LA CORSE.

C'est encore sur cette même plage de Bonette, dans cette même baie

où nous l'avons vu attendre inutilement le canot de son brick, que

toujours accompagné de son hôte fidèle, nous allons retrouver Murat

le 22 août de la même année. Ce n'était plus alors par Napoléon qu'il

était menacé, c'est par Louis XVIII qu'il était proscrit: ce n'était

plus la loyauté militaire de Brune qui venait, les larmes aux yeux,

lui signifier les ordres qu'il avait reçus, c'était l'ingratitude

haineuse de monsieur de Rivière, qui mettait à prix[3] la tête de celui

qui avait sauvé la sienne[4]. Monsieur de Rivière avait bien écrit

à l'ex-roi de Naples de s'abandonner à la bonne foi et à l'humanité

du roi de France, mais cette vague invitation n'avait point paru au

proscrit une garantie suffisante, surtout de la part d'un homme qui

venait de laisser égorger, presque sous ses yeux, un maréchal de France

porteur d'un sauf-conduit signé de sa main. Murat savait le massacre

des Mameluks à Marseille, l'assassinat de Brune à Avignon; il avait

été prévenu la veille par le commissaire de police de Toulon[5] que

l'ordre formel avait été donné de l'arrêter: il n'y avait donc pas

moyen de rester plus longtemps en France. La Corse, avec ses villes

hospitalières, ses montagnes amies et ses forêts impénétrables, était

à cinquante lieues à peine; il fallait gagner la Corse, et attendre

dans ses villes, dans ses montagnes ou dans ses forêts, ce que les rois

décideraient relativement au sort de celui qu'ils avaient appelé sept

ans leur frère.

[3] A 48,000 fr.

[4] Conspiration de Pichegru.

[5] M. Jolicleve.

A dix heures du soir, le roi descendit sur la plage. Le bateau qui

devait l'emporter n'était pas encore au rendez-vous; mais, cette

fois, il n'y avait aucune crainte qu'il y manquât; la baie avait été

reconnue, pendant la journée, par trois amis dévoués à la fortune

adverse: c'étaient messieurs Blancard, Langlade et Donadieu, tous trois

officiers de marine, hommes de tête et de cœur, qui s'étaient engagés

sur leur vie à conduire Murat en Corse, et qui en effet allaient

exposer leur vie pour accomplir leur promesse. Murat vit donc sans

inquiétude la plage déserte: ce retard, au contraire, lui donnait

quelques instans de joie filiale. Sur ce bout de terrain, sur cette

langue de sable, le malheureux proscrit se cramponnait encore à la

France, sa mère, tandis qu'une fois le pied posé sur ce bâtiment qui

allait l'emporter, la séparation devait être longue, sinon éternelle.

Au milieu de ces pensées, il tressaillit tout-à-coup et poussa un

soupir: il venait d'apercevoir, dans l'obscurité transparente de la

nuit méridionale, une voile glissant sur les vagues comme un fantôme.

Bientôt un chant de marin se fit entendre; Murat reconnut le signal

convenu, il y répondit en brûlant l'amorce d'un pistolet, et aussitôt

la barque se dirigea vers la terre; mais, comme elle tirait trois

pieds d'eau, elle fut forcée de s'arrêter à dix ou douze pas de la

plage; deux hommes se jetèrent aussitôt à la mer, et gagnèrent le

bord, le troisième resta enveloppé dans son manteau et couché près du

gouvernail.

--Eh bien! mes braves amis, dit le roi en allant au-devant de Blancard

et de Langlade jusqu'à ce qu'il sentît la vague mouiller ses pieds, le

moment est arrivé, n'est-ce pas? Le vent est bon, la mer calme; il faut

partir.

--Oui, répondit Langlade, oui, sire, il faut partir, et peut-être

cependant serait-il plus sage de remettre la chose à demain.

--Pourquoi? reprit Murat.

Langlade ne répondit point; mais, se tournant vers le couchant, il leva

la main, et, selon l'habitude des marins, il siffla pour appeler le

vent.

