LES TERREURS D’HELÈNE

Le jury sortit de la salle de ses délibérations pour entrer dans la

salle d’audience; un frémissement parcourut la foule qui attendait

anxieusement.

Le Président du jury:

--Sur mon honneur et conscience, devant Dieu et devant les hommes, la

déclaration du jury est:

--Pierre Bretel est-il coupable d’avoir donné volontairement la mort à

son frère Joseph?

--Oui, à la majorité.

Le verdict fut muet sur les circonstances atténuantes.

Le ministère public se leva:

--Je requiers l’application de l’article 302 du Code pénal.

Et quelques instants après, le Président des assises:

--La Cour, après en avoir délibéré, condamne Pierre Bretel à la peine de

mort.

Et se tournant vers l’accusé:

--Vous avez trois jours pour vous pourvoir en cassation contre l’arrêt

qui vient de vous frapper.

* * * * *

Nous allons, s’il vous plaît, rétrograder de quelques semaines, et

entrer dans la maison du Procureur général. Sa femme recevait un des

amis de la famille.

--L’ouverture que vous me faites, dit-elle, est tellement

extraordinaire, que je demeure _stupide_, comme Cinna, et puisque vous

voulez mon avis, je vous demande le temps de réfléchir, avant de vous le

donner. Vous, monsieur Armand, jeune homme riche et distingué, vous me

parlez très sérieusement d’épouser Hélène, demoiselle de compagnie dans

ma maison, petite maison bourgeoise de province. Vous savez son

histoire. Nous l’avons prise enfant, orpheline, abandonnée. Elle avait

bien un frère, mais il avait déjà quitté la maison paternelle, et on ne

sait ce qu’il est devenu. Il y a des jours où Hélène devient femme de

chambre, et d’autres jours, cuisinière, quelquefois lectrice. Elle nous

est dévouée; c’est tout vous dire. Si elle eût épousé un ouvrier, nous

lui aurions fait une petite dot.

--Qu’importe, répondit Armand, je l’aime!

--Et je ne puis vous dire, reprit son interlocutrice, que vous ayez tort

de l’aimer. Je l’aime aussi, moi, comme si elle était ma fille.

Intelligente, distinguée, bonne, active, sérieuse et gaie, dévouée et

sage, elle est de beaucoup supérieure à la plupart des jeunes filles qui

meublent les salons. Depuis son enfance, elle est au milieu de nous,

traitée comme l’enfant de la maison. Nous avons remplacé son père et sa

mère. Depuis son enfance, j’aime à lui rendre ce témoignage, elle ne m’a

jamais causé une minute de chagrin. Son caractère est aussi heureux que

son cœur est excellent.

Mais, sachez-le bien, elle est considérée par le monde, à peu près comme

une domestique. Elle est absolument sans fortune, non pas à peu près

mais absolument. L’étonnement de vos amis dépassera ce que vous pouvez

croire. Vous entendrez les demi-mots, vous verrez des sourires. On ne se

bornera pas à constater la disproportion sociale de ce mariage

incroyable; on l’exagèrera. On dira que vous épousez une cuisinière, et

qu’apparemment ce mariage était bien nécessaire, que vous êtes un bon

jeune homme, que vous n’êtes pas de ceux qui abandonnent lâchement les

jeunes filles perdues par eux, etc., etc.

--Je crois, madame, répondit Armand, que je saurai faire respecter ma

femme. A mes yeux, elle est votre fille, et je ne m’arrêterais que

devant un refus formulé par vous.

--Ce refus, je ne le formulerai pas, répondit l’excellente femme. Je ne

puis qu’attirer votre attention sur l’énormité apparente que vous allez

commettre. Mais en réalité, la jeune fille est absolument digne de vous,

et je n’espère pas pour mon fils une femme si distinguée.

Hélène était une grande jeune fille, élancée, svelte et blonde, à la

figure douce et mélancolique. Son œil très intelligent avait toujours

l’air d’interroger, elle semblait étonnée de vivre.

Quand celle qu’elle appelait sa maîtresse lui apprit la demande de M.

Armand, elle fut quelque temps sans comprendre.

--Suis-je folle, se dit-elle? Non: probablement c’est un rêve, un rêve

que je me garderai bien de raconter à qui que ce soit.

Si l’on savait ce rêve de ma nuit, on croirait qu’il répond à quelque

pensée du jour.

