Ce jour-là, le cor retentit dans la forêt des Rochers-Rouges; le
rhingrave chassait.
Ève prêta l’oreille, elle entendit de loin les aboiements sauvages de la
meute. Un cerf était lancé; la jeune fille se plaça sur son passage. Au
bout de quelques heures, le magnifique animal, harcelé depuis le matin,
tomba sans force tout près d’Ève. Elle courut vers lui, le couteau à la
main. Le cerf, vaincu, pleurait et demandait grâce. Ève l’assassina. Le
rhingrave approchait, il vit de loin l’exploit de la jeune fille et
s’approcha d’elle pour la féliciter; mais peu à peu il oublia le cerf et
la chasse. Ève avait une tête méridionale, l’œil profond et suave, le
teint cuivré; une magnifique chevelure blonde et dorée tombait fièrement
sur ses épaules; élancée, grande, forte et cependant élégante, elle
semblait faite pour être l’épouse, la compagne d’un chasseur où d’un
guerrier. Le seigneur du Rhin resta pensif. Le soir, pendant que ses
compagnons de plaisir mangeaient et buvaient dans le grand salon du
château, le seigneur partit seul, à pied. A la même heure, Ève, debout
et inquiète, se promenait devant la cabane. Elle vit de loin approcher
le rhingrave, comme la veille elle avait vu approcher son père.
«C’était donc vrai!» s’écria-t-elle.
* * * * *
Un mois plus tard, tout le pays était en fête. Le rhingrave rentrait
dans son château et y ramenait la jeune femme qu’il venait d’épouser.
Ève, vêtue de blanc, était pâle et glacée. Elle entra dans la chambre
nuptiale, et le premier objet qui frappa ses regards, ce fut une glace
superbe. La nouvelle mariée y vit son image, et elle crut voir quelque
chose d’étrange mêlé aux fleurs de sa couronne. Enfin elle s’aperçut que
le bouquet qu’elle tenait à la main était fané. Le rhingrave entra dans
sa chambre pour rejoindre son épouse.
--Seigneur, lui dit Ève en lui présentant le bouquet, je vous offre les
premières fleurs qui tombent de ma couronne nuptiale.
--Madame, répondit-il en souriant, je les accepte.
--Dort-on dans ce château? reprit la jeune femme.
--Pourquoi cette question, madame?
--Ne me demandez pas _pourquoi_? dites-moi si l’on dort.
--Si vous craignez le bruit, madame, commandez le silence, et le silence
viendra. Vous êtes dame et châtelaine; vos caprices ont été des ordres
et le seront toujours. On a préparé pour vous, selon vos désirs, une
chambre tendue de blanc et une chambre tendue de noir: choisissez! Où
m’ordonnez-vous de vous conduire?
--Ne me parlez pas de la chambre blanche. Ne devinez-vous pas qu’une
couleur sombre se détacherait là d’une manière horrible?
--Allons donc dans la chambre noire, dit le rhingrave avec un sourire.
--Non, non, dit Ève avec égarement. Il approcherait sans être aperçu.
--Venez, madame, pour chasser les idées qui vous obsèdent, vous promener
dans vos domaines.
Les deux époux sortirent; mais Ève crut remarquer que les fleurs qui
couvraient la campagne se fanaient à son approche.
--Rentrons, dit-elle.
Les fêtes furent magnifiques; on était accouru de toutes parts aux noces
du seigneur rhingrave; les paysans chantaient, dansaient, buvaient. Vers
le soir, des jeux de toute espèce furent organisés. Enfin, on illumina
la campagne; la verdure éclairée offrait un spectacle charmant. Un bal
magnifique devait être donné dans le château seigneurial. Marie, qui
depuis le matin s’était prise d’une tristesse inconnue, refusa d’y
assister. Le bûcheron porta cette nouvelle à Ève.
--Elle est jalouse, répondit la jeune femme.
Vers le soir, elle prit le rhingrave à part.
--Seigneur, lui dit-elle, j’ai une grâce à vous demander.
--Parlez, madame, vos prières sont des ordres; vous êtes
toute-puissante.
A cette parole terrible, Ève frissonna de la tête aux pieds.
--Eh bien, dit-elle, faites fouiller de fond en comble cet appartement,
afin que rien d’étrange n’y apparaisse.
--Vous serez obéie, madame.
--Encore obéie! toujours obéie! pensait-elle en le quittant.
Deux heures après cette conversation, le bal s’ouvrit. Un jeune
seigneur, d’un aspect étrange, dansa le premier avec la châtelaine. Elle
lui trouva les mains froides et l’haleine glacée. Au milieu du bal, un
feu d’artifice fut tiré sous les fenêtres du château. C’était une
surprise du rhingrave. Ève s’aperçut, à la première fusée, qu’elle
venait de désirer un feu d’artifice.
Le bûcheron s’approcha de sa fille:
--Ève, lui dit-il à l’oreille, es-tu heureuse?
Mais la jeune femme tourna la tête avec une horreur indicible. A travers
le fracas des détonations, elle venait d’entendre derrière elle, tout
près, tout près, un petit bruit, un frôlement.