HEGEL.

C'était au mois de juin; le soleil, à son midi, inondait l'horizon de

clartés; pas un nuage ne voilait la splendeur du ciel. Une chaude brise

glissait sur l'étang et se jouait dans les roseaux sonores. Près de la

rive, à l'ombre d'un rideau de peupliers, sommeillait un couple de

cygnes. Le nénuphar ouvrait ses ailes blanches sur le miroir des eaux.

Dans une barque, amarrée au tronc d'un saule dont les rameaux flexibles

formaient au-dessus de leurs têtes une voûte mobile et fraîche, deux

beaux enfants étaient assis, qui se tenaient par la main. Le plus âgé

pouvait avoir une douzaine d'années; c'était un garçon robuste,

hardiment découplé, aux yeux noirs, au teint brun: un enfant des

campagnes, épanoui au soleil, accoutumé à se jouer librement au sein de

la mère nature. L'autre était une jeune fille qui paraissait avoir un ou

deux ans de moins. Rien n'égalait la pureté de ses traits; mais son

corps frêle avait déjà cette grâce inquiétante des organisations trop

délicates ou trop hâtivement développées; son cou, d'une blancheur mate,

fléchissait sous le poids de sa chevelure d'or; une pâleur maladive

couvrait ses joues; un léger cercle entourait ses yeux d'azur; tout

trahissait dans cette créature charmante l'alanguissement des forces

vitales.

--C'est trop ennuyeux de rester toujours à la même place, dit le garçon

en se levant brusquement; je vais défaire la chaîne, et nous irons

là-bas voir le nid de sarcelles.

--J'ai peur, dit la jeune fille, en essayant de retenir dans ses deux

petites mains blanches la main vigoureuse et hâlée de son compagnon.

--Puisque c'est moi qui ramerai, reprit-il avec une gravité comique. Et

s'arrachant sans peine à la faible étreinte qui lui faisait obstacle, il

détachait la barque, saisissait l'aviron, et voguait vers le milieu de

l'étang sans écouter les plaintes de sa compagne, qui, le suppliant du

regard, s'écriait d'une voix craintive:--Guermann! Guermann!

Au bout de quelques instants d'un silence causé par un mélange d'effroi

et de plaisir:--O mon Dieu, reprit la jeune fille, si l'on nous voyait!

Regarde donc, je crois que la fenêtre de ma tante est ouverte.

Guermann leva les yeux; le soleil donnait en plein sur les croisées du

château et les faisait étinceler comme des diamants; il n'y avait

personne au balcon de la vicomtesse d'Hespel.

--Elle ne nous reconnaîtrait pas de si loin, dit-il; d'ailleurs elle

n'est pas là; puis le grand mal si elle nous reconnaissait!

--Tu n'as donc pas peur d'être grondé, toi, reprit la jeune fille qui se

rassurait peu à peu; qu'est-ce que dit donc ta mère quand tu fais ce

qu'elle défend?

--Oh! d'abord, ma mère n'a pas le temps de me défendre grand'chose; et

puis, Nélida, quand je fais quelque chose de mal, elle ne gronde pas,

elle pleure.

--Et alors?

--Et alors, je l'embrasse.

--Et alors?

--Et alors elle prend un air moitié fâché, moitié content, et elle me

dit: «Méchant enfant! il faudra donc toujours tout te pardonner!» Je

sais cela d'avance.

En devisant ainsi, les deux enfants étaient arrivés à une partie de

l'étang obstruée par une masse de roseaux et d'autres plantes

aquatiques. Guermann écarta avec précaution une touffe de joncs dont les

soyeuses aigrettes semblaient des flocons de neige oubliés par l'hiver

au sein de cette luxuriante verdure; et Nélida poussa un cri de joie en

apercevant le nid de sarcelles, où reposaient, doucement échauffés par

un rayon de soleil, huit ou dix petite oeufs d'un fauve verdâtre, polis

et luisants, charmants à voir. Elle contempla longtemps ce spectacle

nouveau pour elle; jamais rien de semblable ne s'était offert à sa vue;