--C'est inutile, dit Donadieu, qui était resté dans la barque, voici

les premières bouffées qui arrivent, bientôt tu en auras à n'en savoir

que faire... Prends garde, Langlade, prends garde, parfois en appelant

le vent on éveille la tempête.--Murat tressaillit, car il semblait que

cet avis, qui s'élevait de la mer, lui était donné par l'esprit des

eaux; mais l'impression fut courte, et il se remit à l'instant.

--Tant mieux, dit-il, plus nous aurons de vent, plus vite nous

marcherons.

--Oui, répondit Langlade, seulement Dieu sait où il nous conduira, s'il

continue à tourner ainsi.

--Ne partez pas cette nuit, sire, dit Blancard, joignant son avis à

celui de ses deux compagnons.

--Mais enfin, pourquoi cela?

--Parce que, vous voyez cette ligne noire, n'est-ce pas? eh bien! au

coucher du soleil elle était à peine visible, la voilà maintenant qui

couvre une partie de l'horizon; dans une heure il n'y aura plus une

étoile au ciel.

--Avez-vous peur? dit Murat.

--Peur! répondit Langlade, et de quoi? de l'orage? il haussa les

épaules. C'est à-peu-près comme si je demandais à votre majesté si elle

a peur d'un boulet de canon... Ce que nous en disons, c'est pour vous,

sire; mais que voulez-vous que fasse l'orage à des chiens de mer comme

nous?

--Partons donc! s'écria Murat en poussant un soupir. Adieu, Marouin...

Dieu seul peut vous récompenser de ce que vous avez fait pour moi. Je

suis à vos ordres, messieurs.

A ces mots, les deux marins saisirent le roi chacun par une cuisse, et

l'élevant sur leurs épaules, ils entrèrent aussitôt dans la mer; en un

instant il fut à bord, Langlade et Blancard montèrent derrière lui,

Donadieu resta au gouvernail; les deux autres officiers se chargèrent

de la manœuvre et commencèrent leur service en déployant les voiles.

Aussitôt, comme un cheval qui sent l'éperon, la petite barque sembla

s'animer; les marins jetèrent un coup d'œil insoucieux vers la terre,

et Murat, sentant qu'il s'éloignait, se retourna du côté de son hôte et

lui cria une dernière fois:

--Vous avez votre itinéraire jusqu'à Trieste. N'oubliez pas ma

femme!... Adieu!... Adieu.

--Dieu vous garde, sire, murmura Marouin.--Et quelque temps encore,

grâce à la voile blanche qui se dessinait dans l'ombre, il put suivre

des yeux la barque qui s'éloignait rapidement; enfin elle disparut.

Marouin resta encore quelque temps sur le rivage, quoiqu'il ne vît plus

rien; alors un cri affaibli par la distance parvint encore jusqu'à lui:

ce cri était le dernier adieu de Murat à la France.

Lorsque monsieur Marouin me raconta un soir, au lieu même où la chose

s'était passée, les détails que je viens de décrire, ils lui étaient

si présens, quoique vingt ans se fussent écoulés depuis lors, qu'il se

rappelait jusqu'aux moindres accidens de cet embarquement nocturne. De

ce moment, il m'assura qu'un pressentiment de malheur l'avait saisi,

qu'il ne pouvait s'arracher de cette plage, et que plusieurs fois

l'envie lui prit de rappeler le roi; mais, pareil à un homme qui rêve,

sa bouche s'ouvrait sans laisser échapper aucun son. Il craignait de

paraître insensé; et ce ne fut qu'à une heure du matin, c'est-à-dire

deux heures et demie après le départ de la barque, qu'il rentra chez

lui avec une tristesse mortelle dans le cœur.

Quant aux aventureux navigateurs, ils s'étaient engagés dans cette

large ornière marine qui mène de Toulon à Bastia, et d'abord

l'événement parut, aux yeux du roi, démentir la prédiction de nos

marins: le vent, au lieu de s'augmenter, tomba peu à peu, et deux

heures après le départ, la barque se balançait sans reculer ni avancer

sur des vagues qui, de minute en minute, allaient s'aplanissant.

