XI

Le château de Kervaëns était situé sur le sommet d'un plateau d'où la

vue embrassait un horizon sans limites. D'un côté, ce plateau

s'abaissait insensiblement, durant l'espace de deux lieues, jusqu'aux

portes de Dol; de l'autre, il descendait par une pente assez brusque

jusqu'à la mer, dont l'on entendait, par les gros temps, le flot

courroucé mugir contre la falaise.

Cette antique résidence des sires de Kervaëns avait un aspect imposant,

plutôt par la solidité et le ton sévère du granit grisâtre et du schiste

noir dont elle était bâtie que par la beauté du style. Soit que sa masse

énorme fût le résultat de constructions successives, soit qu'elle

appartint à cette époque de transition où les caractères des deux

architectures romane et gothique se mêlaient encore et semblaient ne

pouvoir se dégager dans la pensée de l'artiste, il n'y avait point

d'unité dans les détails de ce grand ensemble. C'était un carré épais,

flanqué çà et là de tours rondes ou donjons, couronné de mâchicoulis et

percé de jours réguliers, dont les uns conservaient encore le cintre un

peu surbaissé, tandis que d'autres s'ouvraient déjà en ogives hardies.

De larges douves sèches, où paissaient des daims et des chevreuils,

entouraient la cour principale; l'avant-cour était plantée d'ifs

séculaires, arrivés, dans un terrain qui leur était particulièrement

favorable, à un développement prodigieux. L'attitude immobile et grave

de ces arbres, rangés avec symétrie sur deux lignes comme une garde

d'honneur, tranchait fièrement les abords du château d'avec le reste du

paysage, et semblait commander le respect à quiconque approchait de la

demeure féodale. Cette première enceinte était fermée par une grille à

l'écusson de Kervaëns, d'où partait une longue avenue droite qui suivait

le tracé d'une ancienne voie romaine, et conduisait, à travers des

champs de blé noir, jusqu'à la route de Dol.

De l'autre côté du château, un bois de chênes traversé par un ravin

profond, non loin duquel gisaient plusieurs de ces roches gigantesques

que l'on croit avoir servi au culte des druides, formait, à l'aide

d'espaces habilement ménagés, de perspectives bien ouvertes, d'allées

sablées et de petites habitations jetées avec art sur des pentes

gazonneuses, un parc d'une beauté rare et de proportions grandioses.

Timoléon avait dépensé des sommes considérables pour rendre à la demeure

de ses ancêtres un peu de sa splendeur d'autrefois. L'orgueil de son nom

lui tenait fortement à coeur; et le seul intérêt sérieux, le seul désir

persévérant qui lui restât, au lendemain d'une jeunesse saturée de

plaisirs, c'était de reprendre, autant que les circonstances le

permettraient, la grande existence de ses pères, et de ressaisir, à

force d'argent et d'habileté, la domination presque souveraine qu'ils

avaient exercée jadis sur toute la contrée. L'année qui suivit son

mariage avec mademoiselle de la Thieullaye fut uniquement employée à

meubler avec magnificence, en suivant les traditions du pays et de la

famille, les vastes salles de Kervaëns, dont les voussures à rinceaux,

les piliers massifs, les balustrades découpées à jour, les boiseries

sculptées et les hautes cheminées à manteaux en pointe, se prêtaient

merveilleusement à un système de décoration noble et riche. Chaque jour

on voyait arriver des tableaux restaurés, des meubles rares, des caisses

remplies d'antiquités celtiques ou romaines, que Timoléon faisait

rechercher de tous côtés. Il allait lui-même fréquemment à Paris et à

Londres, soit pour presser les ouvriers, soit pour s'assurer la

possession de quelque précieux débris historique qui lui avait été

signalé. Un architecte et deux tapissiers surveillaient les travaux,

mais rien ne se faisait sans l'ordre du maître. Les plus minutieux

détails le préoccupaient; il s'était passionné pour son oeuvre, et

voulait à chaque chose toute la perfection dont elle était susceptible.

De son côté, Nélida ne restait pas oisive. Laissée maîtresse de l'emploi

de ses revenus par Timoléon, qui avait en tout des façons de grand

seigneur, elle s'était enquise des misères à soulager, et s'était

rapprochée, avec une intelligente sollicitude, de cette population rude

et sauvage, mais belle et honnête, qui l'entourait. Ainsi éloignée du

monde, dans ce beau lieu d'une mélancolie fière si conforme à la

disposition de son âme, charmée de voir son mari toujours actif,

toujours satisfait, elle venait de passer dix-huit mois sans un nuage.