car elle était de ces tristes enfants des villes à qui la nature demeure

étrangère, qui ne se sont jamais éveillés au chant de l'alouette, qui

n'ont jamais cueilli la mûre sauvage sur la tige épineuse, et qui n'ont

pas vu le papillon délivré ouvrir ses jeunes ailes dans l'atmosphère

embaumée d'avril. Depuis la mort de ses parents, qu'elle avait perdus

tous deux comme elle était encore au berceau, Nélida de la Thieullaye,

confiée au soin de sa tante, la vicomtesse d'Hespel, avait à peine

quitté Paris. Cette année pourtant, la vicomtesse s'était décidée à

passer deux mois dans ses terres; mais là encore, elle craignait pour

Nélida les pernicieux effets du soleil et de la rosée, et, de peur des

loups, des serpents, des chauves-souris et des crapauds dont elle avait

horreur, elle la laissait très-rarement sortir. Elle lui avait interdit

surtout de dépasser jamais l'enceinte du parc, fermé de trois côtés par

un grand mur, et de l'autre par l'étang où Nélida s'aventurait en cet

instant, malgré les défenses les plus formelles.

Après qu'elle se fut longtemps oubliée à examiner le nid:--Maintenant,

ramène-moi vite à la maison, dit la jeune fille.

Guermann reprit la rame; mais au lieu de se diriger vers la rive du

parc, il vint, sans tenir compte des instances de sa compagne, aborder

au côté opposé de l'étang que longeait un chemin public.

--Il fait bien trop beau pour rentrer déjà, dit-il; allons nous promener

un peu; nous serons de retour avant qu'on se soit seulement aperçu que

tu n'es plus au jardin.

Disant cela, il amarra la barque à un poteau, saisit dans ses bras

Nélida tremblante, l'enleva lestement, traversa le chemin en chantant à

tue-tête comme pour appeler et narguer les regards, sauta un fossé,

enjamba une haie, et déposa son doux fardeau au bord d'un champ de

trèfle en fleur.

La timide enfant, enhardie par le ton résolu de Guermann, séduite à la

vue des horizons illimités qui s'ouvraient devant elle, excitée par ce

vent de liberté qui lui soufflait pour la première fois à la face, se

mit à courir de tout son coeur et de toutes ses jambes à travers champs,

non sans faire plus d'un faux pas dans les sillons raboteux, non sans

demeurer souvent accrochée aux branches par les rubans flottants de sa

robe de mousseline. Ces mésaventures provoquaient de grands éclats de

rire, que plus d'un écho surpris répétait au passage.

Après avoir longtemps couru, bondi, erré au hasard, le long des haies

odorantes, sur la lisière moussue des bois, dans l'herbe des prairies,

foulant joyeusement sous leurs pieds, cueillant, pour les jeter

aussitôt, des gerbes de marguerites, de boutons d'or, de digitales, les

deux enfants se trouvèrent au bas d'un verger planté sur une colline

exposée au midi, et dont une forte palissade gardait l'entrée.

--Oh! les belles cerises! s'écria Nélida, en jetant un regard de

convoitise sur les baies rougissantes d'un arbre peu distant du chemin,

mais qu'elle croyait placé là hors de toute atteinte.

--Tu en veux? dit Guermann, dont l'oeil exercé avait déjà reconnu un

endroit où les pieux étaient moins solidement joints, et par lequel,

après plusieurs tentatives malheureuses, en s'écorchant les mains et les

genoux jusqu'au sang, il parvint à se faire passage. Grimper au

cerisier, rompre une branche chargée de fruits, reprendre son élan,

sauter par-dessus la palissade, tout cela fut l'affaire d'un clin d'oeil.

--Sauvons-nous! s'écria Guermann en saisissant le bras de Nélida

stupéfaite; le père Girard m'a vu; c'est un vieux grognon qui va nous

courir après.

