L'orage était apaisé, et, quoique le ciel fût toujours chargé de nuages
noirs, de temps en temps, dans leur intervalle, la lune parvenait à
glisser un de ses rayons. Pendant un de ces momens de clarté rapide que
l'obscurité venait bientôt éteindre, je détournai mes regards de cette
porte que je croyais avoir entendue crier, pour les étendre autour de
moi. J'étais, comme j'avais cru le distinguer malgré les ténèbres, au
milieu d'une vieille abbaye en ruines: autant qu'on en pouvait juger
par les restes encore debout, je me trouvais dans la chapelle: à ma
droite et à ma gauche s'étendaient les deux corridors du cloître,
soutenus par des arcades basses et cintrées, tandis qu'en face,
quelques pierres brisées et posées à plat au milieu de grandes herbes
indiquaient le petit cimetière où les anciens habitans de ce cloître
venaient se reposer de la vie au pied de la croix de pierre, mutilée et
veuve de son Christ, mais encore debout.
Tu le sais, continua Alfred, et tous les hommes véritablement braves
l'avoueront, les influences physiques ont un immense pouvoir sur les
impressions de l'âme. Je venais d'échapper, la veille, à un orage
terrible; j'étais arrivé à moitié glacé au milieu de ruines inconnues;
je m'étais endormi d'un sommeil de fatigue, troublé bientôt par un
bruit extraordinaire dans cette solitude; enfin, à mon réveil, je me
trouvais sur le théâtre même de ces vols et de ces assassinats qui,
depuis deux mois, désolaient la Normandie; je m'y trouvais seul,
sans armes, et, comme je te le dis, dans une de ces dispositions
d'esprit où les antécédens physiques empêchent le moral engourdi de
reprendre toute son énergie. Tu ne trouveras donc rien d'étonnant à
ce que tous ces récits du coin du feu me revinssent en mémoire et à
ce que je restasse immobile et debout contre mon pilier, au lieu de
me recoucher et d'essayer de me rendormir. Au reste, ma conviction
était si grande, qu'un bruit humain m'avait réveillé, que, tout en
interrogeant les ténèbres des corridors et l'espace plus éclairé du
cimetière, mes yeux revenaient constamment se fixer sur cette porte
enfoncée dans la muraille, où j'étais certain que quelqu'un était
entré: vingt fois j'eus le désir d'aller écouter à cette porte si je
n'entendrais pas quelque bruit qui pût éclaircir mes doutes; mais il
fallait, pour arriver jusqu'à elle, franchir un espace que les rayons
de la lune éclairaient en plein. Or, d'autres hommes pouvaient comme
moi être cachés dans ce cloître, et n'échapper à mes regards que
comme j'échappais aux leurs, c'est-à-dire en restant dans l'ombre et
sans mouvement. Néanmoins, au bout d'un quart d'heure, tout ce désert
était redevenu si calme et si silencieux, que je résolus de profiter
du premier moment où un nuage obscurcirait la lune, pour franchir
l'intervalle de quinze à vingt pas qui me séparait de cet enfoncement,
et aller écouter à cette porte: ce moment ne se fit pas attendre; la
lune se voila bientôt, et l'obscurité fut si profonde, que je pensai
pouvoir me hasarder sans danger à accomplir ma résolution. Je me
détachai donc lentement de ma colonne, à laquelle jusque-là j'étais
resté adhérent comme une sculpture gothique; puis, de pilier en pilier,
retenant mon haleine, écoutant à chaque pas, je parvins enfin jusqu'au
mur du corridor. Je le suivis un instant en m'appuyant contre lui;
enfin j'arrivai aux degrés qui conduisaient sous la voûte, je descendis
trois marches, et je touchai la porte.