Murat regardait tristement s'éteindre, sur cette mer où il se croyait

enchaîné, le sillon phosphorescent que le petit bâtiment traînait

après lui: il avait amassé du courage contre la tempête, mais non

contre le calme; et, sans même interrompre ses compagnons de voyage, à

l'inquiétude desquels il se méprenait, il se coucha au fond du bateau,

s'enveloppa de son manteau, et fermant les yeux comme s'il dormait, il

s'abandonna au flot de ses pensées, bien autrement tumultueux et agité

que celui de la mer. Bientôt les deux marins, croyant à son sommeil, se

réunirent au pilote, et, s'asseyant près du gouvernail, commencèrent à

tenir conseil.

--Vous avez eu tort, Langlade, dit Donadieu, de prendre une barque

ou si petite ou si grande: sans pont nous ne pouvons résister à la

tempête, et sans rames nous ne pouvons avancer dans le calme.

--Sur Dieu! je n'avais pas le choix. J'ai été obligé de prendre ce que

j'ai rencontré, et si ce n'était pas l'époque des madragues[6], je

n'aurais pas même trouvé cette mauvaise péniche, ou bien il me l'aurait

fallu aller chercher dans le port, et la surveillance est telle que j'y

serais bien entré, mais que je n'aurais probablement pas pu en sortir.

[6] Pêche du thon.

--Est-elle solide au moins? dit Blancard.

--Pardieu! tu sais bien ce que c'est que des planches et des clous qui

trempent depuis dix ans dans l'eau salée. Dans les occasions ordinaires

on n'en voudrait pas pour aller de Marseille au château d'If; dans

une circonstance comme la nôtre on ferait le tour du monde dans une

coquille de noix.

--Chut! dit Donadieu. Les marins écoutèrent: un grondement lointain

se fit entendre, mais si faible, qu'il fallait l'oreille exercée d'un

enfant de la mer pour le distinguer.

--Oui, oui, dit Langlade; c'est un avertissement pour ceux qui ont des

jambes ou des ailes de regagner le nid qu'ils n'auraient pas dû quitter.

--Sommes-nous loin des îles? dit vivement Donadieu.

--A une lieue environ.

--Mettez le cap sur elles.

--Et pour quoi faire? dit Murat en se soulevant.

--Pour y relâcher, sire, si nous le pouvons...

--Non, non! s'écria Murat, je ne veux plus remettre le pied à terre

qu'en Corse; je ne veux pas quitter encore une fois la France.

D'ailleurs, la mer est calme, et voilà le vent qui nous revient...

--Tout à bas! cria Donadieu.

Aussitôt Langlade et Blancard se précipitèrent pour exécuter la

manœuvre. La voile glissa le long du mât, et s'abattit au fond du

bâtiment.

--Que faites-vous? cria Murat; oubliez-vous que je suis roi et que

j'ordonne?

--Sire, dit Donadieu, il y a un roi plus puissant que vous ici, c'est

Dieu; il y a une voix qui couvre la vôtre, c'est celle de la tempête...

Laissez-nous sauver votre majesté, si la chose est possible, et

n'exigez rien de plus...

En ce moment un éclair sillonna l'horizon, un coup de tonnerre, plus

rapproché que le premier, se fit entendre, une légère écume monta à

la surface de l'eau, la barque frissonna comme un être animé. Murat

commença à comprendre que le danger venait; alors il se leva en

souriant, jeta derrière lui son chapeau, secoua ses longs cheveux,

aspira l'orage comme il aspirait la fumée; le soldat était prêt à

combattre.

--Sire, dit Donadieu, vous avez bien vu des batailles; mais peut-être

n'avez-vous point vu une tempête: si vous êtes curieux de ce

spectacle, cramponnez-vous au mât et regardez, car en voilà une qui se

présente bien.

--Que faut-il que je fasse? dit Murat; ne puis-je vous aider en rien?

--Non! pas pour le moment, sire; plus tard nous vous emploierons aux

pompes...

Pendant ce dialogue, l'orage avait fait des progrès; il arrivait sur

les voyageurs comme un cheval de course, soufflant le vent et le feu

par ses naseaux, hennissant le tonnerre et faisant voler l'écume des

vagues sous ses pieds. Donadieu pressa le gouvernail, la barque céda

comme si elle comprenait la nécessité d'une prompte obéissance, et

présenta sa poupe au choc du vent; alors la bourrasque passa laissant

derrière elle la mer tremblante, et tout parut rentrer dans le repos.

