En cette chaude matinée de juin, Valderez revenait à pas lents par les
sentiers du bois d'Arnelles en compagnie de Mme Vangue, la femme du
médecin de Vrinières. Elle se trouvait depuis quelque temps en
relations très suivies avec cette jeune femme, rencontrée au chevet des
malades pauvres, que toutes deux visitaient. Le curé, discrètement, les
avait rapprochées, en se disant que la société de cette personne
distinguée et sérieuse, très bonne chrétienne, ne pouvait qu'être
favorable à la jeune châtelaine d'Arnelles, tellement solitaire dans sa
superbe demeure. La différence des positions ne les avait pas empêchées
de sympathiser aussitôt, et c'était maintenant vers l'intimité que
toutes deux s'acheminaient doucement.
Trois mois s'étaient écoulés depuis le départ de M. de Ghiliac. Cette
fois, chaque semaine, il écrivait à sa femme, en lui envoyant soit un
livre, soit un morceau de musique. Il lui donnait des conseils pour ses
lectures et lui demandait de lui envoyer son avis sur tel ouvrage ou
sur tel fait d'histoire. La correspondance, sur ce ton, était
relativement facile entre eux, et Valderez, beaucoup moins gênée que
dans ses conversations avec lui, montrait mieux ainsi, sans s'en
douter, ses exquises qualités morales et des facultés intellectuelles
fort rares. En retour, elle recevait de ces lettres comme savait les
écrire M. de Ghiliac, petits chefs-d'oeuvre d'esprit et de style alerte
qui eussent fait la joie des lettrés. Cette correspondance littéraire
et des envois fréquents de fleurs, de fruits confits, de friandises
diverses, tant qu'il avait été à Cannes, représentaient évidemment ce
qu'Elie estimait être son devoir envers sa femme.
Elle avait pu admirer, dans une revue mondaine, sa merveilleuse villa
entourée de jardins uniques, lire le compte rendu des fêtes de Cannes,
Nice et Monte-Carlo auxquelles il assistait, et où brillait la belle
marquise douairière. Plus tard, sa réception à l'Académie avait occupé
toute la presse, tous les périodiques. Cette séance, de mémoire
d'homme, n'avait pas eu sa pareille. On s'écrasait sous la coupole, et
quand parut le récipiendaire, "tous les coeurs palpitèrent, tous les
yeux ne virent plus que lui," ainsi que le déclara le chroniqueur d'une
revue élégante.
Valderez lut et relut le discours d'Elie. C'était un morceau admirable,
et elle comprit l'impression qu'il avait dû produire dit par lui avec
cette voix au timbre chaud et vibrant, cette voix enveloppante qui
était une harmonie pour l'oreille.
Elle répéta, ce jour-là, sans le savoir, une parole de M. d'Essil à sa
femme en murmurant avec un frémissement d'effroi:
-- C'est un effrayant enchanteur.
Quelque temps après elle apprit, à la fois par une lettre de son mari
et par les journaux, le départ du marquis de Ghiliac pour une croisière
en Norvège, à bord de son nouveau yacht. Il préludait ainsi,
probablement, à son voyage au pôle Nord. Valderez put le voir, à cette
occasion, photographié en tenue de yachtman, sur le pont du superbe
navire dont on décrivait tout l'aménagement, digne de l'homme de goûts
raffinés qui en était propriétaire.
Quand reviendrait-il à Arnelles? Valderez l'ignorait. La pensée de le
revoir lui causait un insurmontable malaise. Et, d'autre part,
cependant, cet abandon paraissait à tous incompréhensible et choquant.
Valderez, à certains moments, se demandait ce que serait pour elle
l'avenir. Ainsi que le lui avait dit un jour le curé de Vrinières, il
était impossible que cette situation se prolongeât indéfiniment. Elle
le comprenait maintenant. Mais de quelque façon que la résolût M. de
Ghiliac, c'était la souffrance qui l'attendait à peu près
inévitablement, songeait-elle avec un frisson d'angoisse.
La vue du docteur Vangue et de sa femme, si unis, si heureux dans leur
médiocrité, lui inspirait de mélancoliques réflexions. Et en constatant
la tendresse du docteur pour ses enfants, sa préoccupation de leur
bonne éducation physique et morale, elle comparait involontairement
avec l'insouciance paternelle du marquis de Ghiliac.
Cependant, il fallait convenir qu'il y avait sous ce rapport quelque
amélioration. M. de Ghiliac dans ses lettres, s'informait de la santé
de sa fille, de son caractère, et, quelque temps auparavant, il lui
avait envoyé une magnifique poupée norvégienne que Guillemette, dans
son ravissement, ne voulait plus quitter et embrassait tout le jour.