Et, fuyant avec la rapidité d'un chevreuil effarouché par la meute, il

entraîna la jeune fille, gagna l'étang en moins de dix minutes sans même

se retourner pour voir s'il était poursuivi, poussa Nélida dans la

barque, y sauta après elle, lança le petit esquif, d'un vigoureux coup

de pied, loin du rivage, fit force de rames, et se trouva bientôt hors

de portée, à une grande distance du bord, au milieu des joncs et des

nénuphars. Alors seulement les deux enfants osèrent regarder en arrière.

Le père Girard arrivait en ce moment, tout essoufflé, le visage

écarlate, le front en sueur. Sa voix rauque et son poing fermé

envoyaient des menaces et des imprécations à l'effronté scélérat qui

avait osé, sous ses yeux mêmes, lui dérober ses plus beaux fruits.

Nélida se prit à pleurer.

--Mange tes cerises, lui dit Guermann, d'un ton si impérieux, qu'elle

obéit machinalement, en laissant tomber une larme sur le fruit à demi

mûr.

--J'ai eu tort de vouloir ces cerises, dit-elle bien bas, c'est mal de

voler.

--Tu vas me faire un sermon à présent, n'est-il pas vrai? Mange tes

cerises et ne pleure pas; le père Girard croirait que nous avons peur.

Lassé de vociférer en pure perte et de se voir narguer par un petit

vaurien, le père Girard quitta la place en jurant qu'il allait porter

plainte au garde champêtre. Nélida rentra consternée au château et fut

sévèrement réprimandée sur l'état pitoyable de sa toilette. Madame

Régnier, la mère de Guermann, qui habitait une petite maison du village,

apaisa son hargneux voisin par un peu d'argent et beaucoup de bonnes

paroles. Quant à Guermann, il ne fit d'autre amende honorable, on ne put

lui arracher d'autre excuse que ces mots, dits d'un air fier et

dédaigneux: «Elles n'étaient pas déjà si bonnes, ses cerises! et

d'ailleurs, ce n'est pas pour moi que je les avais cueillies.»

I

Quatre ans avaient passé. Nélida était entrée au couvent de l'Annonciade

pour y faire sa première communion, retardée d'année en année par un

état de langueur presque constant, qui avait donné de sérieuses

inquiétudes. Elle devait rester dans le pensionnat que dirigeaient les

dames de l'Annonciade jusqu'à ce qu'elle eût accompli ses dix-huit ans;

c'était l'âge fixé à l'avance pour son mariage. La vicomtesse d'Hespel

était complétement sous le joug des idées reçues dans le monde. Elle ne

voyait dans l'union conjugale qu'un établissement qui donnait aux femmes

un rang dans la société; le mariage était à ses yeux une affaire plus ou

moins avantageuse, dont les chances ne pouvaient et ne devaient se

calculer que la plume à la main, dans une étude de notaire. Pensant, non

sans raison, que mademoiselle de la Thieullaye, héritière d'une fortune

considérable, serait recherchée par les meilleurs partis aussitôt que

l'on annoncerait l'intention de lui donner un époux, elle en avait

conclu qu'elle pouvait sans scrupule s'épargner l'embarras de la

conduire au bal pendant plusieurs hivers, la vicomtesse préférant, et de

beaucoup, y aller encore pour son propre compte. Nélida ignorait ses

projets; mais, les eût-elle connus, elle ne s'en fût point affectée;

elle était d'humeur douce et soumise, accoutumée à un respect

instinctif, et n'avait encore jamais songé à se rendre compte ni de ses

goûts ni de ses désirs. Elle entra donc sans répugnance au couvent, et

bientôt même, sans oser se l'avouer, s'y trouva plus heureuse qu'elle ne

l'avait été dans la maison de sa tante.