La tempête reprenait haleine.

--En sommes-nous donc quittes pour cette rafale? dit Murat.

--Non, votre majesté, dit Donadieu, ceci n'est qu'une affaire

d'avant-garde; tout-à-l'heure le corps d'armée va donner.

--Et ne faisons-nous pas quelques préparatifs pour le recevoir?

répondit gaîment le roi.

--Lesquels? dit Donadieu. Nous n'avons plus un pouce de toile où

le vent puisse mordre, et tant que la barque ne fera pas eau nous

flotterons comme un bouchon de liége. Tenez-vous bien, sire!...

En effet, une seconde bourrasque accourait, plus rapide que la

première, accompagnée de pluie et d'éclairs. Donadieu essaya de répéter

la même manœuvre, mais il ne put virer si rapidement que le vent

n'enveloppât la barque; le mât se courba comme un roseau; le canot

embarqua une vague.

--Aux pompes, cria Donadieu! Sire, voilà le moment de nous aider...

Blancard, Langlade et Murat saisirent leurs chapeaux et se mirent à

vider la barque. La position de ces quatre hommes était affreuse,

elle dura trois heures. Au point du jour le vent faiblit; cependant

la mer resta grosse et tourmentée. Le besoin de manger commença à se

faire sentir; toutes les provisions avaient été atteintes par l'eau

de mer, le vin seul avait été préservé du contact. Le roi prit une

bouteille, en avala le premier quelques gorgées; puis il la passa à

ses compagnons, qui burent à leur tour: la nécessité avait chassé

l'étiquette. Langlade avait par hasard sur lui quelques tablettes de

chocolat, qu'il offrit au roi. Murat en fit quatre parts égales et

força ses compagnons de manger; puis, le repas fini, on orienta vers

la Corse; mais la barque avait tellement souffert qu'il n'y avait pas

probabilité qu'elle pût gagner Bastia.

Le jour se passa tout entier sans que les voyageurs pussent faire plus

de dix lieues; ils naviguaient sous la petite voile; de foque, n'osant

tendre la grande voile, et le vent était si variable, que le temps se

perdait à combattre ses caprices. Le soir une voie d'eau se déclara;

elle pénétrait à travers les planches disjointes; les mouchoirs réunis

de l'équipage suffirent pour tamponner la barque, et la nuit, qui

descendit triste et sombre, les enveloppa pour la seconde fois de son

obscurité. Murat écrasé de fatigue, s'endormit; Blancard et Langlade

reprirent place près de Donadieu; et ces trois hommes, qui semblaient

insensibles au sommeil et à la fatigue, veillèrent à la tranquillité de

son sommeil.

La nuit fut, en apparence, assez tranquille; cependant quelquefois des

craquemens sourds se faisaient entendre. Alors les trois marins se

regardaient avec une expression étrange; puis leurs yeux se reportaient

vers le roi, qui dormait au fond de ce bâtiment, dans son manteau

trempé d'eau de mer, aussi profondément qu'il avait dormi dans les

sables de l'Egypte et dans les neiges de la Russie. Alors l'un d'eux

se levait, s'en allait à l'autre bout du canot en sifflant entre ses

dents l'air d'une chanson provençale... puis, après avoir consulté le

ciel, les vagues et la barque, il revenait auprès de ses camarades, et

se rasseyait en murmurant:--C'est impossible; à moins d'un miracle,

nous n'arriverons jamais.--La nuit s'écoula dans ces alternatives. Au

point du jour on se trouva en vue d'un bâtiment:--Une voile! s'écria

Donadieu, une voile! A ce cri le roi se réveilla. En effet, un petit

brick marchand apparaissait, venant de Corse et faisant route vers

Toulon. Donadieu mit le cap sur lui, Blancard hissa les voiles au

point de fatiguer la barque, et Langlade courut à la proue, élevant le

manteau du roi au bout d'une espèce de harpon. Bientôt les voyageurs

s'aperçurent qu'ils avaient été vus; le brick manœuvra de manière à se

rapprocher d'eux; au bout de dix minutes ils se trouvèrent à cinquante

pas l'un de l'autre. Le capitaine parut sur l'avant. Alors le roi le

héla, lui offrant une forte récompense s'il voulait le recevoir à bord

avec ses trois compagnons et les conduire en Corse. Le capitaine écouta

la proposition; puis aussitôt, se tournant vers l'équipage, il donna

à demi-voix un ordre que Donadieu ne put entendre, mais qu'il saisit

probablement par le geste, car aussitôt il commanda à Langlade et à

Blancard une manœuvre qui avait pour but de s'éloigner du bâtiment.

