"C'est un homme bien stupéfait et bien perplexe qui vous écrit, ma
chère Gilberte. Je n'avais pas idée, en acceptant d'être l'un des
témoins de votre filleule, de la surprise que me réservait cet Elie que
vous avez eu raison de qualifier d'extraordinaire. Comment, voilà un
homme qui me déclare ne pas vouloir, surtout, d'une jolie femme, et
qui...
"Mais laissez-moi vous raconter tout par le menu. Nous arrivons donc
aux Hauts-Sapins, cet après-midi, en traîneau, Mme de Ghiliac,
Eléonore, Anatole de Trollens, le prince Sterkine et moi. M. de Noclare
nous reçoit. Il a l'air transfiguré, vous ne le reconnaîtriez plus, et
n'a d'yeux que pour son futur gendre. Nous entrons dans le salon. Elie
présente à ses parents Mme de Noclare et sa fiancée. Ici, coup de
théâtre. Nous avons devant les yeux la plus idéale beauté qu'il m'ait
été donné de voir. Sapristi! ce qu'elle a changé, cette petite! Et une
aisance de grande dame, bien qu'elle fût visiblement intimidée. Vous
voyez d'ici la stupéfaction! Et vous devinez aussi les impressions de
cette pauvre Herminie, dont la beauté, si bien conservée pourtant, ne
peut pas lutter avec celle-là. Malgré toute sa science de femme du
monde, elle n'a pu réussir à les dissimuler complètement, et le prince
Sterkine m'a fort bien dit un peu plus tard:
"-- Heureusement que Mme de Ghiliac n'a pas d'influence sur son fils,
qui a toujours été le maître chez lui, et que cette délicieuse jeune
marquise sera très aimée de son mari, car autrement je la plaindrais!
"Très aimée? Oui, cela devrait être. Mais la vérité m'oblige à dire
qu'Elie n'a pas l'air d'un homme très épris. Et -- chose plus étrange
encore -- la petite Valderez ne paraît pas non plus très fortement
touchée par l'amour.
"Certainement ils se connaissent bien peu! Mais nous sommes habitués à
voir Elie inspirer des passions sur la vue d'une simple photographie de
lui. Dès lors, il me semble que cette petite fille aurait dû être
éblouie et captivée dès le premier instant. Il est vrai qu'il paraît
assez froid à son égard... Je me demande toujours, Gilberte, si nous
avons bien fait de prêter les mains à ce mariage. Sa physionomie m'a
semblé cet après-midi plus inquiétante que jamais. Je le regardais,
pendant qu'il faisait la présentation de sa fiancée, et je voyais dans
ses yeux cette expression d'amusement railleur, sur ses lèvres ce
demi-sourire d'ironie énigmatique que je n'aime pas chez lui.
Evidemment, ce dilettante se complaisait à voir les expressions
différentes, mais toutes marquées au coin de la plus profonde surprise,
que laissaient voir les physionomies de ses parents et de son ami, --
la mienne aussi, probablement. Il n'ignore pas que sa mère va être
follement jalouse de cette jeune femme, que sa soeur le sera aussi.
Est-ce une satisfaction pour lui?
"Et va-t-il vraiment la confiner à Arnelles? Le prince Sterkine, comme
nous nous organisions pour monter en traîneau afin de nous rendre à la
mairie, chuchota à l'oreille d'Elie en passant près de lui:
"-- Dis donc, mon très cher, quelle surprise! Cachottier, va! Voilà une
jeune marquise de Ghiliac qui va faire sensation dans les salons de
Paris.
"-- Détrompe-toi, ma femme n'est pas destinée à mener cette stupide
existence mondaine, répliqua Elie de ce ton bref qui indique qu'on lui
fait une observation oiseuse.
"Cet excellent Sterkine en est resté un instant un peu abasourdi. Il
est certain qu'avec Elie, on ne sait jamais trop où l'on en est. C'est
l'être le plus déconcertant que je connaisse.
