A PONT-AUX-DAMES

Officieusement ouverte depuis le 1er avril, officiellement inaugurée le

27 mai, la Maison des Comédiens, située à Pont-aux-Dames

(Seine-et-Marne), recevra tout acteur qui aura fait preuve de quelque

prévoyance en versant à la Société des Artistes dramatiques la somme de

400 francs environ en trente ans; c'est peu de chose; néanmoins, cette

somme vaudra à son titulaire, dès l'âge de cinquante-cinq ans pour les

femmes, à soixante ans pour les hommes, la jouissance d'une jolie petite

chambre, confortable et moderne, agrémentée d'éclairage et de sonneries

électriques, complétée par un cabinet de toilette, une salle de bains,

une salle de billard, une bibliothèque, et tout cela au milieu d'un

jardin, ou mieux d'un parc, d'un véritable parc entouré de prés

traversés par une rivière poissonneuse... à une heure de Paris!...

Ce sont les Invalides de l'art dramatique.

[Illustration: Un des pensionnaires jouant aux dominos avec le

directeur, M. Bouyer.]

Et cette oeuvre a été, on peut le dire, créée par un seul homme:

Constant Coquelin, entouré, il est vrai, d'un état-major capable de

comprendre ses projets, de s'y associer, de lui en faciliter la partie

matérielle; aussi, tout bon comédien peut-il se sentir fier d'avoir dans

sa corporation un homme de cette trempe. Il faut le voir à la tâche,

importuner ses amis, il faut voir la forme exquise qu'il emploie pour

obtenir tout ce qu'il désire, intéressant les personnages visés, les

plus éminents, les plus illustres, et finissant par les toucher au

coeur. Il ne leur demande pas un service, non, il leur procure la joie

de faire une bonne action.

[Illustration: L'embarquement pour la promenade.]

[Illustration: L'ensemble des bâtiments construits par M. Binet.]

Il y a longtemps que ce projet généreux et grandiose le hantait. Mais

les difficultés de la réalisation étaient grandes. Cependant, il y a

trois ans, l'architecte Binet fut convoqué devant le comité de la

Société des Artistes dramatiques et, par la voix de son président, M.

Coquelin, un plan et un devis lui furent demandés. L'habile architecte

fit pour le mieux et, comme, de son côté, M. Coquelin avait intéressé à

son oeuvre le ban et l'arrière-ban de ses amis--notabilités du monde des

arts, de l'industrie, de la politique, de la presse, de la

finance--pierre à pierre l'édifice fut achevé. M. Waldeck-Rousseau,

d'abord, MM. Edmond Rostand, Victorien Sardou, Chaumié, J. Claretie,

Dufayel, J. Hyde, Tamagno, Bernheim, Meunier et tant d'autres dont les

noms mériteraient autant d'être cités contribuèrent ainsi, chacun pour

sa part différente, à la fondation de cette «usine à faire du bonheur»

selon l'expression de l'un d'entre eux.

[Illustration: M. Coquelin faisant à quelques invités les honneurs de la

Maison des Comédiens.]

Mais tous ces dévouements, toutes ces bontés, tous ces dons pour les

comédiens, les chanteurs, les danseurs, n'est-ce pas juste? Quels autres

plus dignes, malgré leur frivole apparence, de mériter cet intérêt? Qui

va-t-on chercher pour secourir pécuniairement les sinistrés de la

Martinique, les blessés de Mandchourie, les pêcheurs, les pauvres du

_Petit Journal_? Qui demande-t-on lorsqu'il faut trouver des fonds pour

élever une statue à Béranger, à Murger, à Victor Hugo et, aujourd'hui

encore, au chansonnier J.-B. Clément? Les comédiens, les chanteurs, les

danseurs. Eh bien, n'est-il pas naturel qu'une fois par hasard, quelques

grandes cigales travaillent pour leurs soeurs petites?

[Illustration: «On se jette des noms à la tête sans cesse: l'une

entendit Rachel et l'autre Frederick!»--E. Rostand, "Le Verger de

Coquelin".]

[Illustration: «Elmire et Dona Sol causent sous les berceaux de façon

familière...» E. Rostand: "Le Verger de Coquelin".]

L'artiste se prodigue toujours avec plaisir, toujours content, ne

songeant qu'à être utile. Le grand public même l'a reconnu et a

manifesté matériellement sa reconnaissance en achetant en trois mois

pour 2 millions de billets de la loterie des Artistes dramatiques pour

15.000 francs de la superbe poésie le _Verger de Coquelin_, d'Edmond

Rostand, en faisant faire 75.000 francs de recette au dernier concert du

Trocadéro.

Et le résultat de toutes ces générosités est que, maintenant, vingt-cinq

comédiens, en attendant trente-cinq autres, ont pris pension dans ce

calme et délicieux asile de Pont-aux-Dames.

Parmi ces vingt-cinq premiers pensionnaires privilégiés il y avait des

reines d'antan, et des princesses... hélas! devenues aujourd'hui fort

lointaines; il y avait des héros, des empereurs, des rois, d'anciens

potentats qui n'avaient jamais vu un tel luxe que peint sur toile de

décors et qui n'avaient jamais espéré pour leurs vieux jours un abri

aussi confortable. Ils sont là d'hier et, déjà, chacun connaît la vie de

son voisin; bien souvent, l'hiver, ils recommenceront, pendant les

longues veillées, le conte de leur vie qu'ils ne voudraient plus revivre

aujourd'hui, et pour cause...

Je les ai vus, chacun dans sa chambre, trois jours après leur arrivée,

déjà installés, ayant apporté leurs bibelots-souvenirs, points de repère

de leur carrière parfois si cruelle et si ingrate; je les ai vus,

attendant l'heure du déjeuner en leur petit salon; je les ai vus, au

réfectoire, après le: «En scène pour le premier!»--le premier

déjeune--crié par l'humoriste directeur Bouyer, un ancien grand premier

rôle des théâtres de province, et même du boulevard, administrateur hors

de pair; je les ai vus, celles-ci se promenant dans le parc ou

s'occupant au potager, ceux-là choisissant leur place pour pêcher ou

jouant aux cartes, aux dominos, lisant, riant, chantant; enfin, je les

ai vus heureux de vivre et aussi convaincus de leur bonheur que les

soirs où ils interprétaient Alceste, Hernani, Mascarille, Scapin,

Elmire, Dona Sol, Agnès, Célimène...

Princes, princesses, l'on vous tisse

Des soirs d'or clair et de fin lin

Et le soleil n'est pas factice,

C'est le verger de Coquelin!...

L'Illustration, No. 3248, 27 Mai 1905 · 第 8 / 21 题