L’étonnement d’Hélène était d’autant plus profond, qu’en effet, la

demande d’Armand réalisait son désir le plus intime, mais un désir si

obscur, si secret, si caché, si fou en apparence, que jamais, jamais de

la vie, elle ne se l’était avoué à elle-même. On peut rêver un voyage à

travers les étoiles! mais personne ne songe sérieusement à faire sa

malle pour ce voyage-là.

Cependant, la demande était là, claire, nette, incontestable. Hélène ne

s’éveillait pas. Elle était dans le domaine de la réalité.

Quand elle crut à son bonheur, elle n’essaya pas de l’exprimer. Elle

entra dans un enchantement intérieur, qui lui ôta l’usage de la parole.

De jolie qu’elle était, elle devint extraordinairement belle, et le

recueillement de la joie donna à sa beauté une expression solennelle.

Pendant quelques semaines, tout alla bien, très bien, admirablement

bien.

Mais, un certain jour, un matin, Hélène, comment dirai-je? Hélène cessa

d’être Hélène, et ceux qui la voyaient tous les jours, ne la reconnurent

plus.

Elle semblait regarder sans voir et écouter sans comprendre. Une stupeur

vague éteignait son œil immobile. Toutes les questions les plus

inquiètes et les plus tendres se heurtaient contre son silence obstiné.

Quand Armand la vit dans cet état, il se demanda si elle devenait folle.

A l’aspect de son fiancé, une terreur épouvantable se peignait sur son

visage amaigri. Ses joues se creusaient. Elle était si effrayée qu’elle

en devenait effrayante. Aux supplications déchirantes d’Armand, elle

finit par répondre tout bas un mot, un seul: j’ai fait un mauvais rêve.

Et, dans le fait, elle ne savait absolument pas si elle avait fait un

mauvais rêve, ou si quelque chose de réel était survenu pendant la nuit

terrible.

* * * * *

Un soir, le Procureur général rentra de la Cour, un peu pâle. C’était le

jour même de l’audience qui a ouvert ce récit. Il devait conduire sa

femme au bal, et la toilette de cérémonie était déjà préparée.

--Nous n’irons pas au bal, dit le magistrat à sa femme. Ma présence y

serait inconvenante ce soir. J’ai fait mon devoir, mais un devoir

terrible. La peine de mort est prononcée.

Hélène, qui travaillait près d’une fenêtre, étouffait depuis un instant.

Aucun regard n’était fixé sur elle; mais quand le magistrat eut fini sa

phrase, on entendit le bruit de la chute d’un corps; Hélène s’était

évanouie, et affaissée.

Inutile, n’est-ce pas? de vous raconter les efforts qui triomphèrent de

son évanouissement et _les soins intelligents qui lui furent

prodigués_;--le cliché est trop vieux.

Tout ce que je puis vous dire, c’est que le lendemain matin, Hélène

avait les cheveux blancs. Elle écrivit l’adresse d’Armand sur

l’enveloppe d’une lettre, que voici:

Monsieur Armand, nous ne nous marierons jamais. Pardonnez-moi, et

oubliez-moi. Oubliez-moi! oubliez-moi! oubliez-moi! je vous en

supplie. Nous ne nous reverrons ni dans ce monde ni dans l’autre; car

je suis damnée. Pour être heureux, oubliez-moi.

L’écriture était tremblée, irrégulière.

La jeune fille s’arrêta, couverte de sueur, épuisée par un effort

suprême.

* * * * *

Entrons dans la prison.

--Mon frère est assassiné, disait Pierre, et comme si la douleur de

cette mort horrible pour moi, n’était pas assez cuisante, on m’accuse,

moi-même du forfait qui me désespère, et on me condamne pour un crime

que j’aurais voulu empêcher ou venger au prix de mon sang. Je maudis

Dieu... C’est donc vrai. Je suis en prison, attendant l’heure fatale. Au

moins que je ne l’attende pas dans l’inaction! Il faut faire de

nouvelles tentatives. Il doit y avoir quelque part une puissance qui me

rendra justice. L’avocat n’a pas tout dit. Toute cette procédure, c’est

fait pour les coupables. Mais les innocents doivent avoir des ressources

inconnues qui ne sont pas écrites dans les codes! Oh! les monstres! Ils

m’ont condamné! Mais qu’est-ce que je dis? Les apparences étaient contre

moi. J’étais couvert de sang; je venais de tuer un animal, et pétrifié

de mon arrestation, je m’empêtrais dans mon désespoir. Mes réponses

étaient absurdes. Ma colère passe au-dessus de la tête de mes juges, qui

ont pu être trompés. Elle va à Dieu directement. Mais Dieu existe-t-il?