Le nom de Guermann n'avait jamais été prononcé à Kervaëns. Nélida

commençait là une existence nouvelle sur laquelle ses chagrins passés

jetaient à peine une ombre légère. Les journées s'écoulaient vite,

remplies par de bonnes oeuvres et des promenades variées. Les rapports

des ouvriers, de nouveaux projets d'embellissement soumis à son

approbation, des légendes bretonnes et des anecdotes de famille, que

Timoléon contait avec verve et plaisir, abrégeaient les soirées. Elle ne

doutait pas que son mari et elle n'eussent absolument les même goûts,

les mêmes besoins; et, certaine que les mêmes choses les rendraient

toujours heureux, elle se félicitait d'avoir échappé, comme par miracle,

à l'empire d'une passion funeste, pour trouver dans l'union la mieux

assortie un bonheur facile et inaltérable.

Au moment où nous reprenons cette histoire, l'aspect de Kervaëns avait

changé. Timoléon, qui s'était refusé à voir personne tant que ses

écuries, ses équipages de chasse et sa livrée, n'avaient pas été au

grand complet, venait de conduire Nélida dans le voisinage. Des lettres

étaient parties dans toutes les directions pour inviter ses amis à

passer la belle saison en Bretagne. La vicomtesse d'Hespel, mademoiselle

Langin, devenue baronne de Sognencourt, et une foule d'autres amis plus

ou moins intimes, étaient accourus. C'était, dans le château et dans le

parc, un retentissement perpétuel de fanfares, de sérénades; on ne

voyait que troupes bruyantes se rassemblant pour la chasse, pour la

pêche, pour des repas transportés à grands frais dans des sites

pittoresques. On s'apprêtait à jouer la comédie. Timoléon était radieux.

Nélida essaya de partager sa joie; mais bientôt elle ne se sentit pas à

sa place dans ces divertissements qui se succédaient sans relâche; elle

se prit à regretter sa solitude, et peu à peu, sans qu'il y parût, sous

un prétexte ou sous un autre, elle s'exempta des parties soi-disant

champêtres, et ne se fit plus voir qu'aux heures où sa présence était

indispensable. Timoléon ne s'en aperçut pas autant qu'elle l'aurait cru;

il professait d'ailleurs pour la liberté de chacun un respect qui

n'était autre chose qu'une indifférence courtoise; et quand il avait

baisé la main de sa femme, en lui demandant si elle serait de la chasse

ou de la promenade, et qu'elle avait dit non, il n'insistait pas, et la

quittait sans même savoir la cause de son refus.

À Kervaëns comme à Paris, la belle Hortense était reine des fêtes. Cinq

fois par jour, elle changeait de toilette. On la rencontrait le matin,

dans les allées du bois, en peignoir blanc, répétant un rôle; à

déjeuner, on la voyait paraître dans le plus savant négligé. Plus tard,

elle serrait sa taille de guêpe dans une amazone à queue traînante et

s'élançait, cravache levés, sur une jument intrépide, défiant les plus

hardis cavaliers à des témérités périlleuses. Le soir, parée,

décolletée, elle valsait, chantait des romances, ou même, sans se faire

trop prier, des chansons quelque peu égrillardes; faisait-il clair de

lune, elle jetait sur ses blanches épaules une mantille espagnole, et

proposait des promenades dans le parc, pour lesquelles on briguait

l'honneur de lui donner le bras. Ainsi, toujours coquette, toujours sous

les armes, elle tenait les hommes qui se disputaient ses bonnes grâces

dans une rivalité active et une piquante incertitude, affublait son mari

de mille ridicules, se moquait à outrance de toutes les provinciales qui

osaient paraître à Kervaëns et savait toujours garder avec Timoléon une

nuance de flatterie déférente qui contrastait avec les airs mutins

qu'elle prenait pour se faire obéir des autres, et à laquelle M. de

Kervaëns n'était point insensible.