Pendant dix minutes j'écoutai sans rien entendre, et peu à peu ma
première conviction s'éteignit pour faire place au doute. J'en
revenais à croire qu'un rêve m'avait trompé, et que j'étais le seul
habitant de ces ruines qui m'avaient offert un asile: j'allais quitter
la porte et rejoindre mon pilier, lorsque la lune reparut en éclairant
de nouveau l'espace qu'il me fallait traverser pour retourner à mon
poste; j'allais me mettre en route, malgré cet inconvénient, qui pour
moi avait cessé d'en être un, lorsqu'une pierre se détacha de la voûte
et tomba. J'entendis le bruit qu'elle fit, et, quoique j'en connusse la
cause, je tressaillis comme à un avertissement, et, au lieu de suivre
mon premier sentiment, je demeurai encore un instant dans l'ombre que
projetait la voûte en avançant au-dessus de ma tête. Tout-à-coup je
crus distinguer derrière moi un bruit lointain et prolongé, pareil
à celui que ferait une porte en se fermant au fond d'un souterrain;
bientôt des pas éloignés encore se firent entendre, puis se
rapprochèrent; on montait l'escalier profond auquel appartenaient les
trois marches que j'avais descendues. En ce moment la lune disparut de
nouveau. D'un seul bond je m'élançai dans le corridor, et, à reculons,
les bras étendus derrière moi, l'œil fixé sur l'enfoncement que je
venais de quitter, je regagnai ma colonne protectrice, et je repris ma
place. Au bout d'un instant, le même grincement qui m'avait réveillé se
fit entendre de nouveau; la porte s'ouvrit et se referma; puis un homme
parut, sortant à moitié de l'ombre, s'arrêta un instant pour écouter
et regarder autour de lui; et, voyant que tout était tranquille, il
entra dans le corridor et s'avança vers l'extrémité opposée à celle
où je me trouvais. Il n'eut pas fait dix pas que je le perdis de vue,
tant l'obscurité était épaisse. Au bout d'un instant la lune reparut de
nouveau, et à l'extrémité du petit cimetière j'aperçus le mystérieux
inconnu, une bêche à la main. Il enleva une ou deux pelletées de terre,
jeta un objet que je ne pus distinguer dans le trou qu'il avait creusé,
et, sans doute pour que toute trace de ce qu'il venait de faire fût
cachée aux hommes, il laissa retomber sur l'endroit auquel il avait
confié son dépôt la pierre d'une tombe qu'il avait soulevée. Ces
précautions prises, il regarda de nouveau autour de lui, et, ne voyant
rien, n'entendant rien, il alla reposer sa bêche contre un des piliers
du cloître, et disparut sous une voûte.
Ce moment avait été court, et la scène que je viens de raconter s'était
passée à quelque distance de moi; cependant, malgré la rapidité de
l'exécution et l'éloignement de l'acteur, j'avais pu distinguer un
jeune homme de vingt-huit à trente ans, aux cheveux blonds et de
moyenne taille. Il était vêtu d'un simple pantalon de toile bleue,
pareil à celui que portent habituellement les paysans les jours de
fête; mais ce qui indiquait qu'il appartenait à une autre classe que
celle que l'apparence première lui assignait, c'était un couteau de
chasse pendu à sa ceinture, et dont je vis briller aux rayons de la
lune la garde et l'extrémité. Quant à sa figure, il m'eût été difficile
d'en donner le signalement précis; mais cependant j'en avais vu assez
pour le reconnaître, s'il m'arrivait de le rencontrer.
Tu comprends que cette scène étrange suffisait à chasser pour le
reste de la nuit, non-seulement tout espoir, mais encore toute idée
de sommeil. Je restai donc debout sans éprouver un moment de fatigue,
tout entier aux mille pensées qui se croisaient dans mon esprit, et
bien résolu à approfondir ce mystère; mais pour le moment la chose
était impossible: j'étais sans armes, comme je l'ai dit; je n'avais ni
la clef de cette porte ni une pince pour l'enfoncer; puis il fallait
penser si mieux ne valait pas faire une déposition que tenter par
moi-même une aventure au bout de laquelle je pourrais bien, comme Don
Quichotte, trouver quelque moulin à vent. En conséquence, dès que je
vis blanchir le ciel, je repris le chemin du porche par lequel j'étais
entré; bientôt je me retrouvai sur la déclivité de la montagne: un
vaste brouillard couvrait la mer; je descendis sur la plage, et je
m'assis en attendant qu'il fût dissipé. Au bout d'une demi-heure,
le soleil se leva, et ses premiers rayons fondirent la vapeur qui
couvrait l'Océan encore ému et furieux de l'orage de la veille.
