On verra dans ces lettres l'expression d'un homme qui sent, et non d'un
homme qui travaille. Ce sont des mémoires très-indifférents aux
étrangers, mais qui peuvent intéresser les adeptes. Plusieurs verront
avec plaisir ce que l'un d'eux a senti: plusieurs ont senti de même; il
s'est trouvé que celui-ci l'a dit, ou a essayé de le dire. Mais il doit
être jugé par l'ensemble de sa vie, et non par ses premières années; par
toutes ses lettres, et non par tel passage ou hasardé, ou romanesque, ou
peut-être faux.
De semblables lettres sans art, sans intrigue, doivent avoir mauvaise
grâce hors de la société éparse et secrète dont la nature avait fait
membre celui qui les écrivit. Les individus qui la composent sont la
plupart inconnus: cette espèce de monument privé que laisse un homme
comme eux, ne peut leur être adressé que par la voie publique, au risque
d'ennuyer un grand nombre de personnes graves, instruites, ou aimables.
Le devoir d'un éditeur est seulement de prévenir qu'on n'y trouve ni
esprit, ni science; que ce n'est pas un _ouvrage_; et que peut-être même
on dira: ce n'est pas un livre _raisonnable_.
Nous avons beaucoup d'écrits où le genre humain se trouve peint en
quelques lignes. Si cependant ces longues lettres faisaient à-peu-près
connaître un seul homme, elles pourraient être, et neuves, et utiles. Il
s'en faut de beaucoup qu'elles remplissent même cet objet borné: mais si
elles ne contiennent point tout ce que l'on pourrait attendre, elles
contiennent du moins quelque chose; c'est assez peut-être pour les
faire excuser.
Ces lettres ne sont pas un _roman_[1]. Il n'y a point de mouvement
dramatique, d'événements préparés et conduits, point de dénouement; rien
de ce qu'on appelle l'intérêt d'un ouvrage, de cette série progressive,
de ces incidents, de cet aliment de la curiosité, magie de plusieurs
bons écrits, et charlatanisme de plusieurs mauvais.
On y trouvera des descriptions; de celles qui servent à mieux faire
entendre les choses naturelles, et à donner des lumières, peut-être trop
négligées, sur les rapports de l'homme avec ce qu'il appelle
l'_inanimé_.
On y trouvera des passions: mais celles d'un homme qui était né pour
recevoir ce qu'elles promettent, et pour n'avoir point une passion; pour
tout employer, et pour n'avoir qu'une seule fin.
On y trouvera de l'amour: mais l'amour senti d'une manière qui peut-être
n'avait pas été dite.
On y trouvera des longueurs: elles peuvent être dans la nature; le coeur
est rarement précis, il n'est point dialecticien. On y trouvera des
répétitions: mais si les choses sont bonnes, pourquoi éviter
soigneusement d'y revenir? Les répétitions de _Clarisse_, le désordre
(et le prétendu égoïsme) de Montaigne n'ont jamais rebuté que des
lecteurs seulement ingénieux. L'éloquent J. J. était souvent diffus.
Celui qui écrivit ces lettres paraît n'avoir pas craint les longueurs et
les écarts d'un style libre: il a écrit sa pensée. Il est vrai que J.
J. avait le droit d'être un peu long: pour lui, s'il a usé de la même
liberté, c'est tout simplement parce qu'il la trouvait bonne et
naturelle.
On y trouvera des contradictions, du moins ce qu'on nomme souvent ainsi.
Mais pourquoi serait-on choqué de voir, dans des matières incertaines,
le pour et le contre dits par le même homme? Puisqu'il faut qu'on les
réunisse pour s'en approprier le sentiment, pour peser, décider,
choisir, n'est-ce pas une même chose qu'ils soient dans un seul livre ou
dans des livres différents? Au contraire, exposés par le même homme, ils
le sont avec une force plus égale, d'une manière plus analogue, et vous
voyez mieux ce qu'il vous convient d'adopter. Nos affections, nos
désirs, nos sentiments mêmes, et jusqu'à nos opinions, changent avec
les leçons des événements; les occasions de la réflexion, avec l'âge,
avec tout notre être. Ne voyez-vous pas que celui qui est si exactement
d'accord avec lui-même, vous trompe, ou se trompe? Il a un système; il
joue un rôle. L'homme sincère vous dit: j'ai senti comme cela, je sens
comme ceci; voilà mes matériaux, bâtissez vous-même l'édifice de votre
pensée. Ce n'est pas à l'homme froid à juger les différences des
sensations humaines: puisqu'il n'en connaît pas l'étendue, il n'en
connaît pas la versatilité. Pourquoi diverses manières de voir
seraient-elles plus étonnantes dans les divers âges d'un même homme, et
quelquefois au même moment, que dans des hommes différents? On observe,
on cherche; on ne décide pas. Voulez-vous exiger que celui qui prend la
balance rencontre d'abord le poids qui en fixera l'équilibre? Tout doit
être d'accord sans doute dans un ouvrage exact et raisonné sur des
matières positives. Mais voulez-vous que Montaigne soit vrai à la
manière de Hume, et Sénèque régulier comme Bézout? Je croirais même
qu'on devrait attendre autant ou plus d'oppositions entre les différents
âges d'un même homme, qu'entre plusieurs hommes éclairés du même âge.
C'est pour cela qu'il n'est pas bon que les législateurs soient tous des
vieillards; à moins que ce ne soit un corps d'homme vraiment choisis, et
capable de suivre leurs conceptions générales et leurs souvenirs, plutôt
que leur pensée présente. L'homme qui ne s'occupe que des sciences
exactes, est le seul qui n'ait point à craindre d'être jamais surpris de
ce qu'il a écrit dans un autre âge.
Ces lettres sont aussi inégales, aussi irrégulières dans leur style que
dans le reste. Une chose seulement m'a plu; c'est de n'y point trouver
ces expressions exagérées et triviales dans lesquelles un écrivain
devrait toujours voir du ridicule, ou au moins de la faiblesse[2]. Ces
expressions ont par elles-mêmes quelque chose de vicieux, ou bien leur
trop fréquent usage, en en faisant des applications fausses, altéra
leurs premières acceptions, et fit oublier leur énergie.
Ce n'est pas que je prétende justifier le style des lettres. J'aurais
quelque chose à dire sur des expressions qui pourront paraître hardies,
et que pourtant je n'ai pas changées: mais quant aux incorrections, je
n'y sais point d'excuse recevable. Je ne me dissimule pas qu'un critique
trouvera beaucoup à reprendre: je n'ai point prétendu _enrichir le
public_ d'un ouvrage travaillé; mais donner à lire à quelques personnes
éparses dans l'Europe, les sensations, les opinions, les songes libres
et incorrects d'un homme souvent isolé, qui écrivit dans l'intimité, et
non pour son libraire.
* * * * *
L'éditeur ne s'est proposé et ne se proposera qu'un seul objet: tout ce
qui portera son nom tendra aux mêmes résultats: soit qu'il écrive, ou
qu'il publie seulement, il ne s'écartera point d'un but moral. Il ne
cherche pas encore à l'_atteindre_; un écrit important, et de nature à
être utile, un véritable _ouvrage_ que l'on peut seulement hasarder
d'esquisser, mais non prétendre jamais finir, ne doit pas être publié
promptement, ni même entrepris trop-tôt.
* * * * *
Les _Notes_ sont toutes de l'Editeur.