M. de Ghiliac venait à Arnelles pour faire un choix parmi les
manuscrits inédits qu'il possédait en grand nombre, mémoires et lettres
de ses ancêtres, et en particulier de la belle duchesse Claude. Il lui
était venu récemment à l'idée, ainsi qu'il l'apprit à Valderez, de les
exhumer et de les faire connaître au public des lettrés.
Tous ses anciens papiers se trouvaient dans la bibliothèque, et M. de
Ghiliac s'installa dans cette pièce pour faire ses recherches, seul,
car, contre sa coutume, il n'avait pas amené de secrétaire. Valderez,
voyant cela, s'abstint, dès le second jour, de venir y travailler. Mais
le soir même, M. de Ghiliac lui dit, en l'accompagnant après le dîner
dans le salon blanc:
-- Je vous préviens, Valderez, que si ma présence doit vous faire
changer quelque chose à vos habitudes, je me verrai dans l'obligation
de repartir immédiatement pour Paris. Continuez à venir travailler dans
la bibliothèque, sans aucune crainte de me gêner.
Elle reprit donc, le lendemain, sa place accoutumée, sans enthousiasme,
car le tête-à-tête au cours des repas lui semblait déjà suffisamment
pénible, malgré la présence de Guillemette et de son institutrice,
acceptée sans observation par le marquis, quoique jusqu'alors l'enfant
n'eût jamais paru dans la salle à manger.
Elie, de temps à autre, lisait à la jeune femme les passages les plus
curieux des manuscrits qu'il examinait. Un jour, il lui montra l'un
d'eux, dont l'écriture bizarre demeurait indéchiffrable pour lui, peu
patient de son naturel. Valderez, après quelques efforts, réussit à la
lire, et comme elle reparaissait dans des pages assez nombreuses, M. de
Ghiliac lui demanda de copier celles-ci. Elle se trouva donc ainsi
associée à son travail, auquel, d'ailleurs, son intelligence si
profonde et si fine s'intéressait fort. C'était sur ce terrain
historique et littéraire qu'ils se rencontraient sans cesse maintenant.
Elie semblait prendre plaisir à faire causer la jeune femme, à la
guider dans ses lectures, -- et cela avec un tact, un souci moral qui
ne laissèrent pas que d'étonner le curé de Vrinières, lorsque Valderez
lui apprit que M. de Ghiliac n'avait autorisé pour elle que la lecture
de deux de ses romans.
-- Voilà qui le montre beaucoup plus sérieux qu'on ne le prétend!
Combien d'époux, même chrétiens, n'ont pas ce soin, cette délicatesse
pour la jeune âme de leur compagne!
Cette nature singulière restait toujours une énigme pour Valderez. Mais
si son coeur demeurait inquiet et profondément défiant, son esprit
subissait le charme de cette intelligence éblouissante, de cette
érudition toujours claire et élégante, de tout ce qui faisait l'attrait
ensorcelant de la personnalité intellectuelle d'Elie de Ghiliac. Elle
devait reconnaître que rien, chez lui, n'était superficiel, qu'il avait
étudié sous toutes leurs faces les sujets dont il traitait et ne se
hasardait jamais en hypothèses. De plus, ce mondain sceptique avait,
sur bien des points de morale, une opinion que l'on n'aurait pas
attendue de lui. Mais Valderez savait maintenant qu'un homme peut
professer les théories les plus parfaites, sans se donner la peine de
les mettre en pratique.
Oui, elle subissait quelque chose du charme d'Elie. Mais lorsqu'elle se
trouvait seule, elle se sentait envahie par un malaise indéfinissable,
en se disant qu'elle lui servait simplement de sujet d'étude, comme le
prouvait le regard d'observation pénétrante qu'elle surprenait parfois
fixé sur elle. Et la pensée d'être l'objet de cette froide curiosité
intellectuelle lui était si affreusement pénible qu'elle l'eût portée à
éviter des rapports aussi fréquentes, si le curé de Vrinières, son
directeur spirituel, ne lui avait dit:
-- Malgré tout, et quelle que soit l'attitude de votre mari, remplissez
votre devoir qui est de vous rapprocher de lui autant qu'il vous y
encouragera. Vous avez été fautive en lui montrant si ouvertement votre
éloignement le jour de votre mariage. Votre excuse est dans votre
inexpérience et dans l'affolement où les paroles pour le moins
inconsidérées de votre belle-mère avaient jeté votre coeur très aimant
et très droit. Malheureusement, l'attitude, les paroles de M. de
Ghiliac sont venues aussitôt donner raison à ce qu'elle vous avait
appris de lui. L'abandon dans lequel il vous a laissée pendant ce mois
n'est pas fait non plus pour le réhabiliter à vos yeux. Mais enfin,
vous êtes sa femme, et s'il se dispense de ses devoirs envers vous, il
vous appartient de remplir les vôtres à son égard dans la mesure où il
vous le permettra.
