Le 18 juin 1815, à l'heure même où les destinées de l'Europe
se décidaient à Waterloo, un homme habillé en mendiant suivait
silencieusement la route de Toulon à Marseille. Arrivé à l'entrée
des gorges d'Ollioulles, il s'arrêta sur une petite éminence qui lui
permettait de découvrir tout le paysage qui l'entourait: alors, soit
qu'il fût parvenu au terme de son voyage, soit qu'avant de s'engager
dans cet âpre et sombre défilé, qu'on appelle les Thermopyles de la
Provence, il voulût jouir encore quelque temps de la vue magnifique qui
se déroulait à l'horizon méridional, il alla s'asseoir sur le talus du
fossé qui bordait la grande route, tournant le dos aux montagnes qui
s'élèvent en amphithéâtre au nord de la ville, et ayant par conséquent
à ses pieds une riche plaine, dont la végétation asiatique rassemble,
comme dans une serre, des arbres et des plantes inconnus au reste de
la France. Au delà de cette plaine resplendissante des derniers rayons
du soleil, s'étendait la mer, calme et unie comme une glace, et à la
surface de l'eau glissait légèrement un seul brick de guerre, qui,
profitant d'une fraîche brise de terre, lui ouvrait toutes ses voiles,
et, poussé par elles, gagnait rapidement la mer d'Italie. Le mendiant
le suivit avidement des yeux, jusqu'au moment où il disparut entre la
pointe du cap de Gien et la première des îles d'Hyères, puis, dès que
la blanche apparition se fut effacée, il poussa un profond soupir,
laissa retomber son front entre ses mains, et resta immobile et absorbé
dans ses réflexions, jusqu'au moment où le bruit d'une cavalcade le
fit tressaillir; il releva aussitôt la tête, secoua ses longs cheveux
noirs, comme s'il voulait faire tomber de son front les amères pensées
qui l'accablaient, et fixant les yeux vers l'entrée des gorges, du côté
d'où venait le bruit, il en vit bientôt sortir deux cavaliers qu'il
reconnut sans doute; car aussitôt, se relevant de toute sa hauteur,
il laissa tomber le bâton qu'il tenait à la main, croisa les bras et
se tourna vers eux. De leur côté, les nouveaux arrivans l'eurent à
peine aperçu qu'ils s'arrêtèrent, et que celui qui marchait le premier
descendit de cheval, jeta la bride au bras de son compagnon, et mettant
le chapeau à la main, quoiqu'il fût à plus de cinquante pas de l'homme
aux haillons, s'avança respectueusement vers lui; le mendiant le laissa
approcher d'un air de dignité sombre et sans faire un seul mouvement;
puis, lorsqu'il ne fut plus qu'à une faible distance:
--Eh bien! monsieur le maréchal, lui dit-il, avez-vous reçu des
nouvelles?
--Oui, sire, répondit tristement celui qui l'interrogeait.
--Et quelles sont-elles?...
--Telles que j'eusse préféré que tout autre que moi les annonçât à
votre majesté...
--Ainsi l'empereur refuse mes services! il oublie les victoires
d'Aboukir, d'Eylau, de la Moscowa?
--Non, sire; mais il se souvient du traité de Naples, de la prise de
Reggio et de la déclaration de guerre au vice-roi d'Italie.
Le mendiant se frappa le front.
--Oui, oui, à ses yeux peut-être ai je mérité ces reproches; mais il me
semble cependant qu'il devrait se rappeler qu'il y eut deux hommes en
moi, le soldat dont il a fait son frère, et son frère dont il a fait
un roi.... Oui, comme frère, j'eus des torts et de grands torts envers
lui; mais comme roi, sur mon âme! je ne pouvais faire autrement... Il
me fallait choisir entre mon sabre et ma couronne, entre un régiment et
un peuple!... Tenez, Brune, vous ne savez pas comment la chose s'est
passée! Il y avait une flotte anglaise dont le canon grondait dans le
port; il y avait une population napolitaine qui hurlait dans les rues.
Si j'avais été seul, j'aurais passé avec un bateau au milieu de la
flotte, avec mon sabre au milieu de la foule; mais j'avais une femme,
des enfans. Cependant j'ai hésité, l'idée que l'épithète de traître et
de transfuge s'attacherait à mon nom m'a fait verser plus de larmes
que ne m'en coûtera jamais la perte de mon trône, et peut-être la mort
des êtres que j'aime le plus... Enfin, il ne veut pas de moi, n'est-ce
pas?... Il me refuse comme général, comme capitaine, comme soldat?...
