Auteur des _Beitræge zur Italienischen Geschichte_, etc.
C’est à vous, monsieur, qu’appartiennent les documents contenus dans le
volume dont je vous prie d’agréer la dédicace.
Vos _Recherches pour servir à l’histoire italienne_ sont un immense
trésor de détails pris aux sources et de renseignements originaux sur le
moyen âge en Italie, ses fières républiques, ses phases historiques, ses
grands hommes et le développement de ses mœurs. En recueillant et
classant la correspondance de Galilée et celle de ses amis, vous avez
complété les travaux et les recherches de _Fabroni_[1], _Nelli_[2],
_Venturi_[3], _Rosini_[4], _Bigazzi_[5], _Libri_[6], _Eugenio
Alberi_[7], _Marini_[8], _Biot_[9], sur la vie de ce grand homme
persécuté. Grâce à vous, les philosophes peuvent enfin se faire une
juste idée de son caractère, de ses travaux, de ses faiblesses et des
amertumes qui ont empoisonné sa vieillesse.
[1] _Lettere inedite d’uomini illustri_ (Firenze, 1773-5.)
[2] _Vita e commercio letterario di Galileo Galilei._ (Lausanne
[_Florence_], 1793.)
[3] _Memorie e lettere inedite di Galileo Galilei._ (Modena, 1818-21.)
[4] _Inaugurazione solenne della statua di Galileo._ (Pisa, 1839.)
[5] _Due lettere inedite di G. G._ (Firenze, 1841.)
[6] _Histoire des sciences mathématiques_ (livre IX.)
[7] _Opere di G. G._ (Firenze, 1842.)
[8] _Galileo e l’inquisizione._ (Roma, 1850.)
[9] _Biographie universelle_, article _Galilée_;--excellent morceau de
biographie.
Usant de vos recherches sans vouloir me les approprier, et rendant à
votre érudite impartialité l’hommage qui lui est dû, j’ai osé ne pas
adopter toutes vos conclusions. Galilée, vous l’avez prouvé, ne
ressemble en rien à l’image populaire que ce nom rappelle; faible et
timide, il m’a paru plus excusable, la société de son temps plus odieuse
qu’à vous.
Étudier dans la correspondance de Galilée son caractère propre; dans ce
caractère, celui de son temps; dans le caractère de son temps celui des
décadences; tel est le sujet de ce livre. Je ne pense pas, avec les
Gâcons et les Scudérys, avec les Scapins et les Gnathons, que la vérité
soit prohibée; que Tacite _qui creuse dans le mal_, comme disait de lui
Fénelon, mérite le blâme; je pense qu’il a conquis l’éternel amour et la
reconnaissance de l’humanité. J’estime que l’on se déshonore par la
flatterie, le mensonge et le vain panégyrique.
S’il est triste de reconnaître qu’un aussi grand esprit que Galilée ait
mal soutenu le choc de ses ennemis; il est utile de savoir d’où lui
venait cette faiblesse. C’est que nulle force vive ne subsistait plus
dans les âmes. L’éducation des siècles et le joug étranger les avaient
faites telles, que chacun--même parmi les plus grands--privé de valeur
personnelle, courbé sous l’autorité, se prosternait ou rampait. En vain
les lumières abondaient alors; les conduites étaient basses. Le
sentiment du devoir était aboli. Le christianisme, qui n’avait pas
relevé Byzance, ne pouvait relever l’Italie. Les efforts et les exemples
sublimes des Borromée et de leurs émules étaient impuissants; le
catholicisme cessait d’être une doctrine vivante pour des âmes mortes.
Le culte de la tradition exagérée faussait la théologie chrétienne, dont
le premier dogme est la responsabilité personnelle; la formule tuait
l’esprit.
Aucune discussion, aucune variété, aucune vie. Point d’espoir; nul
avenir. Les diversités de caractère et d’idée, les contrastes entre les
forces sociales n’ayant point de développement pour leur lutte légitime,
refoulaient l’homme sur lui-même; et comme il ne lui restait plus que
des appétits et des passions, il abritait sous l’hypocrisie l’envie, la
haine, la licence, la sensualité, la fraude, qui, systématisés,
organisés, polis, n’en devenaient que plus hideux. On ne se renouvelait
moralement ni par les grandes actions ni par les grandes œuvres; le
développement du _moi_ s’opérait dans le sens du mal. La littérature
aussi se faisait de pratique, par imitation, arrangement de phrases et
métaphores recherchées. La sincérité, bannie de partout, manquait aux
arts comme à la vie. On substituait de vaines recettes à l’étude de la
nature et à la recherche de l’idéal; l’architecture elle-même devenait
mensonge; et le genre _colossal_ prêtait à des constructions mesquines
un simulacre de grandeur.
Au milieu de cette immense détresse morale Galilée naquit.
Il acheva la plus belle conquête des temps modernes, après celle de
Newton. Il résolut le problème du mouvement de la terre, et fut coupable
par là de trois crimes: envers la société, envers les savants, envers le
pouvoir.
Une société jalouse, haineuse, vaniteuse, où tout le monde prétend à
l’esprit, est inexorable pour le génie. Quant aux savants, la nouveauté
des lumières qu’apportait Galilée dérangeait leurs doctrines et blessait
le code des bienséances, dont il s’agissait de porter le joug avec
grâce. Enfin il désobéissait au pouvoir suprême, protecteur né de la
règle officielle.
Il s’établit alors entre lui et le monde italien une lutte dramatique
très-bizarre; lutte entre les faiblesses rusées de Galilée et les
bassesses haineuses de ses ennemis; lutte où se développa l’immoralité
de cette société déplorable.
En la reproduisant dans sa misère, je n’ai cédé ni au penchant de
l’artiste, ni aux préoccupations du misanthrope.
Ce n’est point un plaisir pour moi d’accumuler les exemples des
débilités sociales; encore moins ai-je prétendu ou inculper mon temps,
ou réhabiliter la doctrine de Jean-Jacques, ou flétrir l’honneur de
l’Italie, seconde et admirable mère de nos civilisations.
Mais continuant mon étude récente sur la même contrée et sur le même
siècle (_Virginie de Leyva_, ou _un Couvent de femmes en Italie_[10]);
j’ai voulu éclairer l’un des phénomènes les plus intéressants de
l’histoire, cette maladie des âmes qui détruit tout état social.
[10] 1 vol. in-12. Paris, 1860.
Il y a certes en Europe et en France beaucoup d’hommes qui, comme vous,
monsieur, préfèrent l’étude désintéressée à la recherche laborieuse de
jouissances rapides et qui s’isolent d’un courant de mœurs brutalement
énervées. Certes il y a encore des âmes qui attachent du prix à la
dignité personnelle; des esprits qui aiment l’initiative, mère de toute
grandeur; des caractères qui ne renoncent pas à l’originalité, mère de
tout progrès;--et c’est pour eux seuls que j’écris.
Philarète Chasles.
Institut. Paris, novembre 1861.