Valderez, suivant ces conseils, se faisait donc une obligation stricte
d'accepter toujours lorsque son mari l'invitait pour une promenade à
pied ou en voiture. Elle emmenait Guillemette, que son père paraissait
considérer d'un oeil un peu moins indifférent. D'autres fois, il donnait
à sa femme des conseils pour l'exécution de morceaux de musique, -- car
il avait reconnu chez elle un talent très délicat, un jour où il
l'avait entendue jouer, dans le salon de musique, alors qu'elle le
croyait parti pour Angers en automobile. Et lui-même se mettait
souvent au piano qui résonnait parfois jusqu'à une heure avancée de
la nuit, le musicien et celle qui l'écoutait étant également oublieux
de l'heure dans l'émotion artistique communiquée par les oeuvres des
maîtres.
Mais en tous ces rapports, aucune intimité ne se glissait. Valderez
gardait une attitude timide et un peu raidie, que la courtoisie
légèrement hautaine de M. de Ghiliac, ni son amabilité cérémonieuse,
n'étaient faites pour modifier.
Par exemple, elle devait reconnaître qu'il s'attachait à réaliser les
quelques désirs qu'elle laissait parfois paraître, et qu'elle ne
ressentait pas les effets de cette volonté autoritaire qui s'exerçait
si bien par ailleurs.
Parviendrait-elle jamais à le connaître, à savoir ce qu'il y avait de
vrai dans les dires de Mme de Ghiliac? Hélas! ce qu'elle savait, en
tout cas, c'est que cet homme étrange lui avait clairement démontré son
épouvantable égoïsme et son manque de coeur dans cette scène des
Hauts-Sapins dont le souvenir pesait si lourdement sur l'âme de
Valderez! C'est qu'il ne cherchait toujours pas à se rapprocher d'elle,
moralement, et la traitait en étrangère.
D'autre part, il semblait assez étonnant qu'il se privât des fêtes
mondaines qui l'attendaient partout à cette époque de l'année, pour
demeurer à la campagne. Les vieux manuscrits pouvaient facilement être
transportés à Paris. Il n'y avait à cela qu'une explication: le
romancier étudiait un type curieux de petite provinciale et s'y
attardait quelque peu. Quand il l'aurait mis au point, il s'en irait
vers d'autres cieux, vers d'autres études.
Et c'était cette pensée qui paralysait secrètement Valderez en sa
présence, qui la faisait frémir d'angoisse lorsque les ensorcelantes
prunelles bleues s'attachaient un peu plus longuement sur elle.
Il se montrait absolument respectueux de ses convictions religieuses,
et quelques-unes de ses paroles auraient même pu faire penser qu'il
n'était pas aussi incroyant que le démontraient les apparences. Mais,
d'autre part, Valderez put mesurer son indifférence en matière de
religion peu de temps après son arrivée, à propos de Benaki. Au cours
d'une promenade dans le parc avec Guillemette, elle rencontra le
négrillon qui trottinait dans une allée, vêtu de son petit pagne blanc
sur lequel il jetait, pour sortir, une sorte de burnous d'un rouge
éclatant. Valderez l'avait jusque-là à peine aperçu. Elle l'arrêta, lui
parla avec bonté, l'interrogea sur ce qu'il faisait. Benaki, dans un
français bizarre, raconta qu'il avait été victime d'une razzia opérée
là-bas, dans son village africain dont il ne savait plus le nom, que
ses parents avaient été tués et lui vendu comme esclave. M. de Ghiliac,
qui voyageait par là, l'avait acheté. Depuis lors, Benaki était très
heureux. Il passait ses journées dans l'appartement du maître, couchait
devant sa porte, mangeait à sa faim, était parfois caressé et rarement
frappé. Tout cela constituait, pour le négrillon, le summum du bonheur.
Mais Valderez, en poussant un peu plus loin ses interrogations,
constata avec un serrement de coeur que cet enfant, dont M. de Ghiliac
avait assumé, en l'achetant à ses ravisseurs, la charge morale et
physique, ne recevait aucune éducation religieuse et n'avait qu'un
culte au monde: son maître, qui était de sa part l'objet d'une
véritable adoration.
Le soir même, dominant sa timidité et sa gêne, elle aborda ce sujet,
tandis que M. de Ghiliac, après le dîner, arpentait en fumant le
magnifique jardin d'hiver terminant les salons de réception.
-- Pourriez-vous me dire, Elie, si Benaki a été baptisé?
