Pauline rouvrit les yeux en rentrant dans le port; son premier
mouvement fut tout à l'effroi; elle croyait avoir fait un rêve
consolant; et elle étendit les bras comme pour s'assurer qu'ils ne
touchaient plus les murs de son caveau; puis elle regarda autour d'elle
avec inquiétude.
--Où me conduisez-vous? me dit-elle.
--Soyez tranquille, lui répondis-je; ces maisons que vous voyez devant
vous appartiennent à un pauvre village; ceux qui l'habitent sont trop
occupés pour être curieux; vous y resterez inconnue aussi longtemps que
vous voudrez. D'ailleurs, si vous désirez partir, dites-moi seulement
où vous allez, et demain, cette nuit, à l'instant, je pars avec vous,
je vous conduis, je suis votre guide.
--Même hors de France?
--Partout!
--Merci, me dit-elle; laissez-moi seulement songer une heure à cela; je
vais essayer de rassembler mes idées, car en ce moment j'ai la tête et
le cœur brisés; toute ma force s'est usée pendant ces deux jours et ces
deux nuits, et je sens dans mon esprit une confusion qui ressemble à
de la folie.
--A vos ordres; quand vous voudrez me voir, vous me ferez appeler. Elle
me fit un geste de remercîment. En ce moment nous arrivions à l'auberge.
Je fis préparer une chambre dans un corps de logis entièrement
séparé du mien, pour ne pas blesser la susceptibilité de Pauline;
puis je recommandai à notre hôtesse de ne lui monter que du bouillon
coupé, toute autre nourriture pouvant devenir dangereuse dans l'état
d'irritation et d'affaiblissement où devait être l'estomac de la
malade. Ces ordres donnés, je me retirai dans ma chambre.
Là, je pus me livrer tout entier au sentiment de joie qui remplissait
mon âme, et que, devant Pauline, je n'avais point osé laisser éclater.
Celle que j'aimais encore, celle dont le souvenir, malgré une
séparation de deux ans, était resté vivant dans mon cœur, je l'avais
sauvée, elle me devait la vie. J'admirais par combien de détours cachés
et de combinaisons diverses le hasard ou la Providence m'avait conduit
à ce résultat; puis tout-à-coup il me passait un frisson mortel par les
veines en songeant que, si une de ces circonstances fortuites avait
manqué; que si un seul de ces petits événemens dont la chaîne avait
formé le fil conducteur qui m'avait guidé dans ce labyrinthe n'était
pas venu au devant de moi, à cette heure même, Pauline, enfermée dans
un caveau, se tordrait les bras dans les convulsions du poison ou de la
faim; tandis que moi, moi, dans mon ignorance, occupé ailleurs d'une
futilité, d'un plaisir peut-être, je l'eusse laissée agonisante ainsi,
sans qu'un souffle, sans qu'un pressentiment, sans qu'une voix fût
venue me dire: Elle se meurt, sauve-la!... Ces choses sont affreuses à
penser, et la peur de réflexion est la plus terrible. Il est vrai que
c'est aussi la plus consolante, car, après nous avoir fait épuiser le
cercle du doute, elle nous ramène à la foi, qui arrache le monde des
mains aveugles du hasard pour le remettre à la prescience de Dieu.
Je restai une heure ainsi, et, je te le jure, continua Alfred, pas
une pensée qui ne fût pure ne me vint au cœur ou à l'esprit. J'étais
heureux, j'étais fier de l'avoir sauvée; cette action portait avec elle
sa récompense, et je n'en demandais pas d'autre que le bonheur même
d'avoir été choisi pour l'accomplir. Au bout de cette heure elle me fit
demander: je me levai vivement, comme pour m'élancer vers sa chambre,
mais à la porte les forces me manquèrent, je fus obligé de m'appuyer un
instant contre le mur, et il fallut que la fille d'auberge revînt sur
ses pas en m'invitant à entrer, pour que je prisse sur moi de surmonter
mon émotion.
Elle s'était jetée sur son lit, mais sans se déshabiller. Je
m'approchai d'elle avec l'apparence la plus calme que je pus: elle me
tendit la main.