Ceux-ci obéirent avec la promptitude passive des marins; mais le roi

frappa du pied:

--Que faites-vous, Donadieu? que faites-vous? s'écria-t-il; ne

voyez-vous pas qu'il vient à nous?

--Oui, sur mon âme! je le vois... Obéissez, Langlade; alerte, Blancard.

Oui, il vient sur nous, et peut-être m'en suis-je aperçu trop tard.

C'est bien, c'est bien; à moi maintenant. Alors il se coucha sur le

gouvernail, et lui imprima un mouvement si subit et si violent, que la

barque, forcée de changer immédiatement de direction, sembla se raidir

contre lui, comme ferait un cheval contre le frein; enfin elle obéit.

Une vague énorme, soulevée par le géant qui venait sur elle, l'emporta

avec elle comme une feuille; le brick passa à quelques pieds de sa

poupe.

--Ah! traître! s'écria le roi, qui commença seulement à s'apercevoir

de l'intention du capitaine; en même temps il tira un pistolet de sa

ceinture, en criant: A l'abordage, à l'abordage! et essaya de faire feu

sur le brick; mais la poudre était mouillée et ne s'enflamma point. Le

roi était furieux, et ne cessait de crier: A l'abordage, à l'abordage!

--Oui, oui, le misérable, ou plutôt l'imbécile, dit Donadieu, il nous a

pris pour des forbans, et il a voulu nous couler, comme si nous avions

besoin de lui pour cela.

En effet, jetant les yeux sur le canot, il était facile de s'apercevoir

qu'il commençait à faire eau. La tentative de salut que venait de

risquer Donadieu avait effroyablement fatigué la barque, et la mer

entrait par plusieurs écartemens de planches; il fallut se mettre à

puiser l'eau avec les chapeaux; ce travail dura dix heures. Enfin

Donadieu fit, pour la seconde fois, entendre le cri sauveur:--Une

voile! une voile!...

Le roi et ses deux compagnons cessèrent aussitôt leur travail; on hissa

de nouveau les voiles, on mit le cap sur le bâtiment qui s'avançait et

l'on cessa de s'occuper de l'eau, qui, n'étant plus combattue, gagna

rapidement.

Désormais c'était une question de temps, de minutes, de secondes,

voilà tout; il s'agissait d'arriver au bâtiment avant de couler

bas. Le bâtiment, de son côté, semblait comprendre la position

désespérée de ceux qui imploraient son secours, il venait au pas de

course; Langlade le reconnut le premier, c'était une balancelle du

gouvernement, un bateau de poste qui faisait le service entre Toulon

et Bastia. Langlade était l'ami du capitaine, il l'appela par son nom

avec cette voix puissante de l'agonie, et il fut entendu. Il était

temps, l'eau gagnait toujours; le roi et ses compagnons étaient déjà

dans la mer jusqu'aux genoux; le canot gémissait comme un mourant qui

râle; il n'avançait plus et commençait à tourner sur lui-même. En

ce moment, deux ou trois câbles, jetés de la balancelle, tombèrent

dans la barque; le roi en saisit un, s'élança et saisit l'échelle de

corde: il était sauvé. Blancard et Langlade en firent autant presque

aussitôt; Donadieu resta le dernier, comme c'était son devoir de le

faire, et au moment où il mettait un pied sur l'échelle du bord, il

sentit sous l'autre s'enfoncer la barque qu'il quittait; il se retourna

avec la tranquillité d'un marin, vit le gouffre ouvrir sa vaste gueule

au-dessous de lui, et aussitôt la barque dévorée tournoya et disparut.