J’espère que non. S’il existait, mes forces ne suffiraient pas à le

maudire. Oh! ma femme! oh! mes enfants! Il faut inventer un moyen,

inventer un secours! Il faut qu’on fasse un effort nouveau! lequel? Je

ne sais! Mais un effort nouveau! Je ne me laisserai pas mourir ainsi. A

qui m’adresser?

Et Pierre, ne sachant à qui il parlait, criait comme un insensé.

--Au secours! au secours!

* * * * *

Entrons maintenant dans la chambre d’Hélène.

--Le trouble des fonctions cérébrales est profond, dit le docteur; mais

pour traiter cette folie, il est absolument nécessaire d’en connaître la

nature, c’est-à-dire la cause.

Il faut étudier et interroger son délire.

Hélène fut longtemps silencieuse; puis relevant la tête, et promenant

autour d’elle ce regard vague des yeux qui ne voient pas ce qui est, et

qui voient ce qui n’est pas:

--Vous ne devinez pas, dit-elle, tout bas, vous ne devinez pas? Et bien

je vais vous le dire!

Le Docteur, le magistrat et sa femme se regardèrent anxieux, croyant que

la révélation allait être faite.

--Je vais vous dire: je suis allée dans un endroit connu de moi seule où

l’on apprend à guillotiner. J’ai très bien profité des leçons; je sais

guillotiner, c’est une affaire d’adresse, ça s’apprend comme autre

chose. Tenez! je vais vous montrer mes essais. Voyez-vous là-bas, cet

homme qui a un petit filet de sang rouge au cou. Eh bien! c’est moi qui

ai dessiné ce linéament de couleur pourpre! Est-ce qu’elle n’est pas

jolie cette couleur? c’est un procédé de mon invention. Je guillotine,

sans qu’on s’en aperçoive seulement. Tenez! regardez donc! la tête de

cet homme ne tient presque plus sur son cou. Encore un petit mouvement

et elle se détachera. C’est moi qui ai tout préparé. Quand il va passer

près de moi, je donnerai une petite tape sur sa tête, et elle tombera.

Vous verrez l’effet d’une tête qui tombe! Moi, je commence à m’habituer.

Mais vous, pas encore!... «Allons, allons! au large! Ne passe pas si

près de moi avec ta tête à moitié détachée! Au large! au large! Ou bien

j’appelle au secours! Pourquoi me regardes-tu avec cette prunelle fixe?

Ai-je porté la main sur toi, Pierre? Non certes! Qu’ai-je fait? Rien!

Rien! Rien! C’est égal, j’ai peur! Allons! Allons! assez! Pas de vilain

jeu! Voilà encore le vilain jeu! Assez! Je te dis que j’ai peur!»

Les assistants écoutaient, retenant leur haleine, et tâchant de

comprendre. Décidément, quel crime avait-elle commis ou quel crime

croyait-elle avoir commis? Tantôt elle appelait, tantôt elle repoussait.

Tantôt elle parlait comme si elle eût frappé quelqu’un à mort, tantôt

elle s’écriait:--Je ne t’ai pas touché, je le jure! Que me veux-tu?

Le Docteur se perdait dans les labyrinthes de ce délire. Était-ce un

remords? Était-ce la folie, qui, toute seule, prenait la forme d’un

remords? Était-ce la fièvre? Mais la fièvre n’était pas en raison du

délire.

Il y avait des intervalles lucides, et alors Hélène demandait ce qui lui

était arrivé.

Tantôt elle paraissait confondre le rêve et la réalité; tantôt elle

paraissait les oublier tous les deux. En présence du docteur seul, elle

était plus calme. Si le Procureur général paraissait.--Vous me faites

horreur, lui criait-elle! Mais non! non! Qu’est-ce que je dis! C’est moi

qui vous ai trompé!

* * * * *

Cependant le sort du condamné allait s’accomplissant. Ses jours étaient

comptés. Il s’était, dans le délai légal, pourvu en cassation. Le

pourvoi avait été rejeté, comme un peu plus tard le recours en grâce.

Hélène suivait avec un intérêt sombre les diverses phases de ce drame

lugubre. Elle avait des curiosités et des épouvantes qui se mêlaient et

se confondaient. Elle écoutait avec avidité les moindres mots. Elle en

tirait des conséquences vraies ou fausses. Chaque parole entendue,

chaque intention soupçonnée se traduisait en elle par une exaltation qui

la rapprochait du délire.