Il y a dans la vie des communautés religieuses un charme solennel qui

attire et séduit les imaginations vives. Toutes ces existences

confondues en une seule existence, cette règle cachée sous laquelle tout

ploie, le silence sur toutes les lèvres, l'obéissance, ce silence de la

volonté, dans tous les coeurs; de jeunes femmes, enveloppées de deuil,

qui chantent d'une voix suave de funèbres cantiques, les sons puissants

de l'orgue vibrant sous des mains timides; toutes les sévérités de la

religion voilées d'une grâce touchante; je ne sais quel mélange

inexprimable enfin de joie et de tristesse, d'humilité et d'extase, qui

se révèle sur des visages d'une placidité mélancolique, tout cela

captive les sens émus et s'empare du coeur comme par surprise. Nélida,

plus qu'une autre, devait se laisser pénétrer de cette poésie du

cloître. Douée d'une organisation exquise, elle avait l'âme croyante,

prédisposée aux ardeurs mystiques. La douce enfant que nous avons vue,

en un beau jour de juin, aussi blanche que les nénuphars, aussi souple

que les roseaux de l'étang d'Hespel, la craintive révoltée qui courait

par la campagne avec un garçon sans peur et sans vergogne, est devenue

une jeune fille calme et grave, d'une merveilleuse beauté; mais les

roses du printemps ne sont point écloses sur sa joue; le sourire de la

confiante jeunesse n'entr'ouvre pas sa lèvre sérieuse; sa démarche est

languissante; son accent plein de larmes; sa paupière, lente à se lever,

laisse échapper des regards abattus qui semblent, chargés de tristes

pressentiments, demander grâce au destin; on dirait que toutes ses

facultés inclinent vers la douleur.

Devinant avec le coup d'oeil d'une femme et d'une religieuse ce qu'il y

avait de susceptibilités délicates dans la frêle créature qui lui était

confiée, la supérieure du couvent la prit en quelque sorte sous sa

tutelle, et, au lieu de la faire coucher au dortoir, elle lui fit

préparer, voisine de la sienne, une cellule qu'on arrangea par ses

ordres avec un soin inusité. Le lit en bois d'acajou fut abrité sous des

rideaux de mousseline; un morceau de tapisserie, bien étroit et bien

mince à la vérité, de peur de scandaliser les soeurs converses peu

habituées à voir de pareilles recherches, fut étendu au pied du lit,

afin que la jeune fille put s'y agenouiller matin et soir, sans trop

sentir le froid contact des dalles; au chevet, la supérieure suspendit

elle-même un crucifix d'ivoire d'un travail précieux; vis-à-vis, une

Vierge d'après Raphaël orna la muraille nue; chose inouïe dans la

sévérité d'un monastère, la religieuse fit apporter du jardin et placer

au-dessous de la sainte image, comme pour la mieux honorer, deux plantes

de bruyère blanche, qu'elle ordonna de renouveler aussitôt qu'on les

verrait se flétrir. Une table avec un miroir de toilette et deux chaises

en bois de figuier complétaient l'ameublement de la cellule; son unique

fenêtre ouvrait sur un quinconce de tilleuls, alors en pleine floraison,

d'où s'exhalait le plus suave parfum.