Cinq secondes encore, et ces quatre hommes, qui maintenant étaient

sauvés, étaient à tout jamais perdus!...[7]

[7] Ces détails sont populaires à Toulon, et m'ont été racontés vingt

fois à moi-même pendant le double séjour que je fis en 1834 et 1835

dans cette ville; quelques-uns de ceux qui me les rapportaient les

tenaient de la bouche même de Langlade et de Donadieu.

Murat était à peine sur le pont, qu'un homme vint se jeter à ses

pieds; c'était un mameluk qu'il avait autrefois ramené d'Egypte, et

qui s'était depuis marié à Castellamare; des affaires de commerce

l'avaient attiré à Marseille, où, par miracle, il avait échappé au

massacre de ses frères; et, malgré le déguisement qui le couvrait

et les fatigues qu'il venait d'essuyer, il avait reconnu son ancien

maître. Ses exclamations de joie ne permirent pas au roi de garder plus

longtemps son incognito; alors le sénateur Casablanca, le capitaine

Oletta, un neveu du prince Baciocchi, un ordonnateur nommé Boërco, qui

fuyaient eux-mêmes les massacres du Midi, se trouvant sur le bâtiment,

le saluèrent du nom de majesté et lui improvisèrent une petite cour:

le passage était brusque, il opéra un changement rapide; ce n'était

plus Murat le proscrit, c'était Joachim Ier, roi de Naples. La terre

de l'exil disparut avec la barque engloutie; à sa place, Naples et son

golfe magnifique apparurent à l'horizon comme un merveilleux mirage,

et sans doute la première idée de la fatale expédition de Calabre prit

naissance pendant ces jours d'enivrement qui suivirent les heures

d'agonie. Cependant le roi, ignorant encore quel accueil l'attendait

en Corse, prit le nom de comte de Campo Melle, et ce fut sous ce nom

que le 25 août il prit terre à Bastia. Mais sa précaution fut inutile;

trois jours après son arrivée, personne n'ignorait plus sa présence

dans cette ville. Des rassemblemens se formèrent aussitôt, des cris

de: Vive Joachim! se firent entendre, et le roi, craignant de troubler

la tranquillité publique, sortit le même soir de Bastia avec ses trois

compagnons et son mameluk. Deux heures après il entrait à Viscovato,

et frappait à la porte du général Franceschetti, qui avait été à son

service tout le temps de son règne, et qui, ayant quitté Naples en

même temps que le roi, était revenu en Corse habiter avec sa femme la

maison de monsieur Colona Cicaldi, son beau-père. Il était en train de

souper lorsqu'on vint lui dire qu'un étranger demandait à lui parler:

il sortit et trouva Murat enveloppé d'une capote militaire, la tête

enfoncée dans un bonnet de marin, la barbe longue, et portant un

pantalon, des guêtres et des souliers de soldat. Le général s'arrêta

étonné; Murat fixa sur lui son grand œil noir; puis, croisant les

bras:--Franceschetti, lui dit-il, avez-vous à votre table une place

pour votre général qui a faim? avez-vous sous votre toit un asile pour

votre roi qui est proscrit?... Franceschetti jeta un cri de surprise en

reconnaissant Joachim, et ne put lui répondre qu'en tombant à ses pieds

et en lui baisant la main. De ce moment, la maison du général fut à la

disposition de Murat.

A peine le bruit de l'arrivée du roi fut-il répandu dans les environs

que l'on vit accourir à Viscovato des officiers de tous grades, des

vétérans qui avaient combattu sous lui, et des chasseurs corses que son

caractère aventureux séduisait; en peu de jours la maison du général

fut transformée en palais, le village en résidence royale, et l'île

en royaume. D'étranges bruits se répandirent sur les intentions de

Murat; une armée de neuf cents hommes contribuait à leur donner quelque

consistance. C'est alors que Blancard, Langlade et Donadieu prirent

congé de lui; Murat voulut les retenir; mais ils s'étaient voués au

salut du proscrit, et non à la fortune du roi.