Que me reste-t-il donc à faire?
--Sire, il faut que votre majesté sorte à l'instant de France[1].
[1] Madame la duchesse d'Abrantès a, dans ses _Mémoires sur la
Restauration_, magnifiquement raconté cette scène, dont, comme le
général T., elle connaissait les détails par un témoin oculaire.
_Note de l'Éditeur._
--Et si je n'obéissais pas?
--Mes ordres sont alors de vous arrêter et de vous livrer à un conseil
de guerre!
--Ce que tu ne ferais pas, n'est-ce pas, mon vieux camarade?
--Ce que je ferais, en priant Dieu de me frapper de mort au moment où
j'étendrais la main sur vous!
--Je vous reconnais là, Brune; vous avez pu rester brave et loyal,
vous! Il ne vous a pas donné un royaume, il ne vous a pas mis autour
du front ce cercle de feu qu'on appelle une couronne et qui rend fou;
il ne vous a pas placé entre votre conscience et votre famille. Ainsi
il me faut quitter la France, recommencer la vie errante, dire adieu
à Toulon qui me rappelait tant de souvenirs. Tenez, Brune, continua
Murat en s'appuyant sur le bras du maréchal, ne voilà-t-il pas des pins
aussi beaux que ceux de la villa Pamphile, des palmiers pareils à ceux
du Caire, des montagnes qu'on croirait une chaîne du Tyrol? Voyez, à
gauche, ce cap de Gien, n'est-ce pas, moins le Vésuve, quelque chose
comme Castellamare et Sorrente? Et tenez, Saint-Mandrier, qui ferme
là-bas le golfe, ne ressemble-t-il pas à mon rocher de Caprée, que
Lamarque a si bien escamoté à cet imbécile d'Hudson Lowe? Ah! mon Dieu!
et il me faut quitter tout cela! Il n'y a pas moyen de rester sur ce
coin de terre française, dites, Brune?...
--Sire, vous me faites bien mal? répondit le maréchal.
--C'est vrai; ne parlons plus de cela. Quelles nouvelles?
--L'empereur est parti de Paris pour rejoindre l'armée; on doit se
battre à cette heure...
--On doit se battre à cette heure, et je ne suis pas là! Oh! je sens
que je lui aurais été cependant bien utile un jour de bataille! Avec
quel plaisir j'aurais chargé sur ces misérables Prussiens et sur ces
infâmes Anglais! Brune, donnez-moi un passeport, je partirai à franc
étrier, j'arriverai où sera l'armée, je me ferai reconnaître à un
colonel, je lui dirai: Donnez-moi votre régiment; je chargerai avec
lui, et si le soir l'empereur ne me tend pas la main, je me brûlerai
la cervelle, je vous en donne ma parole d'honneur!... Faites ce que je
vous demande, Brune, et de quelque manière que cela finisse, je vous en
aurai une reconnaissance éternelle!
--Je ne puis, sire....
--C'est bien, n'en parlons plus.
--Et votre majesté va quitter la France?
--Je ne sais; du reste, accomplissez vos ordres, maréchal, et si vous
me retrouvez, faites-moi arrêter; c'est encore un moyen de faire
quelque chose pour moi!... La vie m'est aujourd'hui un lourd fardeau,
et celui qui m'en délivrera sera le bienvenu... Adieu, Brune.
Et il tendit la main au maréchal; celui-ci voulut la lui baiser, mais
Murat ouvrit ses bras, les deux vieux compagnons se tinrent un instant
embrassés, la poitrine gonflée de soupirs, les yeux pleins de larmes;
puis enfin ils se séparèrent. Brune remonta à cheval, Murat reprit son
bâton, et ces deux hommes s'éloignèrent chacun de son côté, l'un pour
aller se faire assassiner à Avignon, et l'autre pour aller se faire
fusiller au Pizzo.
Pendant ce temps, comme Richard III, Napoléon échangeait à Waterloo sa
couronne pour un cheval.
Après l'entrevue que nous venons de rapporter, l'ex-roi de Naples se
retira chez son neveu, qui se nommait Bonafoux, et qui était capitaine
de frégate; mais cette retraite ne pouvait être que provisoire, la
parenté devait éveiller les soupçons de l'autorité. En conséquence,
Bonafoux songea à procurer à son oncle un asile plus secret. Il jeta
les yeux sur un avocat de ses amis, dont il connaissait l'inflexible
probité, et le soir même il se présenta chez lui. Après avoir causé de
choses indifférentes, il lui demanda s'il n'avait pas une campagne au
bord de la mer, et, sur sa réponse affirmative, il s'invita pour le
lendemain à déjeuner chez lui; la proposition, comme on le pense, fut
acceptée avec plaisir.
