de son fruit. Sa destinée est accomplie; elle a reçu ce qui lui fut

promis: elle n'est plus, elle a été.

Mais ce sapin placé par les hasards sur le bord du marais! Il s'élevait

sauvage, fort et superbe, comme au milieu des rochers déserts, comme

l'arbre des forêts profondes: énergie trop vaine! les racines

s'abreuvent dans une eau fétide, elles plongent dans la vase impure: la

tige s'affaiblit et se fatigue; la cime penchée par les vents humides,

se courbe avec découragement; les fruits, rares et faibles, tombent dans

la bourbe et s'y perdent inutiles. Languissant, informe, jauni, vieilli

avant le temps et déjà incliné sur le marais, il semble demander l'orage

qui doit l'y renverser; car sa vie a cessé longtemps avant sa chute.

Oberman · 第 99 / 155 题