"Votre filleule est une enfant délicieuse, ma chère Gilberte, au moral
comme au physique. Non, le mot enfant ne convient pas ici; c'est la
jeune fille, la vraie jeune fille, qui a gardé toute sa candeur, toute
sa délicatesse d'âme. Elie saura-t-il apprécier le trésor qu'il va
posséder? Ce blasé, cet insensible se laissera-t-il toucher par cette
grâce pure, par cette fraîcheur d'âme, par ce coeur que je devine très
aimant, très sensible, et qu'il pourra faire si facilement souffrir? Le
cerveau, chez lui, n'a-t-il pas étouffé complètement le coeur?
"Je vous avoue, mon amie, que je ne me défendrai pas d'un peu
d'appréhension en les voyant demain échanger leurs promesses! Si la
chose était à refaire... eh bien! je crois que cette fois je ne lui
parlerais pas de Valderez!
"Maintenant, quelques détails sur la manière dont nous nous installons,
pour ces vingt-quatre heures. Je suis logé aux Hauts-Sapins, Mme de
Ghiliac et Eléonore iront coucher au château de Virettes, tout proche,
que ses propriétaires ont mis à la disposition des Noclare. De même,
Elie et le prince Sterkine.
"On a, pour la circonstance, arrangé rapidement, le mieux possible, les
principales pièces des Hauts-Sapins, -- aux frais d'Elie naturellement.
Noclare ne m'a pas caché qu'il était à la veille d'une ruine complète
quand est venue la demande du marquis de Ghiliac. C'était le salut pour
eux, -- et je soupçonne Valderez de s'être sacrifiée, tout simplement.
"Se sacrifier en épousant Elie! Voilà un mot qui sonnerait étrangement
aux oreilles de bien des femmes, qu'en dites-vous, ma chère amie? -- et
en particulier à celles de Roberte de Brayles. Mais Valderez est d'une
autre trempe. Si Elie ne l'aime pas sincèrement et sérieusement, elle
souffrira, car je ne la crois pas femme à se contenter d'attentions
passagères, de caprices de son seigneur et maître, -- et elle sera sans
doute incapable aussi de l'adorer aveuglément, dans ses défauts comme
dans ses qualités, ainsi que d'autres feraient certainement.
"Vous le voyez, j'en reviens toujours à mes craintes. Je vais tâcher de
causer seul quelques instants avec Elie, afin d'essayer de surprendre
sa pensée véritable. Ce sera difficile, -- pour ne pas dire impossible.
"Voici l'heure du dîner qui approche, il est temps que je vous quitte,
ma chère Gilberte. La belle fiancée m'a chargé de tous ses souvenirs
affectueux pour vous, Mme de Noclare aussi. Cette dernière, un peu
surexcitée en ce moment, m'a paru moins languissante. C'est curieux, ce
mariage ne semble lui inspirer aucune anxiété! Comme son mari, elle est
complètement éblouie par Elie. Quel effrayant charmeur que cet
homme-là! Moi-même, quand je ne réfléchis pas, je suis comme les
autres, parbleu! Mais c'est égal, je ne lui donnerais pas ma fille avec
autant de sérénité.
"Marthe est une fort gentille fillette, Roland, une jeune garçon
charmant et bien élevé, il a le regard pur et profond de sa soeur
aînée. Noclare m'a confié qu'il voulait être prêtre, mais qu'il ne le
lui permettrait jamais. Il serait plus aise probablement qu'il devînt
un inutile et une ruine morale comme lui?
"Allons, je finis, Gilberte. Après-demain, vous me reverrez et je vous
conterai tout en détail, y compris les amertumes de Mme de Ghiliac,
qui, entre parenthèses, devait avoir des soupçons quant au choix
d'Elie, malgré la façon dont celui-ci nous a déclaré, à son retour des
Hauts-Sapins: "Mlle de Noclare réalise tous mes souhaits et sera une
mère parfaite pour Guillemette." Il fallait qu'elle eût une furieuse
envie de connaître cette future belle-fille, pour venir à cette époque,
dans ce pays, et se priver pendant vingt-quatre heures seulement de
tout son luxueux confortable habituel!"
* * *
La soirée s'achevait. Le grand salon des Hauts-Sapins, meublé
hâtivement, mais avec goût, orné de touffes de houx et de gui,
présentait ce soir un aspect inaccoutumé. Depuis bien longtemps, il
n'avait vu réunion semblable, le pauvre vieux salon, et il devait être
tout aussi étonné que la jeune fiancée qui se trouvait, pour la
première fois, en contact avec quelques-unes des personnalités les plus
marquantes du milieu où elle allait vivre.