Valderez devait reconnaître qu'elle n'avait pas fait un pas dans la
connaissance de la nature de son mari, que le sphinx demeurait
impénétrable, plus inquiétant même que jamais. Dans son angoisse, quand
son âme était profondément tourmentée par le doute et la souffrance, la
prière seule pouvait ramener le calme et la résignation. La prière, la
charité, sa tâche près de Guillemette, dont elle était ardemment aimée,
c'était là sa vie. La seule satisfaction que lu procurerait cette
position tant enviée de marquise de Ghiliac était de faire du bien
autour d'elle. Les pauvres et les affligés du pays connaissaient tous
la jeune châtelaine qui savait si bien donner, avec son or, quelque
chose d'elle-même, de son coeur, de sa grâce charmante, et dont le
sourire délicieux égayait les plus tristes intérieurs, en même temps
que ses conseils à la fois fermes et si doux ramenaient au devoir bien
des égarés.
Depuis quinze jours, Valderez n'avait pas reçu de lettres de son mari.
Elle avait appris -- toujours par les journaux -- qu'il se trouvait
maintenant à Paris, où il continuait se vie mondaine accoutumée. Une
pette comédie signée de lui venait d'être jouée dans les salons d'un
hôtel du Faubourg. Parmi les actrices, qui toutes portaient de vieux
noms de France, elle vit la comtesse de Trollens et la baronne de
Brayles. Ce dernier nom ne lui était pas inconnu. C'était celui d'une
amie d'enfance d'Elie et Mme de Trollens, dont M. de Ghiliac avait
parlé, au cours d'une conversation avec M. de Noclare, qui avait connu
le baron de Brayles.
Evidemment, Elie ne reparaîtrait pas de sitôt à Arnelles. C'était la
pleine saison mondaine. Et ensuite, si son expédition au pôle lui
tenait encore à l'esprit, il s'occuperait de tout organiser à ce sujet.
Devant les deux jeunes femmes, dans le sentier du bois, Guillemette et
son amie Thérèse Vangue couraient en jouant avec le chien du docteur,
un gros loulou gris très fou. Celui-ci, tout à coup, quittant les
petites filles, se mit à aboyer en s'élançant vers un sentier
transversal.
-- Oh! voilà Odin! cria Guillemette. Mais alors, papa!... Oui, le
voilà, maman!
M. de Ghiliac apparaissait en effet, précédé de son lévrier et suivi de
Benaki, -- mais d'un Benaki transformé, car sa tenue de petit sauvage
avait fait place à un costume à l'européenne.
Le saisissement de Valderez était tel qu'elle s'arrêta involontairement.
-- Vous, Elie!... à cette heure! Mais il n'y a pas de train!
-- Et pourquoi donc sont faites les automobiles? riposta-t-il en riant.
Reprenant soudainement toute sa présence d'esprit, Valderez lui tendit
la main, le présenta à Mme Vangue, pour qui il était encore à peu près
un inconnu, car elle l'avait aperçu seulement de loin, pendant ses
séjours à Arnelles. La femme du docteur était fort prévenue contre lui,
par suite de son étrange façon d'agir à l'égard de Valderez, qu'elle
admirait et aimait. De plus, le châtelain d'Arnelles avait la
réputation d'un être sceptique, moqueur, très froid et peu accessible
au commun des mortels. Elle fut donc très étonnée de se trouver en
présence d'un grand seigneur simple et affable, qui lui fit un délicat
éloge de son mari, la complimenta sur la mine de santé de la petite
Thérèse et enleva Guillemette entre ses bras pour l'embrasser en disant
gaiement:
-- Et toi aussi, quelle belle mine tu as, ma chérie! On voit que tu as
une maman bien dévouée pour te soigner.
Ce tutoiement inusité abasourdit Guillemette, tout en faisant rayonner
de joie son petit visage, maintenant presque toujours rosé.
Lorsque, après quelques minutes de conversation, Mme Vangue s'éloigna
avec sa fille, elle était complètement sous le charme et déplorait que
deux êtres aussi admirablement doués ne pussent parvenir à s'entendre.
-- Maintenant, Benaki, viens saluer Mme la marquise, dit M. de Ghiliac
en appelant du geste le négrillon demeuré à l'écart. Vous pourrez
juger, Valderez, qu'il a fait de grands progrès. Dubiet -- dont, entre
parenthèses, je n'ai qu'à me louer -- lui a appris à lire, et s'est
occupé de son instruction religieuse. Il ne vous reste plus maintenant
qu'à le faire baptiser.