J'avais espéré retrouver ma barque, que la marée montante avait dû
jeter à la côte: en effet je l'aperçus échouée au milieu des galets;
j'allai à elle. Mais, outre qu'en se retirant, la mer me mettait dans
l'impossibilité de la lancer à flot, une des planches du fond s'était
brisée à l'angle d'une roche: il était donc inutile de penser à m'en
servir pour retourner à Trouville. Heureusement la côte est abondante
en pêcheurs, et une demi-heure ne s'était pas écoulée, que j'aperçus un
bateau. Bientôt il fut à portée de la voix, je fis signe et j'appelai:
je fus vu et entendu, le bateau se dirigea de mon côté; j'y transportai
le mât, la voile et les avirons de ma barque, qu'une nouvelle
marée pouvait emporter; quant à la carcasse, je l'abandonnai: son
propriétaire viendrait voir lui-même si elle était encore en état de
servir, et j'en serais quitte pour en payer la réparation partielle ou
la perte entière. Les pêcheurs, qui me recueillaient comme un nouveau
Robinson Crusoé, étaient justement de Trouville. Ils me reconnurent
et me témoignèrent leur joie de me retrouver vivant: ils m'avaient vu
partir la veille, et, sachant que je n'étais pas revenu, ils m'avaient
cru noyé. Je leur racontai mon naufrage; je leur dis que j'avais passé
la nuit derrière un rocher, et à mon tour je leur demandai comment on
nommait ces ruines qui s'élevaient sur le sommet de la montagne, et
que nous commencions à apercevoir en nous éloignant du rivage. Ils me
répondirent que c'étaient celles de l'abbaye de Grand-Pré, attenantes
au parc du château de Burcy, qu'habitait le comte Horace de Beuzeval.
C'était la seconde fois que ce nom était prononcé devant moi, et
faisait tressaillir mon cœur en y rappelant un ancien souvenir. Le
comte Horace de Beuzeval était le mari de mademoiselle Pauline de
Meulien.
--Pauline de Meulien! m'écriai-je en interrompant Alfred, Pauline
de Meulien!.... Et toute ma mémoire me revint... Oui, c'est bien
cela... c'est bien la femme que j'ai rencontrée avec toi en Suisse
et en Italie. Nous nous étions trouvés ensemble dans les salons de la
princesse B., du duc de F., de madame de M. Comment ne l'ai-je pas
reconnue, toute pâle et défaite qu'elle était? Oh! mais une femme
charmante, pleine de talens, de charmes et d'esprit! De magnifiques
cheveux noirs, avec des yeux doux et fiers! Pauvre enfant! pauvre
enfant! Oh! je me la rappelle et je la reconnais maintenant.
--Oui, me dit Alfred d'une voix émue et étouffée, oui... c'est cela...
Elle aussi t'avait reconnu, et voilà pourquoi elle te fuyait avec tant
de soin. C'était un ange de beauté, de grâce et de douceur: tu le sais,
car, ainsi que tu l'as dit, nous l'avons vue plus d'une fois ensemble;
mais ce que tu ne sais pas, c'est que je l'aimais alors de toute mon
âme, que j'eusse certes tenté d'être son époux, si, à cette époque,
j'avais eu la fortune que je possède aujourd'hui, et que je me suis tu,
parce que j'étais pauvre comparativement à elle. Je compris donc que,
si je continuais de la voir, je jouais tout mon bonheur à venir contre
un regard dédaigneux ou un refus humiliant. Je partis pour l'Espagne;
et pendant que j'étais à Madrid, j'appris que mademoiselle Pauline de
Meulien avait épousé le comte Horace de Beuzeval.
Les nouvelles pensées que le nom que ces pêcheurs venaient de prononcer
avait fait naître en moi commencèrent à effacer les impressions
qu'avait jusqu'alors laissées dans mon esprit l'accident étrange de la
nuit; d'ailleurs le jour, le soleil, le peu d'analogie qu'il y a entre
notre vie habituelle et de pareilles aventures contribuaient à me faire
regarder tout cela comme un songe. L'idée de faire une déposition était
complétement évanouie; celle de tenter de tout éclaircir par moi-même
m'était seule restée au fond du cœur; d'ailleurs je me reprochais cette
terreur d'un moment dont je m'étais senti saisi, et je voulais me
donner à moi-même une réparation qui me satisfît.