Le lendemain, à l'heure convenue, Bonafoux arriva à Bonette, c'était
le nom de la maison de campagne qu'habitaient la femme et la fille
de monsieur Marouin. Quant à lui, attaché au barreau de Toulon, il
était obligé de rester dans cette ville. Après les premiers complimens
d'usage, Bonafoux s'avança vers la fenêtre, et faisant signe à Marouin
de le rejoindre:
--Je croyais, lui dit-il avec inquiétude, que votre campagne était
située plus près de la mer.
--Nous en sommes à dix minutes de chemin à peine.
--Mais on ne l'aperçoit pas.
--C'est cette colline qui nous empêche de la voir.
--En attendant le déjeuner, voulez-vous que nous allions faire un tour
sur la côte?
--Volontiers. Votre cheval n'est pas encore dessellé, je vais faire
mettre la selle au mien, et je viens vous reprendre.
Marouin sortit. Bonafoux resta devant la fenêtre, absorbé dans ses
pensées. Au reste, les maîtresses de la maison, distraites par les
préparatifs du déjeuner, ne remarquèrent point ou ne parurent point
remarquer sa préoccupation. Au bout de cinq minutes, Marouin rentra;
tout était prêt. L'avocat et son hôte montèrent à cheval et se
dirigèrent rapidement vers la mer. Arrivé sur la grève, le capitaine
ralentit le pas de sa monture, et, longeant la plage pendant une
demi-heure à peu près, il parut apporter la plus grande attention au
gisement des côtes. Marouin le suivait sans lui faire de question sur
cet examen, que la qualité d'officier de marine rendait tout naturel.
Enfin, après une heure de marche, les deux convives rentrèrent à la
maison de campagne. Marouin voulut faire desseller les chevaux; mais
Bonafoux s'y opposa, disant qu'aussitôt après le déjeuner il était
obligé de retourner à Toulon. Effectivement, à peine le café était-il
enlevé que le capitaine se leva et prit congé de ses hôtes. Marouin,
rappelé à la ville par ses affaires, monta à cheval avec lui, et les
deux amis reprirent ensemble le chemin de Toulon.
Au bout de dix minutes de marche, Bonafoux se rapprocha de son
compagnon de route, et lui appuyant la main sur la cuisse:
--Marouin, lui dit-il, j'ai quelque chose de grave à vous dire, un
secret important à vous confier.
--Dites, capitaine. Après les confesseurs, vous savez qu'il n'y a rien
de plus discret que les notaires, et après les notaires que les avocats.
--Vous pensez bien que je ne suis pas venu à votre campagne pour le
seul plaisir de faire une promenade. Un objet plus important, une
responsabilité plus sérieuse me préoccupent, et je vous ai choisi entre
tous mes amis, pensant que vous m'étiez assez dévoué pour me rendre un
grand service.
--Vous avez bien fait, capitaine
--Venons au fait clairement et rapidement, comme il convient de le
faire entre hommes qui s'estiment et qui comptent l'un sur l'autre.
Mon oncle, le roi Joachim, est proscrit; il est caché chez moi, mais
il ne peut y rester, car je suis la première personne chez laquelle on
viendra faire visite. Votre campagne est isolée, et, par conséquent,
on ne peut plus convenable pour lui servir de retraite. Il faut que
vous la mettiez à notre disposition jusqu'au moment où les événemens
permettront au roi de prendre une détermination quelconque.
--Vous pouvez en disposer, dit Marouin.
--C'est bien; mon oncle y viendra coucher cette nuit.
--Mais donnez-moi le temps au moins de la rendre digne de l'hôte royal
que je vais avoir l'honneur de recevoir.
--Mon pauvre Marouin, vous vous donneriez une peine inutile, et vous
nous imposeriez un retard fâcheux. Le roi Joachim a perdu l'habitude
des palais et des courtisans; il est trop heureux aujourd'hui quand
il trouve une chaumière et un ami; d'ailleurs je l'ai prévenu, tant
d'avance j'étais sûr de votre réponse. Il compte coucher chez vous
ce soir; si maintenant j'essayais de changer quelque chose à sa
détermination, il verrait un refus dans ce qui ne serait qu'un délai,
et vous perdriez tout le mérite de votre belle et bonne action. Ainsi,
c'est chose dite: ce soir, à dix heures, au Champ-de-Mars.