Une lueur joyeuse vint éclairer les prunelles de Valderez.
-- Oh! c'est très bien à vous, Elie, d'avoir fait continuer la tâche
commencée! Oui, tu vas être baptisé bien vite, mon petit Benaki,
ajouta-t-elle en caressant les cheveux crépus de l'enfant dont les bons
yeux extasiés se levaient sur elle. Ainsi vous êtes content de ce
pauvre Dubiet, Elie?
-- Tout à fait satisfait. C'est un excellent garçon, et fort
intelligent.
-- Vous vous habituez à sa figure?
-- Très bien. D'ailleurs il est moins maigre, et déjà paraît mieux.
Puis, comme vous le disiez fort sagement, ces détails sont de peu
d'importance... D'où venez-vous, ainsi?
Tout en parlant, ils s'avançaient dans le sentier. M. de Ghiliac,
souriant au regard timidement radieux de sa fille, l'avait appelée près
de lui et la tenait par la main, comme un père très heureux de revoir
son enfant après une longue absence.
-- J'avais été avec Mme Vangue visiter une pauvre famille. En revenant,
nous flânions un peu pendant que les enfants s'amusaient.
-- Cette jeune femme paraît charmante. Mais elle n'est pas tout à fait
de votre monde.
-- Pas de mon monde! Je vous avoue que cette considération ne m'empêche
pas de traiter en amie cette personne très distinguée, moralement et
physiquement.
-- Ne voyez pas dans mes paroles un reproche, je vous en prie! dit-il
vivement. C'était une simple remarque, et je vous approuve absolument.
Vous avez en effet l'âme trop noble pour tomber dans des petitesses de
ce genre.
Une légère rougeur monta au teint de la jeune femme. La voix d'Elie
venait d'avoir des vibrations graves qu'elle ne lui connaissait pas.
-- Avez-vous fait d'autres relations, maintenant que les alentours
commencent à se peupler? interrogea-t-il au bout d'un instant de
silence.
-- Non... J'ai vu seulement deux fois Mme d'Oubignies, une fois Mme des
Hornettes. Je ne tiens pas du tout à en faire d'autres...
Elle rougissait de nouveau. Elle ne pouvait lui dire, en effet, que la
situation où la mettaient ses absences et son abandon lui rendait
infiniment pénibles ces rapports avec des étrangers dont elle devinait
la curiosité avide.
Comprit-il sa pensée? Ses sourcils s'étaient froncés, un pli se forma
pendant quelques instants sur son front.
-- Va jouer avec Benaki, cours un peu, ma petite fille, dit-il en
lâchant la main de Guillemette.
Son regard suivit pendant quelques instants l'enfant qui entraînait le
négrillon, dans une course folle derrière Odin. Puis il se tourna vers
Valderez.
-- Si vous n'aimez pas le monde, vous allez peut-être vous trouver très
malheureuse maintenant? dit-il d'un ton mi-sérieux, mi-ironique. A la
fin d'août commenceront, pour se continuer jusqu'à la fin de la saison
des chasses, nos séries d'invités à Arnelles. Vous aurez à faire là vos
premières armes de maîtresse de maison...
Elle ne put retenir un mouvement d'effroi.
-- Moi! Vous plaisantez! Comment voulez-vous?... Je serais absolument
incapable...
Elle savait, en effet, par ce que lui en avaient dit Mme d'Oubignies et
la femme du notaire, ce qu'était la saison des chasses au château
d'Arnelles: une suite ininterrompue de réceptions fastueuses, de
distractions mondaines, de sports en tous genres, qui réunissaient à
Arnelles la société la plus aristocratique et la plus élégante.
-- Ce n'est pas du tout mon avis, riposta-t-il tranquillement. J'ai
constaté que vous étiez une remarquable maîtresse de maison, que la
domesticité était conduite par une main très ferme, que tout marchait à
merveille dans votre intérieur. Il en sera de même, j'en suis persuadé,
lorsque nos hôtes seront là. D'ailleurs, le maître d'hôtel, le chef et
la femme de charge vous faciliteront bien votre tâche par l'habitude
qu'ils ont de ces réceptions. Ma soeur Claude qui viendra passer, je
l'espère, deux mois près de nous, vous aidera de très bon coeur, et
pour les petits détails de code mondain qui vous gêneraient, je serai
toujours à votre entière disposition.
Elle le regardait avec un si visible effarement qu'il ne put s'empêcher
de rire.