--Je ne vous ai pas encore remercié, me dit-elle: mon excuse est dans
l'impossibilité de trouver des termes qui expriment ma reconnaissance.
Faites la part de la terreur d'une femme dans la position où vous
m'avez trouvée, et pardonnez-moi.
--Écoutez-moi, madame, lui dis-je en essayant de réprimer mon émotion,
et croyez à ce que je vais vous dire. Il est de ces situations si
inattendues, si étranges, qu'elles dispensent de toutes les formes
ordinaires et de toutes les préparations convenues. Dieu m'a conduit
vers vous et je l'en remercie; mais ma mission n'est point accomplie,
je l'espère, et peut-être aurez-vous encore besoin de moi. Écoutez-moi
donc et pesez chacune de mes paroles.
Je suis libre... je suis riche... rien ne m'enchaîne sur un point de
la terre plutôt que sur un autre. Je comptais voyager, je partais pour
l'Angleterre sans aucun but; je puis donc changer mon itinéraire, et
me diriger vers telle partie de ce monde où il plaira au hasard de me
pousser. Peut-être devez-vous quitter la France? Je n'en sais rien, je
ne demande aucun de vos secrets, et j'attendrai que vous me fassiez un
signe pour former même une supposition. Mais, soit que vous restiez en
France, soit que vous la quittiez, disposez de moi, madame, à titre
d'ami ou de frère; ordonnez que je vous accompagne de près, ou que je
vous suive de loin, faites-vous de moi un défenseur avoué, ou exigez
que j'aie l'air de ne pas vous connaître, et j'obéirai à l'instant; et
cela, madame, croyez-le bien, sans arrière-pensée, sans espoir égoïste,
sans intention mauvaise. Et maintenant que j'ai dit, oubliez votre âge,
oubliez le mien, ou supposez que je suis votre frère.
--Merci, me dit la comtesse avec une voix pleine d'une émotion
profonde; j'accepte avec une confiance pareille à votre loyauté; je me
remets tout entière à votre honneur, car je n'ai que vous au monde:
vous seul savez que j'existe.
Oui, vous l'avez supposé avec raison, il faut que je quitte la France.
Vous alliez en Angleterre, vous m'y conduirez; mais je n'y puis pas
arriver seule et sans famille; vous m'avez offert le titre de votre
sœur; pour tout le monde désormais je serai mademoiselle de Nerval.
--Oh! que je suis heureux! m'écriai-je. La comtesse me fit signe de
l'écouter.
--Je vous demande plus que vous ne croyez peut-être, me dit-elle; moi
aussi j'ai été riche, mais les morts ne possèdent plus rien.
--Mais je le suis, moi, mais toute ma fortune...
--Vous ne me comprenez pas, me dit-elle, et, en ne me laissant pas
achever, vous me forcez à rougir.
--Oh! pardon.
--Je serai mademoiselle de Nerval, une fille de votre père, si vous
voulez, une orpheline qui vous a été confiée. Vous devez avoir des
lettres de recommandation; vous me présenterez comme institutrice
dans quelque pensionnat. Je parle l'anglais et l'italien comme ma
langue maternelle; je suis bonne musicienne, du moins on me le disait
autrefois, je donnerai des leçons de musique et de langues.
--Mais c'est impossible! m'écriai-je.
--Voilà mes conditions, me dit la comtesse; les refusez-vous, monsieur,
ou les acceptez-vous, mon frère?
--Oh! tout ce que vous voudrez, tout, tout, tout!
--Eh bien! alors il n'y a pas de temps à perdre, il faut que demain
nous partions; est-ce possible?
--Parfaitement.
--Mais un passeport?
--J'ai le mien.
--Au nom de monsieur de Nerval?
--J'ajouterai: Et de sa sœur.
--Vous ferez un faux?
--Bien innocent. Aimez-vous mieux que j'écrive à Paris qu'on m'envoie
un second passeport?...
--Non, non... cela entraînerait une trop grande perte de temps. D'où
partirons-nous?
--Du Havre.
--Comment?
--Par le paquebot, si vous voulez.
--Et quand cela?
--A votre volonté.
--Pouvons-nous tout de suite?
--N'êtes-vous pas bien faible?