Plus d'une fois Nélida ressentit un grand malaise dans ces conversations

légères où sa présence apportait toujours un peu de gêne. Plus d'une

fois, en voyant Timoléon prendre un plaisir très-vif aux saillies

impertinentes et aux équivoques peu voilées de madame de Sognencourt,

elle sortit du salon les larmes aux yeux. M. de Kervaëns ne trouvait

plus, ne cherchait plus l'occasion de causer seul avec sa femme. Il

prodiguait ces soins et ces attentions qu'elle avait reçus comme des

marques d'amour, non seulement à la baronne, mais encore à toutes les

femmes invitées aux fêtes de Kervaëns. De vives atteintes de tristesse

révélèrent à Nélida un changement qu'elle ne définissait pas bien; aucun

soupçon pourtant n'entra dans son coeur; mais, commençant à craindre que

le sérieux de son esprit ne fût beaucoup moins du goût de Timoléon que

les grâces sémillantes de la baronne, elle se prit à envier la futilité

et la verve railleuse d'Hortense comme des dons qui l'eussent rendue

plus aimable aux yeux de son mari.

Trop fière et trop vraiment bonne pour vouloir troubler aucune joie par

une présence chagrine, elle redoublait d'efforts pour cacher la

mélancolie qui pénétrait de jour en jour plus avant dans son coeur: vains

efforts dont elle se soulageait quand arrivait la fin de la soirée, et

que, seule dans sa chambre, elle pouvait pleurer en liberté et

s'abandonner sans contrainte à sa tristesse.

La vicomtesse d'Hespel, dont l'affection pour sa nièce était, sinon bien

éclairée, du moins très-sincère, s'aperçut de l'altération de son

humeur, et, l'attribuant avec sa perspicacité habituelle à l'ennui d'un

trop long séjour en province, elle vint un matin annoncer à Nélida

qu'elle partait sous deux jours pour Paris et voulait l'emmener avec

elle.

--M'emmener? dit madame de Kervaëns avec une profonde surprise.

--Oui, mon enfant, reprit la vicomtesse, tu dois en avoir bien assez de

ta Bretagne bretonnante, depuis dix-huit mois que tu y végètes. Il faut

revenir à Paris. Je te servirai de chaperon pendant quelques mois

encore, et nous nous amuserons autrement qu'ici, malgré ce train de

prince que vous y menez. On a beau faire, la campagne est toujours la

campagne.

--Je vous assure, ma tante, que je ne m'ennuie pas du tout.

--Petite hypocrite! Ton mari est de meilleure foi. Je lui ai confié mon

projet, et il m'a remerciée en me disant qu'en effet, puisque tu

n'aimais ni la chasse, ni la comédie, ni aucun des plaisirs de la vie de

château, il serait tyrannique à lui de te retenir ici. C'est la perle

des maris que Timoléon.

--Mais ma tante, je ne veux pas me séparer de lui, et je sais qu'il ne

peut pas quitter Kervaëns avant l'hiver.

--La belle séparation vraiment, quatre mois! Je ne te croyais pas si

tourterelle. D'ailleurs, entre nous, si tu es amoureuse de ton mari,

quitte-le un peu, par coquetterie; dix-huit mois de tête-à-tête, c'est

absurde, et je ne conçois pas que Timoléon n'ait pas déjà fait mille

folies à un tel régime. Si tu veux prolonger cette lune de miel déjà si

prolongée, il faut te renouveler, devenir une autre femme. Quand ton

mari te retrouvera à Paris, entourée, à la mode, il sera flatté,

peut-être un peu inquiet; il voudra te disputer aux autres, cela

stimulera son amour-propre...

--De grâce, ma tante, ne parlez pas ainsi, interrompit Nélida, vous me

faites mal. Je vous remercie de votre intérêt, mais je reste.

--Soit, reprit la vicomtesse un peu piquée; seulement je te prédis que

tu t'en repentiras.

Cette conversation laissa à madame de Kervaëns une impression pénible.

Bien qu'habituée à l'étourdi babil de sa tante, elle demeura cette fois

sous le coup d'une appréhension singulière. Le ton d'assurance avec

lequel la vicomtesse lui avait dit: «Tu t'en repentiras,» lui faisait

froid au coeur. C'était la première fois qu'elle entrevoyait, dans une

possibilité lointaine, que Timoléon pourrait cesser de l'aimer. Il avait

approuvé la proposition de madame d'Hespel; il partageait donc les idées

de la vicomtesse. Mais aussitôt Nélida se rappela que sa tante la

croyait ennuyée, et que son mari avait dit: Il serait tyrannique à moi

de la retenir. C'était par bonté, par sollicitude, que Timoléon

consentait à la voir s'éloigner. Se reprochant d'en avoir douté un

instant, elle reprit pendant quelques jours sa sérénité passée.

Nélida; Hervé; Julien · 第 21 / 70 题