-- Voyons, Valderez, on croirait que je vous raconte la chose la plus
extraordinaire qui soit?
-- Mais en effet! Je ne connais rien du monde, je ne saurai pas du tout
recevoir vos hôtes...
Il rit de nouveau.
-- Oh! cela ne m'inquiète guère! Vous êtes née grande dame, et en deux
mois je me charge de faire de vous une femme du monde, non pas telle
que les têtes vides et les âmes futiles que vous verrez évoluer autour
de vous, mais telle que je la comprends -- ce qui est tout autre chose.
Valderez ne s'attarda pas à percer le sens obscur de ces paroles. La
décision de son mari, ce prochain changement d'existence qu'il lui
annonçait de l'air le plus naturel du monde la jetaient dans un
véritable ahurissement.
-- Mais vous avez votre mère? avança-t-elle timidement. Et que
dirait-elle, si...
-- Ma mère sait fort bien, naturellement, que du moment où je suis
marié, c'est ma femme qui doit tout diriger chez moi et recevoir nos
hôtes. N'ayez donc aucune inquiétude à ce sujet. Tout se passera
parfaitement, je vous le garantis. Il va falloir vous occuper de vos
toilettes...
Il enveloppait d'un coup d'oeil investigateur la jupe de lainage beige
et la chemisette de batiste claire que portait la jeune femme.
-- Chez qui avez-vous fait faire cela?
-- Je fais travailler depuis quelque temps une petite couturière de
Vrinières qui vit bien difficilement.
-- Mais qui vous habille fort mal. Faites-la travailler tant qu'il vous
plaira, je suis loin de m'y opposer, mais ne portez pas cela, donnez-le
à qui vous voudrez.
-- J'irai à Angers, chez...
-- Non, je vous conduirai à Paris, chez le couturier de ma mère. En
même temps vous choisirez tout le trousseau et les accessoires. Nous
verrons cela dans une quinzaine de jours. Donnez-moi donc, maintenant,
des nouvelles de tous les vôtres?
-- J'ai reçu ce matin une lettre de Roland. Tout va bien là-bas, ma
mère reprend des forces. Mais lui, le pauvre garçon, est désolé.
M. de Ghiliac, tout en écartant une branche qui menaçait le chapeau de
sa femme, demanda d'un ton d'intérêt:
-- Pourquoi donc?
-- Mon père se refuse absolument à le laisser entrer au séminaire.
-- Ah! en effet, il m'en avait parlé. Je comprends un peu qu'il ne soit
pas très satisfait de voir cette vocation à son fils aîné.
-- Mais il a d'autres fils! Et quand même, puisque Roland se sent
réellement appelé de Dieu, ce sacrifice est un devoir pour lui, en même
temps qu'il devrait lui paraître un honneur.
-- Votre père voit les choses sous un jour différent. J'espère pour
Roland que tout finira par s'arranger. Il m'a paru charmant, très
sympathique. Dites-lui donc que je compte sur lui, en septembre, en
même temps que sur votre père, puisque, malheureusement, votre mère ne
peut voyager. Cependant, en sleeping, peut-être?...
-- Je ne le crois pas. L'idée seule de bouger des Hauts-Sapins la
rendrait malade. Puis, l'existence ici serait fatigante pour elle et
préjudiciable aux enfants, à Marthe surtout, qui se laisserait
facilement griser par le luxe et les mondanités. Je vous remercie
beaucoup, Elie...
-- Oh! je vous en prie! Il est trop naturel que je cherche à vous
procurer le plaisir d'avoir tous les vôtres autour de vous. Mais
puisque vous le jugez impossible pour le moment, nous verrons autre
chose, plus tard... Tiens, la Reynie est ouverte! Au fait, il me semble
que Mme de Brayles m'a dit qu'elle devait y passer quelques jours pour
indiquer d'urgentes réparations à faire.
Il désignait une petite villa entourée d'un jardin coquet, et située à
la lisière du bois.
-- Ah! la Reynie appartient à Mme de Brayles?
-- Oui... Tenez, la voilà!
Sur la route ombragée arrivait une charrette anglaise conduite par une
jeune femme. Sous le tulle blanc de la voilette, deux yeux
s'attachaient fiévreusement sur Valderez.
Les mains qui tenaient les guides arrêtèrent d'un geste nerveux le
poney, quand la voiture fut à la hauteur du marquis et de sa femme.
Avec son plus aimable sourire, Roberte répondit au salut de M. de
Ghiliac et à la présentation de Valderez.
-- Vous venez pour vos réparations, Roberte? interrogea Elie.