Il s'arrêta devant la jeune femme assise près d'une colonnade autour de
laquelle s'enroulaient d'énormes clématites d'un mauve rosé.
-- Non, il ne l'a pas été. Je n'y ai pas songé, je l'avoue.
-- Me permettez-vous de m'occuper de son instruction religieuse?
-- Mais certainement! A condition que cela ne vous fatigue ni ne vous
ennuie, naturellement?
-- Ce sera, au contraire, un grand bonheur pour moi, en même temps que
l'accomplissement d'un devoir, répondit-elle gravement.
-- En ce cas, tout est pour le mieux, et je vous confie volontiers
Benaki pour que vous en fassiez un bon petit chrétien.
Par hasard, l'ironie était absente de son accent. Et, dès le lendemain,
Valderez vit arriver chez elle le négrillon, envoyé par son maître.
Chaque jour, désormais, elle réserva un moment pour l'instruction
religieuse de l'enfant, et en même temps commença à lui apprendre à
lire, l'insouciance ou le dédain de M. de Ghiliac paraissant avoir été
jusqu'à traiter, sur ce point-là encore, Benaki sur le même pied
qu'Odin.
Les contrastes si déconcertants de cette nature étaient bien faits pour
désemparer une âme même plus expérimentée que celle de Valderez. Le
curé de Vrinières, à qui elle demandait ce qu'il fallait penser des
oeuvres de son mari, lui déclara que, leur rare valeur littéraire mise
à part, elles avaient encore une valeur morale réelle, car elles
mettaient en jeu de nobles sentiments, fustigeaient le mal, laissaient
paraître de hautes et belles pensées. Mais certaines s'enveloppaient de
formes si osées qu'il ne pouvait autoriser une jeune femme
inexpérimentée à les lire.
-- Et l'on sent si bien qu'il lui manque le fil conducteur! ajouta le
prêtre. Avec la foi, un tel écrivain produirait une oeuvre admirable et
qui ferait tant de bien! Tandis que son talent, en admettant qu'il ne
soit pas nuisible, -- et il peut l'être pour certaines jeunes âmes, --
n'a qu'un effet moral très atténué par le scepticisme qui perce trop
souvent.
C'était, en effet, ce que constatait Valderez, en lisant les deux
volumes signés du marquis de Ghiliac, dont la lecture lui avait été
permise. Or, précisément, comme elle finissait le dernier, un peu avant
l'heure du dîner, M. de Ghiliac entra dans le salon blanc, et, voyant
le livre qu'elle tenait encore entre ses mains, demanda, tout en
s'asseyant:
-- Eh bien! que dites-vous de cela, Valderez?
Encore sous le charme du style étincelant et si fin, si français, elle
répondit avec enthousiasme:
-- Comme vous écrivez bien! J'ai fermé ce livre avec tant de regret!
-- J'en suis infiniment flatté! dit-il d'un ton sérieux... Mais le
reste?... le fond, les idées?
Elle rougit un peu en répondant cependant avec sincérité:
-- Il y a des choses que j'aime beaucoup... et d'autres moins.
-- Lesquelles?... Allons! dites-moi cela, tout simplement, comme vous
le pensez! ajouta-t-il en remarquant son embarras.
Elle développa alors son idée avec une grande clarté et une entière
franchise. M. de Ghiliac, accoudé à une table en face d'elle,
l'écoutait attentivement.
-- En effet, vos pensées sont très belles, beaucoup plus élevées que
les miennes, dit-il, quand elle s'arrêta. Ce sont celles d'une
chrétienne. Mais me croyez-vous capable d'atteindre à ces hauteurs?
Un sourire sarcastique entr'ouvrait ses lèvres. Quelque chose s'agita
dans l'âme de Valderez, -- une irritation, une souffrance, elle ne
savait quoi. Détournant les yeux de ce regard où il lui semblait voir
briller une sorte de défi, elle riposta froidement:
-- Il serait, en effet, peut-être raisonnable d'en douter.
Il eut un rire moqueur.
-- A la bonne heure, vous êtes franche! Et vous avez peut-être
raison... Mais il se peut aussi que vous ayez tort. Qui donc me
connaît, sait ce dont je suis capable? Qui donc? Mais pas même moi, je
l'avoue!
L'entrée de Guillemette et de son institutrice vint interrompre cette
conversation qui semblait glisser sur une pente jusqu'à ce jour
inconnue entre eux. Mais à dater de ce moment, M. de Ghiliac s'avisa
plusieurs fois de demander à Valderez son avis sur les oeuvres
littéraires qu'il mettait entre ses mains, et, s'il lui arriva de
discuter ses opinions, ce fut, cette fois, sans cette note sardonique
qui avait impressionné visiblement la jeune femme.