Nous avons dit que Murat avait rencontré à bord du bateau de poste

de Bastia un de ses anciens mameluks nommé Othello, et que celui-ci

l'avait suivi à Viscovato: l'ex-roi de Naples songea à se faire un

agent de cet homme. Des relations de famille le rappelaient tout

naturellement à Castellamare; il lui ordonna d'y retourner, et le

chargea de lettres pour les personnes sur le dévoûment desquelles

il comptait le plus. Othello partit, arriva heureusement chez son

beau-père, et crut pouvoir lui tout dire; mais celui-ci, épouvanté,

prévint la police: une descente nocturne fut faite chez Othello et sa

correspondance saisie.

Le lendemain, toutes les personnes auxquelles étaient adressées des

lettres furent arrêtées et reçurent l'ordre de répondre à Murat comme

si elles étaient libres, et de lui indiquer Salerne comme le lieu le

plus propre au débarquement: cinq sur sept eurent la lâcheté d'obéir,

les deux autres, qui étaient deux frères espagnols, s'y refusèrent

absolument: on les jeta dans un cachot.

Cependant, le 17 septembre, Murat quitta Viscovato, le général

Franceschetti, ainsi que plusieurs officiers corses, lui servirent

d'escorte; il s'achemina vers Ajaccio par Cotone, les montagnes de

Serra et Bosco, Venaco, Vivaro, les gorges de la forêt de Vezzanovo

et Bogognone; partout il fut reçu et fêté comme un roi, et à la porte

des villes il reçut plusieurs députations qui le haranguèrent en le

saluant du titre de majesté; enfin le 25 septembre il arriva à Ajaccio.

La population tout entière l'attendait hors des murs; son entrée dans

la ville fut un triomphe; il fut porté jusqu'à l'auberge qui avait

été désignée d'avance par les maréchaux-de-logis: il y avait de quoi

tourner la tête à un homme moins impressionnable que Murat: quant à

lui, il était dans l'ivresse; en entrant dans l'auberge, il tendit

la main à Franceschetti.--Voyez, lui dit-il, à la manière dont me

reçoivent les Corses, ce que feront pour moi les Napolitains.--C'était

le premier mot qui lui échappait sur ses projets à venir, et dès ce

jour même il ordonna de tout préparer pour son départ.

On rassembla dix petites felouques: un Maltais, nommé Barbara, ancien

capitaine de frégate de la marine napolitaine, fut nommé commandant

en chef de l'expédition; deux cent cinquante hommes furent engagés et

invités à se tenir prêts à partir au premier signal. Murat n'attendait

plus que les réponses aux lettres d'Othello; elles arrivèrent dans la

matinée du 28. Murat invita tous les officiers à un grand dîner, et fit

donner double paye et double ration à ses hommes.

Le roi était au dessert lorsqu'on lui annonça l'arrivée de monsieur

Maceroni: c'était un envoyé des puissances étrangères qui apportait à

Murat la réponse qu'il avait attendue si longtemps à Toulon. Murat se

leva de table et passa dans une chambre à côté. Monsieur Maceroni se

fit reconnaître comme chargé d'une mission officielle, et remit au roi

l'ultimatum de l'empereur d'Autriche. Il était conçu en ces termes:

«Monsieur Maceroni est autorisé par les présentes à prévenir le roi

Joachim que sa majesté l'empereur d'Autriche lui accordera un asile

dans ses États, sous les conditions suivantes:

«1º Le roi prendra un nom privé. La reine ayant adopté celui de

Lipano, on propose au roi de prendre le même nom.

»2º Il sera permis au roi de choisir une ville de la Bohême, de

la Moravie, ou de la Haute-Autriche, pour y fixer son séjour. Il

pourra même, sans inconvénient, habiter une campagne dans ces mêmes

provinces.

»3º Le roi engagera sa parole d'honneur envers S. M. I. et R. qu'il

n'abandonnera jamais les Etats autrichiens sans le consentement

exprès de l'empereur, et qu'il vivra comme un particulier de

distinction, mais soumis aux lois qui sont en vigueur dans les Etats

autrichiens.

»En foi de quoi, et afin qu'il en soit fait un usage convenable,

le soussigné a reçu l'ordre de l'empereur de signer la présente

déclaration.

Donné à Paris le 1er septembre 1815.

Pauline et Pascal Bruno · 第 37 / 59 题