-- Il le faut bien! Quel ennui pour une femme seule! Mais je repars
après-demain. J'ai tout combiné de façon à être rentrée à Paris pour la
première de la _Nouvelle Sapho_. Naturellement, je vous y retrouverai?
-- Eh! que voulez-vous bien que me fasse la _Nouvelle Sapho?_ Arnelles
est délicieux à cette époque de l'année, et je compte bien ne pas le
quitter avant l'hiver.
Ces paroles devaient être stupéfiantes pour Mme de Brayles, à en juger
par l'expression de sa physionomie et par le geste de surprise qu'elle
ne put retenir.
-- Vous allez rester à Arnelles?... A cette époque?... En pleine saison
mondaine?
-- Et pourquoi pas? La saison mondaine m'est fort indifférente, je vous
assure. Peut-être irai-je passer quelques jours en Autriche, chez
Claude, et jeter en même temps un coup d'oeil sur mes propriétés de
là-bas. Mais ce voyage lui-même est peu probable; je préfère demeurer à
Arnelles, où je me plais infiniment, et où j'ai fort à travailler.
Les lèvres de Roberte se serrèrent nerveusement.
-- Quel être sérieux vous êtes! dit-elle avec un sourire forcé. Je
croyais que vous ne pouviez souffrir la campagne?
-- N'est-il pas permis de changer de goûts, en vieillissant surtout?
Roberte eut un petit éclat de rire.
-- Que parlez-vous de vieillir! On ne vous donnerait même pas vos
trente ans!... Mais c'est Guillemette qui a grandi et changé! Jamais je
ne l'aurais reconnue!
-- Valderez fait des miracles, dit M. de Ghiliac en passant un doigt
caressant sur la joue rosée de la petite fille.
Une lueur brilla sous les cils pâles de Mme de Brayles.
-- Je m'en aperçois... Eh! qu'est-ce que cela? Est-ce vous aussi,
madame, qui avez transformé Benaki?
Elle montrait le négrillon qui venait d'être démasqué par un mouvement
de Valderez, derrière laquelle il s'était dissimulé. Benaki avait une
particulière antipathie pour Mme de Brayles, et esquivait, tant qu'il
le pouvait, la caresse qu'elle lui donnait généralement.
-- Non! ce n'est pas moi, répondit Valderez en souriant. Mais mon mari
a jugé avec raison qu'il était temps de lui enlever ses atours de
sauvageon.
-- D'autant plus que nous allons en faire un petit chrétien, ajouta M.
de Ghiliac en donnant une tape amicale sur la joue de l'enfant. Mais
nous vous retenons là, Roberte... Vous verrons-nous à Arnelles, avant
votre départ?
-- Oui, j'irai vous voir demain... si je ne dois pas vous déranger,
madame?
-- Mais pas du tout, je serai heureuse, au contraire, de faire plus
ample connaissance avec vous, dit gracieusement Valderez.
-- A bientôt donc.
Elle tendit la main à Elie et à Valderez, et remit en marche son petit
équipage. Ses traits se contractaient sous l'empire d'une rage sourde,
et elle murmura tout à coup entre ses dents:
-- Je n'imaginais pas encore qu'elle fût si belle! Et quels yeux! Quel
regard inoubliable! Il en est amoureux, naturellement. Il faut même
qu'il le soit fortement pour venir s'enterrer à la campagne à cette
époque. Et il est jaloux, puisqu'il la confine ici... Pourtant, non, il
l'a laissée longtemps seule... Je n'y comprends rien! Est-ce une
comédie qu'il joue? Bien fin qui pourra le dire! Mais il y a quelque
chose de changé en lui, et... et je suis certaine qu'il l'aime!
acheva-t-elle en enveloppant d'un coup de fouet le poney qui bondit en
secouant sa crinière, comme pour protester contre un traitement auquel
il n'était pas accoutumé.
Pendant ce temps, M. de Ghiliac demandait à sa femme:
-- Comment trouvez-vous Mme de Brayles, Valderez?
-- C'est une jolie personne, et qui paraît intelligente et aimable.
-- Peuh! jolie! dit-il dédaigneusement. Elle a une physionomie assez
piquante, voilà tout. Quant à son intelligence, elle est superficielle,
-- comme son amabilité, d'ailleurs. Mondanité, convention, coquetterie
outrée, voilà Roberte, -- et malheureusement, beaucoup sont semblables
à elle. Oui, vous aurez de curieuses études à faire dans ce monde que
vous ignorez encore, Valderez. Vous verrez toutes ses petitesses, ses
rivalités, ses intrigues méchantes se cachant sous les plus aimables
dehors. Je pourrai vous instruire là-dessus, car j'ai tourné et
retourné tous ces fantoches qui n'ont plus de secrets pour moi.