En installant Nélida dans ce petit réduit, la supérieure lui remit la

clef d'une armoire où se trouvaient réunis une trentaine de volumes qui

ne faisaient point partie de la bibliothèque du pensionnat. C'était un

trésor secret, un choix trop bien approprié aux dispositions rêveuses de

la jeune fille, de ces auteurs plus fervents qu'orthodoxes, plus séduits

que convaincus, qui n'ont cherché dans la doctrine que les sucs propres

à distiller le miel; qui n'ont vu dans l'Évangile que les parfums de

Madeleine ou la blonde tête de Jean reposant sur le sein ému du Christ,

et qui parlent, imprudents, le langage amolli des tendresses humaines

pour exprimer les ardeurs du divin amour qui les consume. Nélida profita

avec bonheur de la liberté qu'on lui laissait. L'attrait tout nouveau

pour elle de ces livres brûlants, ces voluptés de l'extase et du

ravissement en Dieu offertes ainsi tout d'un coup sans préparation, sans

contre-poids, à son imagination avide et aux instincts de sa jeunesse

qui commençaient à s'éveiller, causèrent un grand ravage dans son

esprit, Les effusions dithyrambiques des Thérèse, des Chantal, des

Liguori, dans le sein de l'époux ou de l'ami céleste, firent sur elle

l'effet d'une musique enivrante qui plonge l'âme et les sens en des

songes délicieux. Bientôt elle s'absorba dans ces lectures au point de

prendre en un dégoût mortel les études de la classe et le caquet des

pensionnaires. Elle n'avait pas trouvé d'ailleurs, parmi ces dernières,

une seule jeune fille vers laquelle elle se sentît attirée. La plupart

étaient des demoiselles nobles et riches comme elle, mais aussi pleines

de morgue, aussi entichées de leur noblesse et de leur fortune qu'elle

l'était peu elle-même. Toutes se voyaient au couvent à regret,

souhaitaient impatiemment d'en sortir, et ne s'entretenaient, dans leurs

épanchements vaniteux, que des somptuosités de la maison paternelle et

des plaisirs sans nombre qui les y attendaient.

La supérieure venait presque chaque jour, à l'issue du dernier office,

s'asseoir auprès du lit de Nélida déjà couchée, et causait avec elle,

tantôt de la première communion qui approchait, tantôt des dangers du

monde où la jeune fille allait vivre, tantôt enfin de ses lectures dont

elle lui expliquait les symboles et le sens caché à un point de vue

d'une rare élévation, avec un don particulier de persuasion et

d'éloquence. De jour en jour, la religieuse prenait un intérêt plus vif

à son élève qui, de son côté, s'attachait à elle avec passion. Mère

Sainte-Élisabeth, c'est ainsi qu'on l'appelait, avait porté dans le

monde un nom illustre, et, sous l'humilité de la robe de bure et du

bandeau de lin, il était facile de reconnaître encore en elle cette

habitude d'ascendant involontaire que donnent aux femmes une grande

naissance et une grande beauté. Elle n'était pourtant plus belle,

quoiqu'elle comptât trente ans à peine; elle avait trop souffert.

L'ovale de son visage eût été d'une pureté parfaite, mais le chagrin

avait miné ses joues; son nez droit et fier, les contours fins de sa

lèvre pâlie rappelaient les plus nobles formes de la statuaire; mais ses

yeux noirs, ardents et secs, étaient très-enfoncés dans leur orbite, et

son front était sillonné de rides qui se creusaient d'une manière

effrayante au moindre froncement de ses épais sourcils; tout en elle

portait la trace d'une lutte violente de passions dominées plutôt

qu'apaisées. Lorsqu'elle allait au choeur, grande et un peu ployée sous

ses longs voiles noirs, sa croix d'argent brillant sur sa poitrine, on

éprouvait en la voyant un sentiment mélangé de respect, d'étonnement, de

curiosité et de crainte; on sentait là une force cachée qui attirait et

repoussait tout à la fois; il semblait qu'on eût la révélation d'une

grande destinée brisée.

Un soir, rentrant à une heure plus avancée que de coutume, après une

visite de surveillance dans les dortoirs, elle aperçut de la lumière

dans la chambre de Nélida. Irritée de cette désobéissance et de l'abus

que faisait la jeune fille des privilèges qu'on lui accordait, elle

entra vivement chez elle pour lui reprocher, avec sévérité cette fois,

une veille prolongée si au delà de l'heure permise; mais un spectacle

inattendu fit évanouir sa colère. Nélida, dans sa robe de nuit, était

agenouillée au pied du crucifix, les mains jointes, les yeux levés, le

visage baigné de larmes. Ses cheveux dénoués tombaient en larges ondes

sur son vêtement blanc; ses deux pieds nus passaient à demi sous les

chastes plis qui l'enveloppaient tout entière; une petite lampe posée à

terre l'éclairait d'une lueur vacillante, et dessinait sa silhouette

incertaine sur le fond sombre de la cellule; on eût dit l'une des Marie

éplorée auprès du sépulcre vide, ou l'un de ces anges contristés par les

péchés de l'homme, tels qu'ils apparaissaient, à Florence, dans l'église

de Saint-Marc, au bienheureux frère de Fiesole. Mère Sainte-Élisabeth

demeura immobile et contempla longtemps l'enfant de ses prédilections,

si absorbée dans l'ardente prière qu'elle ne voyait et n'entendait rien

autour d'elle; puis, saisie de respect à la pensée de l'union

mystérieuse qui s'accomplissait là entre une âme sans tache et le Dieu

d'amour, la religieuse ploya les genoux; et alors, pendant plusieurs

minutes, ces deux femmes, dont l'une avait renoncé à toutes ses

espérances terrestres, tandis que l'autre posait à peine le pied sur le

seuil de la vie, firent monter vers le ciel la même prière.