Elle était poussée par une curiosité fatale vers le gouffre au fond

duquel s’élaborait son désespoir. Attirée par le vertige, elle se

penchait sur l’abîme. A la regarder délirante ou relativement calme, on

eût dit deux folies différentes et contradictoires,

Armand demandait souvent la permission d’apparaître, de jeter un coup

d’œil, d’essayer l’effet de sa présence. Le docteur opposait à ces

prières un refus obstiné.

Quant à Hélène, elle dépérissait sensiblement, se refusait à toute

conversation et faisait son service avec la régularité des froids

désespoirs qui ne tiennent plus à rien, et qui agissent automatiquement.

* * * * *

Voici l’avant-dernier jour du condamné. La journée d’après-demain sera

la journée fatale. Hélène, qui s’affaiblissait, eut une singulière

illusion. Qui sait, se dit-elle, si je ne dois pas mourir dans deux

jours? Je voudrais voir un prêtre, on ne refuse pas cela à ceux qui vont

mourir.

Le curé de la paroisse, prévenu de sa situation et de son désir,

accourut non sans émotion. Le magistrat, plus ému encore, vint au-devant

de lui:

--Monsieur le curé, lui dit-il, vous allez probablement apprendre un

secret terrible, la folie de cette fille n’est pas une folie physique.

Nous ignorons quel lien mystérieux rattache cette folie à un crime qui

semble n’avoir avec elle aucune relation. Hélène n’a jamais vu ni Pierre

Bretel, ni son frère Joseph. Elle est également étrangère au meurtrier

et à la victime, et cependant toutes ces horreurs se touchent par un

point invisible et inexplicable. Vous, Monsieur le curé, vous allez

savoir le secret. Souvenez-vous que c’est moi qui ai porté la parole

dans l’affaire Pierre Bretel. Souvenez-vous que ce n’est pas l’homme,

mais le magistrat qui vous parle en ce moment.

--Je m’en souviendrai, dit le prêtre, et vous serez le premier

dépositaire du secret que je vais recevoir, si ce secret peut avoir un

autre dépositaire que moi. Mais peut-être m’arrivera-t-il scellé du

sceau terrible de la confession, et alors, quel qu’il soit,

entendez-vous? _quel qu’il soit_, mes lèvres seront fermées.

Le prêtre s’enferma avec Hélène. Leur entretien fut suivi d’un silence,

et le silence fut suivi d’un cri.

--Au nom du ciel, au nom du ciel, disait le prêtre d’une voix

déchirante, permettez-moi de parler.

--Non! Non!

Le prêtre sortit plus mort que vif: sa pâleur était effrayante. Mais il

fit signe au magistrat qu’un silence épouvantable et invincible lui

était imposé.

Dans la journée, le Procureur général alla rendre visite au

Cardinal-Archevêque. Il lui exposa la situation avec tous les doutes

qu’elle faisait naître en lui, avec toutes les craintes qu’elle lui

suscitait, avec toutes les hypothèses étranges qui se présentaient à son

esprit.

--Souvenez-vous, Éminence, dit-il enfin, qu’après-demain doit avoir lieu

l’exécution capitale. Je sais qu’il y a un secret; je sais qu’il y a

quelque chose à savoir, et j’ignore entièrement la nature de ce quelque

chose.

Le Cardinal lui serra la main.

--Je comprends vos angoisses, dit-il, et je les partage. Le secret qu’a

reçu le prêtre est aussi inviolable vis-à-vis de moi que vis-à-vis de

vous. Mais je vous promets de faire demain matin une tentative.

* * * * *

Le lendemain matin, Hélène, plus forte que la veille, s’était levée, et

se livrait dans la cuisine, aux occupations les plus vulgaires de la vie

quotidienne.

On frappe à la porte.

--Ouvrez, dit-elle, sans regarder. Le visiteur ouvrit et ne parla pas.

Étonnée de ce silence, elle jeta vers la porte un regard interrogateur.

En grand costume, revêtu de la pourpre romaine, devant elle était à

genoux le Cardinal-Archevêque. Habituée à ne plus bien distinguer la

réalité du rêve, Hélène se crut en délire. Étrange hallucination!

pensait-elle, et ses yeux agrandis par l’étonnement, se fixaient

immobiles sur le prélat agenouillé.

Après un long silence:

--Fantôme, dit-elle, que me veux-tu? N’ai-je pas assez souffert?