Elle leva sur lui son regard sérieux.
-- En ce cas, comment aimez-vous encore ce monde si misérable sous ses
brillantes apparences?
-- L'aimer? Oh! non, certes! Je me suis amusé à l'étudier, j'ai
disséqué des âmes d'hommes à peu près vides, des âmes féminines nulles
ou féroces, j'ai lu dans les unes et dans les autres d'étranges
vanités, de déconcertants calculs d'amour-propre, j'ai pénétré des
dessous d'existences brillantes et enviées. Oui, le monde a été pour
moi un amusement et un champ d'études. Mais quant à l'aimer, jamais! Je
le connais trop bien pour cela.
-- Vous m'effrayez! murmura Valderez. Car c'est le monde que vous
voulez me faire connaître...
-- Oui, je vous le ferai connaître, parce que vous n'êtes pas destinée
à une vie recluse, parce que, nécessairement, vous devez vous trouver
en contact avec lui. Mais je serai là pour vous guider, pour vous
montrer ses embûches, pour vous préserver de ses pièges, car vous êtes
encore très jeune, très...
-- Très ignorante! acheva-t-elle avec un léger sourire, en voyant qu'il
s'interrompait.
-- Mettons ignorante, si vous le voulez.
Il souriait aussi, mais son regard très grave enveloppait l'admirable
physionomie où rayonnait l'âme la plus limpide, la plus délicate qu'eût
sans doute jamais connue le sceptique marquis de Ghiliac.
...Mme de Brayles arriva le lendemain à l'heure du thé. Valderez, qui
la reçut sur la terrasse, lui offrit de se rendre au-devant de M. de
Ghiliac, occupé à donner des instructions à son jardinier-chef au sujet
de l'arrangement d'une de ses serres.
-- Je ne demande pas mieux, car jamais je ne me lasse de contempler les
jardins d'Arnelles. M. de Ghiliac est un adorateur des fleurs, et bien
peu de domaines pourraient rivaliser sur ce point avec celui-ci.
Tout en causant, elles s'engageaient dans les jardins, précédées de
Guillemette, toute fraîche dans sa petite robe blanche. Mme de Brayles
s'arrêtait fréquemment pour admirer les fleurs qui attiraient plus
particulièrement son attention.
-- Ah! voici les fameuses roses "Duchesse Claude", ainsi nommées par M.
de Ghiliac en souvenir de sa belle aïeule!
Elle désignait un énorme rosier, garni d'admirables fleurs blanches,
satinées, délicieusement veinées de rose pâle.
-- ...Elles sont, paraît-il, uniques au monde. M. de Ghiliac les
entoure d'une sorte de culte; il en offre très rarement, et seulement à
des hôtes marquants. Personne ne s'aviserait d'en cueillir. Je me
souviens qu'une fois, Fernande et moi eûmes cette audace. Oh! nous
n'avons pas eu envie de recommencer, car lorsqu'il est mécontent, il a
une façon de vous regarder, sans rien dire... Oh! sans rien dire! Il
est trop gentilhomme pour reprocher ouvertement une fleur à une femme.
Mais nous avons su à quoi nous en tenir, et je suppose que Fernande n'a
plus cueilli de "Duchesse Claude".
Guillemette, qui s'était rapprochée de sa belle-mère, leva la tête vers
Mme de Brayles.
-- Oh! maintenant, papa les laisse bien cueillir! Tous à l'heure, maman
en a mis beaucoup dans le salon, et c'est lui qui voulait qu'elle les
prenne toutes. Mais maman a dit que ce serait dommage et qu'il valait
mieux en laisser un peu sur la tige.
Un frémissement courut sur le visage de Roberte; son regard, où passait
une lueur de haine, effleura la jeune femme qui marchait près d'elle
d'une allure souple, incomparablement élégante. Le soleil mettait des
étincelles d'or dans sa magnifique chevelure; il éclairait ce teint
satiné et rosé, semblable aux pétales des roses si chères à M. de
Ghiliac. Un charme inexprimable se dégageait de cette jeune créature,
simplement vêtue d'une robe de voile gris argent rehaussée de quelques
ornements de dentelle.
La main de Roberte se crispa sur la poignée de son ombrelle.
