Un jour le colibri entraîna Marie aux bords du Rhin. Le fleuve
majestueux, qui serpentait devant elle, lui causa un sentiment inconnu
de grandeur et de puissance. Elle voulut boire l’eau du Rhin et s’y
baigner. Comme elle se penchait, une image frappa ses regards; Marie
l’admira naïvement, sans songer tout d’abord que cette image était la
sienne. Elle se baissa; son image approcha d’elle et lui dit à voix
basse:
--Ne crains rien, Marie, tu peux me regarder sans peur, je suis belle:
je te rends grâce, ma bien-aimée, ton haleine ne m’a pas ternie. Je ne
te quitte ni jour ni nuit; quand le sommeil ferme tes paupières, il
ferme aussi les miennes, et je repose près de toi, dans le calme et dans
la paix. Marie, Marie, endors-toi doucement!
Et Marie s’endormait. Le colibri fidèle se cacha et s’endormit près
d’elle. Quand la jeune fille se réveilla, un nuage rose qui passait sur
sa tête s’entr’ouvrit, et elle aperçut encore son image aussi pure,
aussi charmante que dans le fleuve, mais plus brillante, plus glorieuse.
--O jeune fille! criait-elle les bras tendus, que tu es belle. Je
t’aime, et je voudrais te ressembler.
Elle courut vers l’orient, mais l’image avait disparu. Le vent du Rhin
agita les arbres de la forêt de Rheintein, et, dans le frémissement du
feuillage, Marie crut distinguer quelques paroles: il lui sembla que les
fleurs mêlèrent leurs voix aux voix des arbres.
Le lendemain, Marie, quand elle arriva sur les Rochers-Rouges, ne trouva
pas le colibri à sa place ordinaire; les roses ne parlaient plus, la
nature était devenue muette et indifférente. Marie chercha partout dans
la campagne désolée, celui qui manquait au rendez-vous; mais, quand elle
voulut l’appeler, elle s’aperçut qu’elle ne savait pas son nom. Tout à
coup, là-haut, à perte de vue, elle entrevit une seconde le colibri qui
volait à tire d’aile; elle entendit une divine et lointaine harmonie.
Tout disparut.
Marie était seule désormais sur la montagne. Le soleil ne se montrait
plus, la nature était muette; il faisait froid; un ciel uniformément
gris pesait sur les rochers sans couleur, ils ne s’embrasaient plus au
soleil couchant comme dans les beaux jours. Chaque heure ajoutait sa
tristesse à la tristesse de l’heure précédente. Marie, insensible à
tout, restait immobile de longues heures, les yeux fixés à l’horizon;
elle dépérissait, elle étouffait; elle ne connaissait plus les
frémissements de la joie et les émotions de la santé.
«Il reviendra,» pensait-elle, et, sans rien voir, sans rien entendre,
plongée dans une douleur muette, elle attendait son ami. Si un bruit la
réveillait de sa contemplation douloureuse, elle travaillait et ramenait
rapidement près d’elle son regard. «Pas encore, disait-elle, ce n’est
pas lui.» Et elle restait debout sur la plus haute cime de la plus haute
montagne; elle attendait.
Quelquefois elle levait la tête pour chercher l’air, mais l’air la
fuyait comme s’il eût disparu avec l’oiseau voyageur. La jeune fille ne
sentait plus la vie que par la souffrance, et quand elle rentrait à la
cabane, son père était effrayé de sa pâleur. Elle redoublait pour lui de
soins et d’attentions. Le bûcheron lui dit un jour:
--Marie, je n’ose plus te prendre sur mes genoux comme autrefois; je
crains par moments que tu ne m’aies échappé sans me prévenir, et que tu
n’habites déjà cet autre monde dont tu me parlais quelquefois quand tu
étais toute petite.
--Rassurez-vous, mon père, répondit Marie, je sens que je suis encore
sur la terre.
Le bûcheron baisa au front la jeune fille avec autant de respect et
d’amour que s’il eût caressé les blanches ailes d’un ange pour le
supplier de ne pas s’envoler encore; mais, pendant que le vieillard
voyait sur le front de sa fille ces reflets de lumière qui le charmaient
et l’effrayaient, Marie ne sentait, elle, que le poids cruel qui pesait
sur sa tête et la chaîne inexorable qui la retenait en bas.