III

Ce jour-là, le cor retentit dans la forêt des Rochers-Rouges; le

rhingrave chassait.

Ève prêta l’oreille, elle entendit de loin les aboiements sauvages de la

meute. Un cerf était lancé; la jeune fille se plaça sur son passage. Au

bout de quelques heures, le magnifique animal, harcelé depuis le matin,

tomba sans force tout près d’Ève. Elle courut vers lui, le couteau à la

main. Le cerf, vaincu, pleurait et demandait grâce. Ève l’assassina. Le

rhingrave approchait, il vit de loin l’exploit de la jeune fille et

s’approcha d’elle pour la féliciter; mais peu à peu il oublia le cerf et

la chasse. Ève avait une tête méridionale, l’œil profond et suave, le

teint cuivré; une magnifique chevelure blonde et dorée tombait fièrement

sur ses épaules; élancée, grande, forte et cependant élégante, elle

semblait faite pour être l’épouse, la compagne d’un chasseur où d’un

guerrier. Le seigneur du Rhin resta pensif. Le soir, pendant que ses

compagnons de plaisir mangeaient et buvaient dans le grand salon du

château, le seigneur partit seul, à pied. A la même heure, Ève, debout

et inquiète, se promenait devant la cabane. Elle vit de loin approcher

le rhingrave, comme la veille elle avait vu approcher son père.

«C’était donc vrai!» s’écria-t-elle.

* * * * *

Un mois plus tard, tout le pays était en fête. Le rhingrave rentrait

dans son château et y ramenait la jeune femme qu’il venait d’épouser.

Ève, vêtue de blanc, était pâle et glacée. Elle entra dans la chambre

nuptiale, et le premier objet qui frappa ses regards, ce fut une glace

superbe. La nouvelle mariée y vit son image, et elle crut voir quelque

chose d’étrange mêlé aux fleurs de sa couronne. Enfin elle s’aperçut que

le bouquet qu’elle tenait à la main était fané. Le rhingrave entra dans

sa chambre pour rejoindre son épouse.

--Seigneur, lui dit Ève en lui présentant le bouquet, je vous offre les

premières fleurs qui tombent de ma couronne nuptiale.

--Madame, répondit-il en souriant, je les accepte.

--Dort-on dans ce château? reprit la jeune femme.

--Pourquoi cette question, madame?

--Ne me demandez pas _pourquoi_? dites-moi si l’on dort.

--Si vous craignez le bruit, madame, commandez le silence, et le silence

viendra. Vous êtes dame et châtelaine; vos caprices ont été des ordres

et le seront toujours. On a préparé pour vous, selon vos désirs, une

chambre tendue de blanc et une chambre tendue de noir: choisissez! Où

m’ordonnez-vous de vous conduire?

--Ne me parlez pas de la chambre blanche. Ne devinez-vous pas qu’une

couleur sombre se détacherait là d’une manière horrible?

--Allons donc dans la chambre noire, dit le rhingrave avec un sourire.

--Non, non, dit Ève avec égarement. Il approcherait sans être aperçu.

--Venez, madame, pour chasser les idées qui vous obsèdent, vous promener

dans vos domaines.

Les deux époux sortirent; mais Ève crut remarquer que les fleurs qui

couvraient la campagne se fanaient à son approche.

--Rentrons, dit-elle.

Les fêtes furent magnifiques; on était accouru de toutes parts aux noces

du seigneur rhingrave; les paysans chantaient, dansaient, buvaient. Vers

le soir, des jeux de toute espèce furent organisés. Enfin, on illumina

la campagne; la verdure éclairée offrait un spectacle charmant. Un bal

magnifique devait être donné dans le château seigneurial. Marie, qui

depuis le matin s’était prise d’une tristesse inconnue, refusa d’y

assister. Le bûcheron porta cette nouvelle à Ève.

--Elle est jalouse, répondit la jeune femme.

Vers le soir, elle prit le rhingrave à part.

--Seigneur, lui dit-elle, j’ai une grâce à vous demander.

--Parlez, madame, vos prières sont des ordres; vous êtes

toute-puissante.

A cette parole terrible, Ève frissonna de la tête aux pieds.

--Eh bien, dit-elle, faites fouiller de fond en comble cet appartement,

afin que rien d’étrange n’y apparaisse.

--Vous serez obéie, madame.

--Encore obéie! toujours obéie! pensait-elle en le quittant.

Deux heures après cette conversation, le bal s’ouvrit. Un jeune

seigneur, d’un aspect étrange, dansa le premier avec la châtelaine. Elle

lui trouva les mains froides et l’haleine glacée. Au milieu du bal, un

feu d’artifice fut tiré sous les fenêtres du château. C’était une

surprise du rhingrave. Ève s’aperçut, à la première fusée, qu’elle

venait de désirer un feu d’artifice.

Le bûcheron s’approcha de sa fille:

--Ève, lui dit-il à l’oreille, es-tu heureuse?

Mais la jeune femme tourna la tête avec une horreur indicible. A travers

le fracas des détonations, elle venait d’entendre derrière elle, tout

près, tout près, un petit bruit, un frôlement.

Contes extraordinaires · 第 54 / 75 题