-- C'est alors que sa fantaisie a changé d'objet, probablement,
dit-elle d'un ton négligent. Le marquis de Ghiliac a des caprices, --
tout comme une jolie femme, malgré son dédain pour notre sexe. Car la
femme n'est pour lui, doué de facultés si au-dessus de celles du commun
des mortels, qu'un être inférieur, bon tout au plus à charmer un
instant son regard. Il nous fit un jour cette déclaration, -- ou
quelque chose d'approchant, -- le plus sérieusement du monde. C'était,
je m'en souviens, du vivant de Fernande. Elle protesta énergiquement,
-- sans arriver à le convaincre, du reste. Ah! nous sommes vraiment
bien peu de chose, madame, devant des natures masculines de cette
trempe!
Elle souriait, -- mais, de côté, son regard s'attachait avidement sur
le beau visage qui avait eu un léger frémissement.
-- ...Et quand une de ces natures tombe sur une toute jeune femme,
encore enfant, un peu frivole, mais très aimante et très éprise, quels
malentendus en perspective! Il y a vraiment de tristes choses dans la
vie!
-- Oui, très tristes! dit la voix tranquille et grave de Valderez. Mais
pardon, madame! je crois que nous ferions mieux de prendre cette allée,
elle nous conduirait plus directement aux serres.
-- Voilà papa! annonça Guillemette.
M. de Ghiliac hâta un peu le pas en apercevant les jeunes femmes. Les
yeux de Roberte prenaient cet éclat particulier qu'ils avaient toujours
en sa présence. En revenant vers le château, elle le questionna avec
intérêt sur les changements qu'il faisait à ses serres, et sur sa
célèbre collection d'orchidées.
-- Lobic vient de réussir une nouvelle variété qui me paraît tout
simplement une merveille, dit M. de Ghiliac. Il nous faut maintenant
lui donner un nom. Nous l'appellerons "Marquise de Ghiliac", en votre
honneur, Valderez.
Les lèvres de Roberte eurent une crispation légère aussitôt réprimée.
-- Elle sera vite célèbre, tout autant que l'a été la rose "Duchesse
Claude", dit-elle avec un demi-sourire. Il faut espérer seulement que
vous ne vous en lasserez pas aussi vite, Elie.
-- Comment cela? dit-il en la regardant d'un air interrogateur.
-- Mais oui! il paraît que vous n'y tenez plus guère, puisque vous la
prodiguez maintenant.
-- Prodiguer est de trop, Roberte. Mais j'ai trouvé que, groupées dans
les jardinières du salon blanc par les mains de ma femme, avec le goût
très artistique qu'elle possède au plus haut degré, je jouissais
beaucoup plus de ces fleurs qu'en les laissant toutes sur la tige. Ceci
est encore de l'égoïsme et ne prouve pas du tout que je ne tienne
énormément à mes roses, -- au contraire.
L'éclair railleur, bien connu de Roberte, traversait en ce moment les
prunelles du marquis. Elle baissa un peu les yeux, domptée, comme
toujours, par la froide ironie de cet homme près de qui échouaient
toutes les coquetteries, toutes les subtiles intrigues féminines. Elle
força de nouveau ses lèvres à sourire, à prononcer des paroles aimables
pour la belle jeune femme qui marchait à la droite d'Elie, -- pour
cette créature abhorrée envers qui, à chaque minute, sa haine
grandissait.
Le salon blanc était devenu la pièce préférée de Valderez. Elle avait
su donner à cet appartement, trop luxueux à son gré, un cachet intime
et sérieux. Et ces tentures blanches qui tuaient les plus beaux teints,
formaient au contraire pour le sien un cadre incomparable.
Roberte le constata aussitôt -- comme aussi la grâce exquise de la
jeune châtelaine dans son rôle de maîtresse de maison. De plus, elle
semblait remarquablement douée au point de vue de l'intelligence; elle
causait fort bien, -- sauf de sujets purement mondains, qui semblaient
lui être à peu près complètement étrangers.
Mme de Brayles, s'en apercevant, s'empressa aussitôt de lancer
l'entretien de ce côté afin d'infliger tout au moins quelques petites
blessures d'amour-propre à cette trop séduisante marquise. Mais ces
finesses méchantes étaient peine perdue avec M. de Ghiliac. En un clin
d'oeil, il avait ramené la conversation sur un terrain plus familier à
Valderez, et, selon sa coutume, la dirigeait à son gré, en prenant
visiblement plaisir à mettre en valeur l'intelligence très délicate de
sa femme.
Il semblait aujourd'hui particulièrement gai. Etait-il très heureux de
se retrouver près de Valderez? Probablement... bien qu'on pût se
demander pourquoi il ne s'était pas donné plus tôt ce plaisir. Mais il
s'amusait aussi, -- Roberte le reconnaissait à certaine expression de
cette physionomie bien connue d'elle, -- il s'amusait de sa fureur
jalouse qu'il savait exister sous les airs aimables de Mme de Brayles.
