Non, Julien, cet espoir né d'hier, l'espoir de te sauver, il est déjà
entré trop avant dans mon coeur pour qu'il dépende de toi de l'y détruire
si vite. Cette nuit ta mère m'est apparue, pâle, belle, pleine de
majesté, comme je la vis le jour de sa mort. Elle te tenait, tout petit
enfant, dans ses bras et te pressait contre sa poitrine; mais elle ne te
regardait pas. Ses grands yeux restaient attachés sur un point dans
l'espace que, malgré tous mes efforts, il m'était impossible
d'apercevoir; seulement la voix mystérieuse et familière que l'on entend
dans les rêves me disait que ce lieu invisible c'était le monde infini,
où les âmes éprouvées et purifiées se rejoignent un jour.
Je me suis éveillée confiante et calme. Le beau front transfiguré de ta
mère, son regard profond et comme fixé sur l'éternité avec une solennité
tranquille, ont dissipé soudain mes doutes, mes terreurs. Julien, ta
pauvre mère qui m'aimait qui me nommait sa fille aînée, elle me choisit
pour te ramener à elle. Elle veille sur nous; elle m'inspirera. Je
triompherai de cette force sinistre ou plutôt de cette faiblesse
obstinée qui est en toi. Je te sauverai malgré toi-même. Non, Julien, je
ne te délie pas de ton serment. Désormais ton existence m'appartient; tu
me l'as donnée, je veux la donner à Dieu. Tu penses que mon enthousiasme
m'abuse? L'enthousiasme ne trompe pas; il est tout-puissant; il crée ce
qu'il affirme. Tu seras grand, Julien, et pour cela tu n'as qu'à
continuer de vivre. Ce n'est pas en vain, crois-moi, que la nature a
fait avec tant d'amour ton noble et gracieux visage; ce n'est pas en
vain que ton coeur a saigné, que des larmes précoces ont creusé sur ta
joue ce sillon imperceptible à d'autres yeux qu'aux miens, parce que la
jeunesse le voile encore de ses plus brillantes couleurs; ce n'est pas
en vain que tu as affronté les redoutables secrets de la mort avant
d'avoir pénétré ceux de la vie; et, laisse-moi te le dire dans mon
orgueil: ce n'est pas en vain que je t'aime.