--Vous vous trompez, je suis forte. Dès que vous serez disposé à
partir, vous me trouverez prête.
--Dans deux heures.
--C'est bien. Adieu, frère.
--Adieu, madame.
--Ah! reprit la comtesse en souriant, voilà déjà que vous manquez à nos
conventions.
--Laissez-moi le temps de m'habituer à ce nom si doux.
--M'a-t-il donc tant coûté, à moi?
--Oh! vous!... m'écriai-je. Je vis que j'allais en dire trop. Dans
deux heures, repris-je, tout sera préparé selon vos désirs. Puis je
m'inclinai et je sortis.
Il n'y avait qu'un quart d'heure que je m'étais offert, dans toute la
sincérité de mon âme, à jouer le rôle de frère, et déjà j'en ressentais
toute la difficulté. Être le frère adoptif d'une femme jeune et belle
est déjà chose difficile; mais lorsqu'on a aimé cette femme, lorsqu'on
l'a perdue, lorsqu'on l'a retrouvée seule et isolée, n'ayant d'appui
que vous; lorsque le bonheur auquel on n'aurait osé croire, car on le
regardait comme un songe, est là près de vous en réalité, et qu'en
étendant la main on le touche, alors, malgré la résolution prise,
malgré la parole donnée, il est impossible de renfermer dans son âme
ce feu qu'elle couve, et il en sort toujours quelque étincelle par les
yeux ou par la bouche.
Je retrouvai mes bateliers soupant et buvant; je leur fis part de
mon nouveau projet de gagner Le Havre pendant la nuit, afin d'y
être arrivé au moment du départ du paquebot; mais ils refusèrent de
tenter la traversée dans la barque qui nous avait amenés. Comme ils
ne demandaient qu'une heure pour préparer un bâtiment plus solide,
nous fîmes prix à l'instant, ou plutôt ils laissèrent la chose à ma
générosité. J'ajoutai cinq louis aux vingt-cinq qu'ils avaient déjà
reçus; pour cette somme ils m'eussent conduit en Amérique.
Je fis une visite dans les armoires de mon hôtesse. La comtesse s'était
sauvée avec la robe qu'elle portait au moment où elle fut enfermée, et
voilà tout. Je craignais pour elle, faible et souffrante comme elle
l'était encore, le vent et le brouillard de la nuit; j'aperçus sur la
planche d'honneur un grand tartan écossais dont je m'emparai, et que je
priai madame Oseraie de mettre sur ma note; grâce à ce châle et à mon
manteau, j'espérais que ma compagne de voyage ne serait pas incommodée
de la traversée. Elle ne se fit pas attendre, et lorsqu'elle sut que
les bateliers étaient prêts, elle descendit aussitôt. J'avais profité
du temps qu'elle m'avait donné pour régler tous mes petits comptes à
l'auberge; nous n'eûmes donc qu'à gagner le port et à nous embarquer.
Comme je l'avais prévu, la nuit était froide, mais calme et belle.
J'enveloppai la comtesse de son tartan, et je voulus la faire entrer
sous la tente que nos bateliers avaient faite à l'arrière du bâtiment
avec une voile; mais la sérénité du ciel et la tranquillité de la mer
la retinrent sur le pont; je lui montrai un banc, et nous nous assîmes
l'un près de l'autre.