--Ne vous troublez pas, ma fille, répondit le Cardinal. Je ne suis pas

un fantôme. Votre archevêque se présente devant vous, dans la posture

des suppliants, parce qu’il est un suppliant. Il vous demande, non pas

une confession, mais l’aveu humain de votre secret, et il vous le

demande pour le répéter.

Vaincue par la majesté de ce sublime agenouillement:

--Monseigneur, monseigneur, dit-elle; le condamné est innocent; je

connais le coupable; voilà de quoi je meurs. Mais le livrer, jamais!

jamais!

--Il le faut, ma fille, quel qu’il soit.

Hélène s’affaissa sur une chaise.

--Il le faut, ma fille, quel qu’il soit.

--Relevez-vous, Monseigneur, relevez-vous!

--Non, ma fille, pas avant de vous avoir entendue. Il y a en ce moment

deux enfants qui voient l’échafaud se dresser, et qui doutent peut-être

ou de l’innocence de leur père ou de la justice de Dieu. Vous voyez bien

que je ne peux pas me relever!

Hélène se tordait les mains, le Cardinal restait à genoux, muet. Sa tête

s’inclina fatiguée, et un rayon de soleil tomba sur ses cheveux blanchis

qui resplendirent comme de l’argent.

Alors Hélène, baissant la voix:

--J’étais allée, dit-elle, dans une maison du faubourg, veiller une

vieille femme malade. Au milieu de la nuit, j’entendis, dans une chambre

voisine, séparée par une mince cloison, j’entendis des bruits étranges,

suivis de paroles plus étranges. Il me sembla qu’on remuait des masses

d’or, puis deux voix se firent entendre. L’une d’elles disait: «Nous

l’avons frappé tous deux à la fois de deux coups si roides qu’il est

tombé, sans pousser un soupir.

--Plus bas, disait l’autre voix, plus bas!

Dans mon épouvante, je jetai un cri qui me trahit, et je descendis

quelques marches de l’escalier. Un homme était devant moi:

--Tu as entendu, me dit-il; tu vas mourir, et il me poussa dans sa

chambre. Puis, d’un geste, il indiqua à son compagnon ce qu’il voulait

faire.

--Assez de sang, pour cette nuit, dit l’autre!

Et, se tournant vers moi:

--Jure-nous le silence, dit-il, sur ton salut éternel et sur la vie de

ton fiancé. Si tu nous trahis, vous serez frappés tous deux, lui

d’abord, toi ensuite.

--Non, je ne sais pas comment tant d’horreurs peuvent tenir en une seule

minute. Je jurai tout ce qu’on voulut: mais au fort de cette horreur,

quand la seconde voix avait parlé, malgré ce qu’elle disait, elle avait

soulevé en moi je ne sais quels souvenirs d’enfance qui tranchaient

épouvantablement sur l’heure actuelle.

--J’avais la tête cachée et serrée dans mes mains. Le second homme et

moi, nous ne nous étions pas vus. Tout à coup, il me sépara violemment

les mains, et nous nous regardâmes en face, et nous jetâmes deux cris.

C’était...

Hélène s’arrêta. Le prélat lui posa la main sur la tête comme pour lui

faire puiser dans sa bénédiction la forcer d’articuler. Il se releva

pour la soutenir.

La tête de la jeune fille défaillante s’affaissa sur la poitrine du

vieillard.

--C’était...

--Achevez, ma fille...

--C’était mon frère!

* * * * *

Le paysage a changé. Trois ans après ces événements, un jeune homme et

une jeune femme se promenaient sur les bords du Rhin. Un magnifique

coucher de soleil empourprait les montagnes. La jeune femme se tourna

vers son mari avec une tendresse mélancolique et, reconnaissant le

paysage illustré par Victor Hugo, ces vers lui montèrent d’eux-mêmes du

cœur aux lèvres:

Oui, ce soleil est beau. Ces rayons, les derniers,

Sur le front du Taunus posent une couronne.

Le fleuve luit; le bois de splendeurs s’environne.

Les vitres du hameau là-bas sont tout en feu!

Que c’est beau! que c’est grand! que c’est charmant, mon Dieu!

Tout à coup, les yeux d’Hélène se troublèrent, comme si le vent du passé

lui eût apporté une menace d’épouvante; mais Armand la regarda avec la

victorieuse autorité de l’amour, et la paix rentra dans son âme.

Contes extraordinaires · 第 72 / 75 题