Le château de Kervaëns était situé sur le sommet d'un plateau d'où la
vue embrassait un horizon sans limites. D'un côté, ce plateau
s'abaissait insensiblement, durant l'espace de deux lieues, jusqu'aux
portes de Dol; de l'autre, il descendait par une pente assez brusque
jusqu'à la mer, dont l'on entendait, par les gros temps, le flot
courroucé mugir contre la falaise.
Cette antique résidence des sires de Kervaëns avait un aspect imposant,
plutôt par la solidité et le ton sévère du granit grisâtre et du schiste
noir dont elle était bâtie que par la beauté du style. Soit que sa masse
énorme fût le résultat de constructions successives, soit qu'elle
appartint à cette époque de transition où les caractères des deux
architectures romane et gothique se mêlaient encore et semblaient ne
pouvoir se dégager dans la pensée de l'artiste, il n'y avait point
d'unité dans les détails de ce grand ensemble. C'était un carré épais,
flanqué çà et là de tours rondes ou donjons, couronné de mâchicoulis et
percé de jours réguliers, dont les uns conservaient encore le cintre un
peu surbaissé, tandis que d'autres s'ouvraient déjà en ogives hardies.
De larges douves sèches, où paissaient des daims et des chevreuils,
entouraient la cour principale; l'avant-cour était plantée d'ifs
séculaires, arrivés, dans un terrain qui leur était particulièrement
favorable, à un développement prodigieux. L'attitude immobile et grave
de ces arbres, rangés avec symétrie sur deux lignes comme une garde
d'honneur, tranchait fièrement les abords du château d'avec le reste du
paysage, et semblait commander le respect à quiconque approchait de la
demeure féodale. Cette première enceinte était fermée par une grille à
l'écusson de Kervaëns, d'où partait une longue avenue droite qui suivait
le tracé d'une ancienne voie romaine, et conduisait, à travers des
champs de blé noir, jusqu'à la route de Dol.
De l'autre côté du château, un bois de chênes traversé par un ravin
profond, non loin duquel gisaient plusieurs de ces roches gigantesques
que l'on croit avoir servi au culte des druides, formait, à l'aide
d'espaces habilement ménagés, de perspectives bien ouvertes, d'allées
sablées et de petites habitations jetées avec art sur des pentes
gazonneuses, un parc d'une beauté rare et de proportions grandioses.
Timoléon avait dépensé des sommes considérables pour rendre à la demeure
de ses ancêtres un peu de sa splendeur d'autrefois. L'orgueil de son nom
lui tenait fortement à coeur; et le seul intérêt sérieux, le seul désir
persévérant qui lui restât, au lendemain d'une jeunesse saturée de
plaisirs, c'était de reprendre, autant que les circonstances le
permettraient, la grande existence de ses pères, et de ressaisir, à
force d'argent et d'habileté, la domination presque souveraine qu'ils
avaient exercée jadis sur toute la contrée. L'année qui suivit son
mariage avec mademoiselle de la Thieullaye fut uniquement employée à
meubler avec magnificence, en suivant les traditions du pays et de la
famille, les vastes salles de Kervaëns, dont les voussures à rinceaux,
les piliers massifs, les balustrades découpées à jour, les boiseries
sculptées et les hautes cheminées à manteaux en pointe, se prêtaient
merveilleusement à un système de décoration noble et riche. Chaque jour
on voyait arriver des tableaux restaurés, des meubles rares, des caisses
remplies d'antiquités celtiques ou romaines, que Timoléon faisait
rechercher de tous côtés. Il allait lui-même fréquemment à Paris et à
Londres, soit pour presser les ouvriers, soit pour s'assurer la
possession de quelque précieux débris historique qui lui avait été
signalé. Un architecte et deux tapissiers surveillaient les travaux,
mais rien ne se faisait sans l'ordre du maître. Les plus minutieux
détails le préoccupaient; il s'était passionné pour son oeuvre, et
voulait à chaque chose toute la perfection dont elle était susceptible.
De son côté, Nélida ne restait pas oisive. Laissée maîtresse de l'emploi
de ses revenus par Timoléon, qui avait en tout des façons de grand
seigneur, elle s'était enquise des misères à soulager, et s'était
rapprochée, avec une intelligente sollicitude, de cette population rude
et sauvage, mais belle et honnête, qui l'entourait. Ainsi éloignée du
monde, dans ce beau lieu d'une mélancolie fière si conforme à la
disposition de son âme, charmée de voir son mari toujours actif,
toujours satisfait, elle venait de passer dix-huit mois sans un nuage.