A ces mots, le capitaine mit son cheval au galop et disparut. Marouin
fit tourner bride au sien, et revint à sa campagne donner les ordres
nécessaires à la réception d'un étranger dont il ne dit pas le nom.
A dix heures du soir, ainsi que la chose avait été convenue, Marouin
était au Champ-de-Mars, encombré alors par l'artillerie de campagne
du maréchal Brune. Personne n'était arrivé encore. Il se promenait
entre les caissons, lorsque le factionnaire vint à lui et lui demanda
ce qu'il faisait. La réponse était assez difficile: on ne se promène
guère pour son plaisir à dix heures du soir au milieu d'un parc
d'artillerie; aussi demanda-t-il à parler au chef du poste. L'officier
s'avança: monsieur Marouin se fit reconnaître à lui pour avocat,
adjoint au maire de la ville de Toulon, lui dit qu'il avait donné
rendez-vous à quelqu'un au Champ-de-Mars, ignorant que ce fût chose
défendue, et qu'il attendait cette personne. En conséquence de cette
explication, l'officier l'autorisa à rester et rentra au poste. Quant à
la sentinelle, fidèle observatrice de la subordination, elle continua
sa promenade mesurée sans s'inquiéter davantage de la présence d'un
étranger.
Quelques minutes après, un groupe de plusieurs personnes parut du
côté des Lices. Le ciel était magnifique, la lune brillante. Marouin
reconnut Bonafoux et s'avança vers lui. Le capitaine lui prit aussitôt
la main, le conduisit au roi, et s'adressant successivement à chacun
d'eux: «Sire, dit-il, voici l'ami dont je vous ai parlé.» Puis,
se retournant vers Marouin: «Et vous, lui dit-il, voici le roi de
Naples, proscrit et fugitif, que je vous confie. Je ne parle pas de la
possibilité qu'il reprenne un jour sa couronne; ce serait vous ôter
tout le mérite de votre belle action... Maintenant servez-lui de guide,
nous vous suivrons de loin, marchez.»
Le roi et l'avocat se mirent en route aussitôt. Murat était alors vêtu
d'une redingote bleue, moitié militaire moitié civile, et boutonnée
jusqu'en haut; il avait un pantalon blanc et des bottes à éperons. Il
portait les cheveux longs, de larges moustaches et d'épais favoris qui
lui faisaient le tour du cou. Tout le long de la route il interrogea
son hôte sur la situation de la campagne qu'il allait habiter et sur la
facilité qu'il aurait, en cas d'alerte, à gagner la mer. Vers minuit,
le roi et Marouin arrivèrent à Bonette; la suite royale les rejoignit
au bout de dix minutes: elle se composait d'une trentaine de personnes.
Après avoir pris quelques rafraîchissemens cette petite troupe,
dernière cour du roi déchu, se retira pour se disperser dans la ville
et ses environs, et Murat resta seul avec les femmes, ne gardant auprès
de lui qu'un seul valet de chambre nommé Leblanc.
Murat resta un mois à peu près dans cette solitude, occupant toutes
ses journées à répondre aux journaux qui l'avaient accusé de trahison
envers l'empereur. Cette accusation était sa préoccupation, son
fantôme, son spectre: jour et nuit il essayait de l'écarter, en
cherchant dans la position difficile où il s'était trouvé toutes
les raisons qu'elle pouvait lui offrir d'agir comme il avait agi.
Pendant ce temps, la désastreuse nouvelle de la défaite de Waterloo
s'était répandue. L'empereur, qui venait de proscrire, était proscrit
lui-même, et il attendait à Rochefort, comme Murat à Toulon, ce que
les ennemis allaient décider de lui. On ignore encore à quelle voix
intérieure a cédé Napoléon lorsque, repoussant les conseils du général
Lallemand et le dévoûment du capitaine Bodin, il préféra l'Angleterre
à l'Amérique, et s'en alla, moderne Prométhée, s'étendre sur le
rocher de Sainte-Hélène. Nous allons dire, nous, quelle circonstance
fortuite conduisit Murat dans les fossés de Pizzo; puis nous laisserons
les fatalistes tirer de cette étrange histoire telle déduction
philosophique qu'il leur plaira. Quant à nous, simple annaliste, nous
ne pouvons que répondre de l'exactitude des faits que nous avons déjà
racontés et de ceux qui vont suivre.