Il se jouait -- comme il l'avait toujours fait -- de cet amour qu'il
n'ignorait pas.
Etre un objet d'amusement pour "lui"... et avoir devant les yeux cette
merveilleuse châtelaine qui avait peut-être le bonheur d'être aimée de
lui! C'était intolérable! Aussi Roberte abrégea-t-elle sa visite, en
refusant l'invitation à dîner qui lui était adressée, sous prétexte
d'importantes affaires à régler avant son départ.
Tandis que M. de Ghiliac allait la conduire jusqu'à sa voiture,
Valderez rentra dans le salon et s'assit près de sa table de travail.
D'un geste machinal, ses doigts effleurèrent les fameuses roses
"Duchesse Claude" qui s'épanouissaient dans une jardinière de Sèvres,
tandis que son regard songeur se posait sur le siège occupé tout à
l'heure par la baronne. Cette Mme de Brayles lui était vraiment peu
sympathique, et Elie avait peut-être raison dans le jugement sévère
qu'il avait porté sur elle ce matin. Ses insinuations au sujet de la
nature fantasque de M. de Ghiliac, de sa façon de comprendre le rôle de
la femme, de ses malentendus avec Fernande, dénotaient un complet
manque de tact.
Elles avaient, en tout cas, réveillé chez Valderez la tristesse
latente, comme chaque fois qu'une circonstance quelconque venait lui
remettre plus clairement sous les yeux ce qu'elle connaissait bien,
hélas! -- l'égoïsme absolu et l'absence de coeur chez cet être si
admirablement doué sous les autres rapports.
Pourtant, il semblait maintenant aimer sa fille. Hier, aujourd'hui
encore, il s'était montré affectueux pour elle, avait paru s'intéresser
à tout ce que sa femme lui disait de la santé de l'enfant, de sa vive
intelligence et de l'amélioration de son caractère. Et, pour elle-même,
Valderez trouvait en lui un changement qui lavait frappée aussitôt. Ce
n'était plus la froideur d'autrefois, ni l'ironie, ni cette amabilité
fugitive et enjôleuse qui l'avait parfois troublée, trois mois
auparavant, parce qu'elle avait laissé entrevoir à son inexpérience
l'effrayant pouvoir de séduction que possédait cet homme, et lui avait
donné la crainte qu'il ne cherchât à en user pour faire tout à son aise
une étude approfondie du jeune coeur ignorant, ainsi soumis à son
empire. Non, ce n'était plus cela du tout. Il se montrait sérieux,
réservé sans froideur, discrètement aimable, et jusqu'ici il n'avait
pas eu à son égard une seule de ces ironies qui ne lui étaient que trop
familières. S'il continuait ainsi... oui, vraiment, l'existence serait
possible...
Il venait de rentrer dans le salon. Sur la tapis, quelques pétales de
roses gisaient et aussi une fleur à peine entr'ouverte, que les doigts
distraits de la jeune femme avaient fait glisser à terre tout à
l'heure. M. de Ghiliac se pencha et la ramassa.
-- Il serait dommage de la laisser se faner là! dit-il en la glissant à
sa boutonnière.
Attirant à lui un fauteuil, il s'assit près de Valderez, qui venait de
prendre son ouvrage.
-- Cette nappe d'autel me paraît une merveille. Où avez-vous pris ce
dessin?
-- C'est moi qui l'ai imaginé, d'après une vieille gravure que j'ai
trouvée dans la bibliothèque.
-- Mais je ne vous connaissais pas encore ce talent! Vous êtes,
décidément, une artiste en tout. Ce dessin est admirablement compris. A
qui destinez-vous cet ouvrage?
-- A ma pauvre vieille église de Saint-Savinien. J'espère l'avoir
terminé pour la fête de l'Assomption.
-- Vous me permettrez de vous recommander de ménager vos yeux. Ceci
doit être très fatigant. Et, en dehors de ce travail, qu'avez-vous
fait? Les derniers livres que je vous ai envoyés vous ont-ils paru
intéressants?
La conversation, une fois sur ce terrain, éloignait d'eux tout
embarras, et elle se continua longuement, Elie prenant un visible
intérêt aux jugements très délicats portés par sa femme sur les oeuvres
lues, Valderez écoutant avec un secret ravissement la critique si fine,
si brillante et cependant si profonde qu'en faisait M. de Ghiliac.