J'arrivai à Trouville vers les onze heures du matin. Tout le monde me
fit fête! on me croyait ou noyé ou assassiné, et l'on était enchanté de
voir que j'en étais quitte pour une courbature; en effet, je tombais
de fatigue, et je me couchai en recommandant qu'on me réveillât à cinq
heures du soir, et qu'on me tînt une voiture prête pour me conduire
à Pont-l'Évêque, où je comptais aller coucher. Mes recommandations
furent ponctuellement suivies, et à huit heures j'étais arrivé à ma
destination. Le lendemain, à six heures du matin, je pris un cheval
de poste, et, précédé de mon guide, je partis à franc-étrier pour
Dives. Mon intention était, arrivé à cette ville, de m'en aller en
simple promeneur au bord de la mer, de suivre la côte jusqu'à ce que je
rencontrasse les ruines de l'abbaye de Grand-Pré, et alors de visiter
le jour, en simple amateur de paysage, ces localités que je désirais
parfaitement étudier, afin de les reconnaître et d'y revenir pendant la
nuit. Un incident imprévu détruisit ce plan, et me conduisit au même
but par un autre chemin.
En arrivant chez le maître de poste de Dives, qui était en même temps
le maire, je trouvai la gendarmerie à sa porte et toute la ville en
révolution. Un nouveau meurtre venait encore d'être commis, mais cette
fois avec une audace sans pareille. Madame la comtesse de Beuzeval,
arrivée quelques jours auparavant de Paris, venait d'être assassinée
dans le parc même de son château, habité par le comte et deux ou trois
de ses amis. Comprends-tu? Pauline... la femme que j'avais aimée, celle
dont le souvenir, réveillé dans mon cœur, y vivait tout entier...
Pauline, assassinée... assassinée pendant la nuit, assassinée dans
le parc de son château, tandis que j'étais, moi, dans les ruines de
l'abbaye attenante, c'est-à-dire à cinq cents pas d'elle! C'était à
n'y pas croire... Mais tout-à-coup cette apparition, cette porte, cet
homme, tout cela me revint à l'esprit; j'allais parler, j'allais tout
dire, lorsque je ne sais quel pressentiment me retint; je n'avais pas
encore assez de certitude, et je résolus, avant de rien révéler, de
pousser mon investigation jusqu'au bout.
Les gendarmes, qui avaient été prévenus à quatre heures du matin,
venaient chercher le maire, le juge de paix et deux médecins pour
dresser le procès-verbal; le maire et le juge de paix étaient prêts;
mais un des deux médecins, absent pour affaires de clientèle, ne
pouvait se rendre à l'invitation de l'autorité: j'avais fait pour
la peinture quelques études d'anatomie à la Charité, je m'offris
comme élève en chirurgie. Je fus accepté à défaut de mieux, et nous
partîmes pour le château de Burcy: toute ma conduite était instinctive;
j'avais voulu revoir Pauline avant que les planches du cercueil ne se
fermassent pour elle, ou plutôt j'obéissais à une voix intérieure qui
me venait du ciel.
Nous arrivâmes au château; le comte en était parti le matin même pour
Caen: il allait solliciter du préfet la permission de faire transporter
le cadavre à Paris, où étaient les caveaux de sa famille, et il avait
profité, pour s'éloigner, du moment où la justice remplirait ses
froides formalités, si douloureuses pour le désespoir.
Un de ses amis nous reçut et nous conduisit à la chambre de la
comtesse. A peine si je pouvais me soutenir, mes jambes pliaient sous
moi, mon cœur battait avec violence; je devais être pâle comme la
victime qui nous attendait. Nous entrâmes dans la chambre, elle était
encore toute parfumée d'une odeur de vie. Je jetai autour de moi un
regard effaré: j'aperçus sur un lit une forme humaine que trahissait
le linceul déjà étendu sur elle; alors je sentis tout mon courage
s'évanouir, je m'appuyai contre la porte: le médecin s'avança vers le
lit avec ce calme et cette insensibilité incompréhensible que donne
l'habitude. Il souleva le drap qui recouvrait le cadavre et découvrit
la tête: alors je crus rêver encore, ou bien que j'étais sous l'empire
de quelque fascination. Ce cadavre étendu sur le lit, ce n'était pas
celui de la comtesse de Beuzeval; cette femme assassinée et dont nous
venions constater la mort, ce n'était pas Pauline!