Le roi Louis XVIII était remonté sur le trône; tout espoir de rester
en France était donc perdu pour Murat; il fallait partir. Son neveu
Bonafoux fréta un brick pour les Etats-Unis, sous le nom du prince
Rocca Romana. Toute la suite se rendit à bord, et l'on commença d'y
faire transporter les objets précieux que le proscrit avait pu sauver
dans le naufrage de sa royauté. D'abord ce fut un sac d'or pesant cent
livres à peu près, une garde d'épée sur laquelle étaient les portraits
du roi, de la reine et de ses enfans, et les actes de l'état civil de
sa famille, reliés en velours et ornés de ses armes. Quant à Murat, il
avait gardé sur lui une ceinture dans laquelle était, entre quelques
papiers précieux, une vingtaine de diamans démontés qu'il estimait
lui-même à une valeur de quatre millions.
Tous ces préparatifs de départ arrêtés, il fut convenu que le
lendemain, 1er août, à cinq heures du matin, la barque du brick
viendrait chercher le roi dans une petite baie distante de dix minutes
de chemin de la maison de campagne qu'il habitait. Le roi passa la nuit
à tracer à monsieur Marouin un itinéraire à l'aide duquel il devait
arriver jusqu'à la reine, qui alors était, je crois, en Autriche. Au
moment de partir il fut terminé, et en quittant le seuil de cette
maison hospitalière, où il avait trouvé un refuge, il le remit à son
hôte avec un volume de Voltaire que son édition stéréotype rendait
portatif. Au bas du conte de _Micromégas_, le roi avait écrit:[2]
«Tranquillise-toi, ma chère Caroline; quoique bien malheureux, je
suis libre. Je pars sans savoir où je vais; mais partout où j'irai
mon cœur sera à toi et à mes enfans.
»J. M.»
[2] Ce volume est encore entre les mains de M. Marouin, à Toulon.
Dix minutes après, Murat et son hôte attendaient sur la plage de
Bonette l'arrivée du canot qui devait conduire le fugitif à son
bâtiment.
Ils attendirent ainsi jusqu'à midi, et rien ne parut; et cependant ils
voyaient à l'horizon le brick sauveur qui, ne pouvant tenir l'ancre à
cause de la profondeur de la mer, courait des bordées, au risque, par
cette manœuvre, de donner l'éveil aux sentinelles de la côte. A midi,
le roi, écrasé de fatigue, brûlé par le soleil, était couché sur la
plage, lorsqu'un domestique arriva portant quelques rafraîchissemens
que madame Marouin, inquiète, envoyait à tout hasard à son mari. Le roi
prit un verre d'eau rougie, mangea une orange, se releva un instant
pour regarder si, dans l'immensité de cette mer, il ne verrait pas
venir à lui la barque qu'il attendait. La mer était déserte, et le
brick seul se courbait gracieusement à l'horizon, impatient de partir
comme un cheval qui attend son maître.
Le roi poussa un soupir et se recoucha sur le sable. Le domestique
retourna à Bonette avec l'ordre d'envoyer à la plage le frère de
monsieur Marouin. Un quart d'heure après il arrivait, et presque
aussitôt il repartait à grande course de cheval pour Toulon, afin de
savoir de monsieur Bonafoux la cause qui avait empêché la barque de
venir prendre le roi. En arrivant chez le capitaine, il trouva la
maison envahie par la force armée; on faisait une visite domiciliaire
dont Murat était l'objet. Le messager parvint enfin au milieu du
tumulte jusqu'à celui auprès duquel il était envoyé, et là il apprit
que le canot était parti à l'heure convenue, et qu'il fallait qu'il se
fût égaré dans les calangues de Saint-Louis et de Sainte-Marguerite.
C'est en effet ce qui était arrivé. A cinq heures, monsieur Marouin
rapportait ces nouvelles à son frère et au roi. Elles étaient
embarrassantes. Le roi n'avait plus le courage de défendre sa vie,
même par la fuite; il était dans un de ces momens d'abattement qui
saisissent parfois l'homme le plus fort, incapable d'émettre une
opinion pour sa propre sûreté, et laissant monsieur Marouin maître d'y
pourvoir comme bon lui semblerait. En ce moment un pêcheur rentrait en
chantant dans le port. Marouin lui fit signe de venir, il obéit.