Tous deux nous avions le cœur si plein de nos pensées, que nous
demeurâmes ainsi sans nous adresser la parole. J'avais laissé retomber
ma tête sur ma poitrine, et je songeais avec étonnement à cette suite
d'aventures étranges qui venaient de commencer pour moi, et dont la
chaîne allait probablement s'étendre dans l'avenir. Je brûlais de
savoir par quelle suite d'événemens la comtesse de Beuzeval, jeune,
riche, aimée en apparence de son mari, en était arrivée à attendre,
dans un des caveaux d'une abbaye en ruines, la mort à laquelle je
l'avais arrachée. Dans quel but et pour quel résultat son mari avait-il
fait courir le bruit de sa mort et exposé sur le lit mortuaire une
étrangère à sa place? Était-ce par jalousie?... ce fut la première idée
qui se présenta à mon esprit, elle était affreuse.... Pauline aimer
quelqu'un!.... Oh! alors voilà qui désenchantait tous mes rêves; car
pour cet homme qu'elle aimait elle reviendrait à la vie sans doute;
quelque part qu'elle fût, cet homme la rejoindrait. Alors je l'aurais
sauvée pour un autre; elle me remercierait comme un frère, et tout
serait dit; cet homme me serrerait la main en me répétant qu'il me
devait plus que la vie; puis ils seraient heureux d'un bonheur d'autant
plus sûr, qu'il serait ignoré!... Et moi, je reviendrais en France pour
y souffrir comme j'avais déjà souffert, et mille fois davantage; car
cette félicité, que d'abord je n'avais entrevue que de loin, s'était
rapprochée de moi, pour m'échapper plus cruellement encore; et alors
il viendrait un moment peut-être où je maudirais l'heure où j'avais
sauvé cette femme, où je regretterais que, morte pour tout le monde,
elle fût vivante pour moi, loin de moi; et pour un autre, près de
lui... D'ailleurs, si elle était coupable, la vengeance du comte était
juste... A sa place je ne l'eusse pas fait mourir... mais certes... je
l'eusse tuée... elle et l'homme qu'elle aimait... Pauline aimant un
autre!... Pauline coupable!... Oh! cette idée me rongeait le cœur...
Je relevai lentement le front; Pauline, la tête renversée en arrière,
regardait le ciel, et deux larmes coulaient le long de ses joues.
--Oh! m'écriai-je... qu'avez-vous donc, mon Dieu?
--Croyez-vous, me dit-elle en gardant son immobilité, croyez-vous que
l'on quitte pour toujours sa patrie, sa famille, sa mère, sans que le
cœur se brise? Croyez-vous qu'on passe, sinon du bonheur, mais du moins
de la tranquillité au désespoir, sans que le cœur saigne? Croyez-vous
qu'on traverse l'Océan à mon âge pour aller traîner le reste de sa
vie sur une terre étrangère, sans mêler une larme aux flots qui vous
emportent loin de tout ce qu'on a aimé?...
--Mais, lui dis-je, est-ce donc un adieu éternel?
--Éternel! murmura-t-elle en secouant doucement la tête.
--De ceux que vous regrettez ne reverrez-vous personne?
--Personne...
--Et tout le monde doit-il ignorer à jamais, et... sans exception, que
celle que l'on croit morte et qu'on regrette est vivante et pleure?
--Tout le monde... à jamais... sans exception...
--Oh!... m'écriai-je, oh! que je suis heureux, et quel poids vous
m'enlevez du cœur!...
--Je ne vous comprends pas, dit Pauline.
--Oh! ne devinez-vous point tout ce qui s'éveille en moi de doutes et
de craintes?... N'avez-vous point hâte de savoir vous-même par quel
enchaînement de circonstances je suis arrivé jusques auprès de vous?...
Et rendez-vous grâce au ciel de vous avoir sauvée, sans vous informer à
moi de quels moyens il s'est servi?...
--Vous avez raison, un frère ne doit point avoir de secrets pour sa
sœur... Vous me raconterez tout... et, à mon tour, je ne vous cacherai
rien...
--Rien... Oh! jurez-le-moi... Vous me laisserez lire dans votre cœur
comme dans un livre ouvert?...
--Oui... et vous n'y trouverez que le malheur, la résignation et la
prière... Mais ce n'est ni l'heure ni le moment. D'ailleurs je suis
trop près encore de toutes ces catastrophes pour avoir le courage de
les raconter...
--Oh! quand vous voudrez... à votre heure... à votre temps...
J'attendrai...
Elle se leva.--J'ai besoin de repos, me dit-elle: ne m'avez vous pas
dit que je pourrais dormir sous cette tente?
Je l'y conduisis; j'étendis mon manteau sur le plancher; puis elle me
fit signe de la main de la laisser seule. J'obéis, et je retournai
m'asseoir sur le pont, à la place qu'elle avait occupée; je posai ma
tête où elle avait posé la sienne, et je demeurai ainsi jusqu'à notre
arrivée au Havre.
Le lendemain soir nous abordions à Brighton; six heures après nous
étions à Londres.