Valderez était vêtue ce soir d'une robe d'étoffe légère faite par une
excellente couturière de Besançon et dont la nuance de coque d'amande
pâle seyait incomparablement à son teint admirable. Près de la toilette
d'une élégance très sûre que portait Mme de Ghiliac, près de celle,
plus excentrique, de Mme de Trollens, -- toutes deux sortant de maisons
célèbres, -- celle de Valderez, simple pourtant; n'était pas éclipsée.
La jeune fille parlait peu. La belle marquise de Ghiliac, brune
imposante au regard froid, l'intimidait beaucoup, Mme de Trollens,
jeune femme d'allure décidée, très poseuse, lui déplaisait, comme
l'avait déjà prédit M. de Ghiliac. Le vicomte de Trollens était
quelconque. Seule la physionomie franche et douce du prince Sterkine
lui était sympathique -- sans parler, naturellement, de M. d'Essil,
qu'elle connaissait et appréciait depuis longtemps.
Pendant la cérémonie du mariage civil, et pendant le dîner, elle avait
fort bien eu conscience d'être de la part de tous l'objet d'un examen
discret et incessant. Secrètement gênée par cette attention, elle
réussit cependant à conserver son aisance habituelle, faite de
simplicité charmante, avec une nuance de réserve à la fois timide et
fière qui communiquait à sa beauté un caractère particulier.
M. de Ghiliac s'était montré éblouissant ce soir. Sa conversation avait
littéralement ensorcelé les quelques amis des Noclare conviés au dîner,
et le bon curé lui-même. Valderez l'écoutait avec un mélange de plaisir
et d'effroi. Cet être étrange émettait des aperçus très profonds, des
théories morales irréprochables; puis, tout à coup, un étincelant
sarcasme jaillissait de ses lèvres, l'ironie s'allumait de nouveau dans
ses yeux superbes, s'exprimait dans sa voix aux inflexions captivantes.
Et la pauvre jeune fiancée, toute désemparée, ne savait plus que croire
et qu'espérer.
Ils n'avaient pas eu, aujourd'hui, un seul instant de tête-à-tête. M.
de Ghiliac ne paraissait à personne très empressé près de sa fiancée.
Celle-ci retrouvait chez lui la froideur qui semblait avoir subi une
éclipse, hier. Et son coeur se serrait de nouveau.
Vers onze heures, les hôtes des Hauts-Sapins se levèrent pour gagner
leurs logis respectifs. Valderez, s'écartant un instant, alla redresser
les tisons qui s'effondraient en projetant des étincelles. Elle eut un
léger tressaillement en voyant tout à coup près d'elle M. de Ghiliac.
-- Laissez-moi faire cela. Avec cette robe légère, c'est une imprudence.
En trois coups de pincettes, il écarta les tisons. Puis il se tourna
vers la jeune fille:
-- Voyons, que je vous complimente sur votre toilette, qui est
charmante et vous rendrait plus jolie encore, si la chose était
possible. Mais vous paraissez fatiguée, ce soir, vous n'avez presque
rien mangé. Il faut aller bien vite vous reposer, ma chère Valderez.
Il parlait à mi-voix, d'un ton où passait une chaleur inaccoutumée.
Elle leva sur lui ses grands yeux lumineux, qui reflétaient une timide
émotion. Les cils bruns d'Elie palpitèrent un peu, quelque chose de
très doux transforma son regard. Il se pencha, prit la main de Valderez
et la baisa avec cette élégance inimitable qui le faisait appeler "le
dernier des talons rouges". Mais ce baiser, cette fois, était plus
prolongé que de coutume. Et quand Elie se redressa, Valderez, toute
rose d'un émoi un peu effarouché, vit une expression inconnue dans les
yeux sombres qui s'attachaient de nouveau sur elle.
Ce soir-là, quand elle se trouva seule dans sa chambre, elle sentit,
sous l'appréhension de ce lendemain si proche, percer comme un bonheur
imprécis, comme une aube d'espérance qui faisait battre son coeur.