Le nom de Guermann n'avait jamais été prononcé à Kervaëns. Nélida
commençait là une existence nouvelle sur laquelle ses chagrins passés
jetaient à peine une ombre légère. Les journées s'écoulaient vite,
remplies par de bonnes oeuvres et des promenades variées. Les rapports
des ouvriers, de nouveaux projets d'embellissement soumis à son
approbation, des légendes bretonnes et des anecdotes de famille, que
Timoléon contait avec verve et plaisir, abrégeaient les soirées. Elle ne
doutait pas que son mari et elle n'eussent absolument les même goûts,
les mêmes besoins; et, certaine que les mêmes choses les rendraient
toujours heureux, elle se félicitait d'avoir échappé, comme par miracle,
à l'empire d'une passion funeste, pour trouver dans l'union la mieux
assortie un bonheur facile et inaltérable.
Au moment où nous reprenons cette histoire, l'aspect de Kervaëns avait
changé. Timoléon, qui s'était refusé à voir personne tant que ses
écuries, ses équipages de chasse et sa livrée, n'avaient pas été au
grand complet, venait de conduire Nélida dans le voisinage. Des lettres
étaient parties dans toutes les directions pour inviter ses amis à
passer la belle saison en Bretagne. La vicomtesse d'Hespel, mademoiselle
Langin, devenue baronne de Sognencourt, et une foule d'autres amis plus
ou moins intimes, étaient accourus. C'était, dans le château et dans le
parc, un retentissement perpétuel de fanfares, de sérénades; on ne
voyait que troupes bruyantes se rassemblant pour la chasse, pour la
pêche, pour des repas transportés à grands frais dans des sites
pittoresques. On s'apprêtait à jouer la comédie. Timoléon était radieux.
Nélida essaya de partager sa joie; mais bientôt elle ne se sentit pas à
sa place dans ces divertissements qui se succédaient sans relâche; elle
se prit à regretter sa solitude, et peu à peu, sans qu'il y parût, sous
un prétexte ou sous un autre, elle s'exempta des parties soi-disant
champêtres, et ne se fit plus voir qu'aux heures où sa présence était
indispensable. Timoléon ne s'en aperçut pas autant qu'elle l'aurait cru;
il professait d'ailleurs pour la liberté de chacun un respect qui
n'était autre chose qu'une indifférence courtoise; et quand il avait
baisé la main de sa femme, en lui demandant si elle serait de la chasse
ou de la promenade, et qu'elle avait dit non, il n'insistait pas, et la
quittait sans même savoir la cause de son refus.
À Kervaëns comme à Paris, la belle Hortense était reine des fêtes. Cinq
fois par jour, elle changeait de toilette. On la rencontrait le matin,
dans les allées du bois, en peignoir blanc, répétant un rôle; à
déjeuner, on la voyait paraître dans le plus savant négligé. Plus tard,
elle serrait sa taille de guêpe dans une amazone à queue traînante et
s'élançait, cravache levés, sur une jument intrépide, défiant les plus
hardis cavaliers à des témérités périlleuses. Le soir, parée,
décolletée, elle valsait, chantait des romances, ou même, sans se faire
trop prier, des chansons quelque peu égrillardes; faisait-il clair de
lune, elle jetait sur ses blanches épaules une mantille espagnole, et
proposait des promenades dans le parc, pour lesquelles on briguait
l'honneur de lui donner le bras. Ainsi, toujours coquette, toujours sous
les armes, elle tenait les hommes qui se disputaient ses bonnes grâces
dans une rivalité active et une piquante incertitude, affublait son mari
de mille ridicules, se moquait à outrance de toutes les provinciales qui
osaient paraître à Kervaëns et savait toujours garder avec Timoléon une
nuance de flatterie déférente qui contrastait avec les airs mutins
qu'elle prenait pour se faire obéir des autres, et à laquelle M. de
Kervaëns n'était point insensible.