Marouin commença par acheter à cet homme tout le poisson qu'il avait
pris; puis, après qu'il l'eut payé avec quelques pièces de monnaie,
il fit briller de l'or à ses yeux, et lui offrit trois louis s'il
voulait conduire un passager au brick que l'on apercevait en face de la
Croix-des-Signaux. Le pêcheur accepta. Cette chance de salut rendit à
l'instant même toutes ses forces à Murat; il se leva, embrassa monsieur
Marouin, lui recommanda d'aller trouver sa femme et de lui remettre
le volume de Voltaire, puis il s'élança dans la barque, qui s'éloigna
aussitôt.
Elle était déjà à quelque distance de la côte, lorsque le roi arrêta
le rameur et fit signe à Marouin qu'il avait oublié quelque chose.
En effet, sur la plage était un sac de nuit dans lequel Murat avait
renfermé une magnifique paire de pistolets montés en vermeil, qui lui
avait été donnée par la reine, et à laquelle il tenait prodigieusement.
A peine fut-il à la portée de la voix, qu'il indiqua à son hôte le
motif de son retour. Celui-ci prit aussitôt la valise, et, sans
attendre que Murat touchât terre, il la lui jeta de la plage dans
le bateau; en tombant, le sac de nuit s'ouvrit, et un des pistolets
en sortit. Le pêcheur ne jeta qu'un coup d'œil sur l'arme royale,
mais ce fut assez pour qu'il remarquât sa richesse et qu'il conçût
des soupçons. Il n'en continua pas moins de ramer vers le bâtiment.
Monsieur Marouin, le voyant s'éloigner, laissa son frère sur la côte,
et, saluant une dernière fois le roi, qui lui rendit son salut,
retourna vers la maison pour calmer les inquiétudes de sa femme et
prendre lui-même quelques heures de repos dont il avait grand besoin.
Deux heures après, il fut réveillé par une visite domiciliaire; sa
maison, à son tour, était envahie par la gendarmerie. On chercha de
tous les côtés sans trouver trace du roi. Au moment où les recherches
étaient le plus acharnées, son frère rentra; Marouin le regarda en
souriant, car il croyait le roi sauvé; mais à l'expression du visage
de l'arrivant, il vit qu'il était advenu quelque nouveau malheur.
Aussi, au premier moment de relâche que lui donnèrent les visiteurs, il
s'approcha de son frère:
--Eh bien! dit-il, le roi est à bord, j'espère?
--Le roi est à cinquante pas d'ici, caché dans la masure.
--Pourquoi est-il revenu?
--Le pêcheur a prétexté un gros temps, et a refusé de le conduire
jusqu'au brick.
--Le misérable!
Les gendarmes rentrèrent.
Toute la nuit se passa en visites infructueuses dans la maison et ses
dépendances; plusieurs fois ceux qui cherchaient le roi passèrent à
quelques pas de lui, et Murat put entendre leurs menaces et leurs
imprécations. Enfin, une demi-heure avant le jour, ils se retirèrent.
Marouin les laissa s'éloigner, et aussitôt qu'il les eut perdus de vue,
il courut à l'endroit où devait être le roi. Il le trouva couché dans
un enfoncement et tenant un pistolet de chaque main. Le malheureux
n'avait pu résister à la fatigue et s'était endormi. Il hésita un
instant à le rendre à cette vie errante et tourmentée; mais il n'y
avait pas une minute à perdre. Il le réveilla.
Aussitôt ils s'acheminèrent vers la côte; le brouillard matinal
s'étendait sur la mer. On ne pouvait distinguer à deux cents pas de
distance: ils furent obligés d'attendre. Enfin les premiers rayons du
soleil commencèrent à attirer à eux cette vapeur nocturne; elle se
déchira, glissant sur la mer, pareille aux nuages qui glissent au ciel.
L'œil avide du roi plongeait dans chacune des vallées humides qui se
creusaient devant lui, sans y rien distinguer; cependant il espérait
toujours que derrière ce rideau mobile il finirait par apercevoir le
brick sauveur. Peu à peu l'horizon s'éclaircit; de légères vapeurs,
semblables à des fumées, coururent encore quelque temps à la surface de
la mer, et dans chacune d'elles le roi croyait reconnaître les voiles
blanches de son vaisseau. Enfin la dernière s'effaça lentement, la
mer se révéla dans toute son immensité; elle était déserte. Le brick,
n'osant attendre plus long-temps, était parti pendant la nuit.
--Allons, dit le roi en se retournant vers son hôte, le sort en est
jeté, j'irai en Corse.
Le même jour, le maréchal Brune était assassiné à Avignon.