Toutes deux se levèrent au même moment, et, sans proférer une parole,

elles se jetèrent dans les bras l'une de l'autre.--Qu'avez-vous? dit

enfin mère Sainte-Élisabeth du ton le plus compatissant, oubliant

qu'elle était venue là pour faire des reproches; pourquoi vous trouvé-je

ainsi toute en pleurs? Auriez-vous quelque chagrin que j'ignore? Me

cacheriez-vous quelque chose, Nélida?

--Rien au monde, ma mère, reprit la jeune fille avec un accent de vérité

convaincant.

--Mais ces larmes, cette prière, si avant dans la nuit?

--Je souffre, ma mère, reprit l'enfant; je souffre beaucoup.

--Pourquoi ne pas me le dire plus tôt? Pourquoi ne pas me confier vos

peines?

La religieuse s'était assise auprès du lit; Nélida se mit à ses pieds,

et, prenant une de ses mains dans les siennes, elle y imprima ses lèvres

brûlantes.

--Seriez-vous ici à regret? continua mère Sainte-Élisabeth, voyant que

la jeune fille gardait le silence.

--Pouvez-vous le penser? répondit Nélida. Toute ma crainte, au

contraire, est d'en sortir trop tôt. Le monde me fait peur; j'éprouve à

l'idée d'y entrer une appréhension inexplicable; il me semble certain

que j'y offenserai Dieu et que j'y perdrai mon âme. J'entends sans cesse

au dedans de moi une voix lugubre qui me dit que je dois mourir...

mourir, ou bien... mais je n'ose achever.

--Dites, mon enfant, reprit la supérieure en serrant la main de Nélida

dans sa main amaigrie.

--Ou bien, ma mère, ne jamais vous quitter, ne jamais voir le monde;

prendre le voile.

--Gardez-vous d'une telle démence! s'écria la supérieure d'une voix

vibrante.

Nélida la regarda avec surprise.

Vous pensez donc, ma mère, que je ne suis pas digne...

--Enfant, reprit mère Sainte-Élisabeth, sans lui laisser le temps

d'achever, vous ne savez pas ce que c'est que la vie du cloître! Et elle

fit à la jeune fille, qui se suspendait à sa parole, un tableau si

morne, si désolé, si pathétique et si profondément vrai de la vie

claustrale, de sa monotonie, de ses dégoûts, de ses petitesses

inévitables, que l'enfant frissonna et qu'une question bien simple, mais

à laquelle la religieuse n'avait pas songé sans doute, vint à ses

lèvres:

--Vous êtes donc bien malheureuse, ma mère?

Mère Sainte-Élisabeth tressaillit des pieds à la tête.

--Je suis ce qu'il plaît à Dieu, répondit-elle en se levant brusquement,

peu importe. Mais, mon enfant, il est insensé à moi de vous faire

veiller ainsi; votre tête s'exalte, votre corps s'épuise, vous vous

forgez des chimères. Demain il faudra voir le père Aimery et vous

mettre, plus entièrement encore que par le passé, sous sa direction.

C'est un homme plein de sagesse et de prudence; il saura mieux que moi

vous donner des conseils salutaires et rendre la paix à votre âme

inquiète.

Disant cela, mère Sainte-Élisabeth s'achemina vers la porte de la

cellule, en faisant signe à Nélida de ne pas la suivre.

Ni l'une ni l'autre ne put trouver un instant de sommeil pendant le

reste de la nuit.

Nélida; Hervé; Julien · 第 11 / 70 题