CONTE BRETON

I

Ce jour-là, bien que ce ne fût pas un dimanche, on voyait dans les

sentiers, le long des prés, les jeunes filles en habit de fête. Elles

avaient le jupon de drap orné de galon; elles avaient le corsage rouge

et noir, et la grande coiffe de mousseline. C’est que, ce jour-là,

Ivonne s’était mariée à Jean-Marie. Jean avait tiré au sort il y avait

un mois; il avait eu un bon numéro; on avait fait bien vite la noce.

Marie avait seize ans; Jean en avait vingt et un; les deux enfants

pouvaient entrer en ménage.

La journée allait finir; le repas de noce était fait. Ivonne aurait

craint quelque malheur si elle n’eût porté quelques débris du repas

solennel à la vieille Marie.

La vieille Marie était respectée dans le canton. Elle donnait,

disait-on, de bons conseils. Elle vivait seule, ne prenant part à aucune

fête. Nul ne savait ce qui se passait ni en elle, ni chez elle. Les

paysans la suspectaient, et en même temps la révéraient.

Ivonne, suivie de quelques jeunes filles curieuses et presque effrayées,

alla donc faire visite à la vieille. Elles la trouvèrent assise sur le

seuil de sa cabane.

--Tenez, mère Marie, dit Ivonne en approchant, voici un gâteau qui vient

de mon dîner de noce, un gâteau de froment.

--Merci, dit la vieille sans lever les yeux.

--Voyons, mère Marie, dit encore Ivonne, est-ce que notre visite ne vous

est pas agréable?

--Les jeunes gens croient toujours faire plaisir aux vieux, quand ils

viennent les voir, répondit Marie la centenaire.

Marie avait, dit-on, cent trois ans.

--Il y a des vieux à qui la jeunesse rappelle le bonheur, ajouta-t-elle

après un silence. Mais il n’en est pas ainsi pour tous les vieux!

--Que vous rappelle-t-elle, mère? dit Ivonne, d’une voix presque

tremblante, mais en s’asseyant, comme une personne qui veut demeurer et

insister pour savoir.

--Elle me rappelle mon histoire, dit Marie la centenaire.

--Ah! une histoire! crièrent les jeunes filles. Mère Marie, contez-nous

une histoire.

La vieille les regarda d’un air mécontent.

--Mère, dit gravement Ivonne, qui n’avait pas pris part à la joie

bruyante de ses compagnes, voulez-vous me dire votre histoire? Je suis

une femme à présent. Peut-être pourrai-je profiter de vos paroles.

Contes extraordinaires · 第 25 / 75 题