Plus d'une fois Nélida ressentit un grand malaise dans ces conversations
légères où sa présence apportait toujours un peu de gêne. Plus d'une
fois, en voyant Timoléon prendre un plaisir très-vif aux saillies
impertinentes et aux équivoques peu voilées de madame de Sognencourt,
elle sortit du salon les larmes aux yeux. M. de Kervaëns ne trouvait
plus, ne cherchait plus l'occasion de causer seul avec sa femme. Il
prodiguait ces soins et ces attentions qu'elle avait reçus comme des
marques d'amour, non seulement à la baronne, mais encore à toutes les
femmes invitées aux fêtes de Kervaëns. De vives atteintes de tristesse
révélèrent à Nélida un changement qu'elle ne définissait pas bien; aucun
soupçon pourtant n'entra dans son coeur; mais, commençant à craindre que
le sérieux de son esprit ne fût beaucoup moins du goût de Timoléon que
les grâces sémillantes de la baronne, elle se prit à envier la futilité
et la verve railleuse d'Hortense comme des dons qui l'eussent rendue
plus aimable aux yeux de son mari.
Trop fière et trop vraiment bonne pour vouloir troubler aucune joie par
une présence chagrine, elle redoublait d'efforts pour cacher la
mélancolie qui pénétrait de jour en jour plus avant dans son coeur: vains
efforts dont elle se soulageait quand arrivait la fin de la soirée, et
que, seule dans sa chambre, elle pouvait pleurer en liberté et
s'abandonner sans contrainte à sa tristesse.
La vicomtesse d'Hespel, dont l'affection pour sa nièce était, sinon bien
éclairée, du moins très-sincère, s'aperçut de l'altération de son
humeur, et, l'attribuant avec sa perspicacité habituelle à l'ennui d'un
trop long séjour en province, elle vint un matin annoncer à Nélida
qu'elle partait sous deux jours pour Paris et voulait l'emmener avec
elle.
--M'emmener? dit madame de Kervaëns avec une profonde surprise.
--Oui, mon enfant, reprit la vicomtesse, tu dois en avoir bien assez de
ta Bretagne bretonnante, depuis dix-huit mois que tu y végètes. Il faut
revenir à Paris. Je te servirai de chaperon pendant quelques mois
encore, et nous nous amuserons autrement qu'ici, malgré ce train de
prince que vous y menez. On a beau faire, la campagne est toujours la
campagne.
--Je vous assure, ma tante, que je ne m'ennuie pas du tout.
--Petite hypocrite! Ton mari est de meilleure foi. Je lui ai confié mon
projet, et il m'a remerciée en me disant qu'en effet, puisque tu
n'aimais ni la chasse, ni la comédie, ni aucun des plaisirs de la vie de
château, il serait tyrannique à lui de te retenir ici. C'est la perle
des maris que Timoléon.
--Mais ma tante, je ne veux pas me séparer de lui, et je sais qu'il ne
peut pas quitter Kervaëns avant l'hiver.
--La belle séparation vraiment, quatre mois! Je ne te croyais pas si
tourterelle. D'ailleurs, entre nous, si tu es amoureuse de ton mari,
quitte-le un peu, par coquetterie; dix-huit mois de tête-à-tête, c'est
absurde, et je ne conçois pas que Timoléon n'ait pas déjà fait mille
folies à un tel régime. Si tu veux prolonger cette lune de miel déjà si
prolongée, il faut te renouveler, devenir une autre femme. Quand ton
mari te retrouvera à Paris, entourée, à la mode, il sera flatté,
peut-être un peu inquiet; il voudra te disputer aux autres, cela
stimulera son amour-propre...
--De grâce, ma tante, ne parlez pas ainsi, interrompit Nélida, vous me
faites mal. Je vous remercie de votre intérêt, mais je reste.
--Soit, reprit la vicomtesse un peu piquée; seulement je te prédis que
tu t'en repentiras.
Cette conversation laissa à madame de Kervaëns une impression pénible.
Bien qu'habituée à l'étourdi babil de sa tante, elle demeura cette fois
sous le coup d'une appréhension singulière. Le ton d'assurance avec
lequel la vicomtesse lui avait dit: «Tu t'en repentiras,» lui faisait
froid au coeur. C'était la première fois qu'elle entrevoyait, dans une
possibilité lointaine, que Timoléon pourrait cesser de l'aimer. Il avait
approuvé la proposition de madame d'Hespel; il partageait donc les idées
de la vicomtesse. Mais aussitôt Nélida se rappela que sa tante la
croyait ennuyée, et que son mari avait dit: Il serait tyrannique à moi
de la retenir. C'était par bonté, par sollicitude, que Timoléon
consentait à la voir s'éloigner. Se reprochant d'en avoir douté un
instant, elle reprit pendant quelques jours sa sérénité passée.