Certains soupirent après les gloires de ce monde, et certains
soupirent après le paradis que promet le Prophète.
Ah! prenez l’argent comptant, et laissez là le crédit. Ne prêtez
pas l’oreille au roulement d’un tambour lointain.
Il y a quelque chose de très fâcheux dans le caractère anglo-saxon.
A peine l’_Afrique_ avait-elle jeté l’ancre dans les Détroits de Penang
que deux de nos compagnons de voyage furent frappés de folie, en
apprenant qu’à ce moment même un autre steamer partait pour Singapour.
S’ils s’embarquaient, ils gagneraient plusieurs jours.
Dieu sait pourquoi le temps leur semblait si précieux.
A cette nouvelle, ils s’élancèrent vers leurs cabines et se mirent à
faire leurs malles comme si leur salut en dépendait.
Ensuite ils coururent à la coupée, et un _sampan_ les emporta, en nage,
mais heureux.
Ils faisaient un voyage d’agrément, et ils avaient peut-être gagné trois
jours.
Le voilà leur agrément.
Vous rappelez-vous la description, que fait Besant[13], de l’Ile
Palmiste, dans _Ma fillette_ et _Ce fut ainsi qu’ils se marièrent_?
[13] Walter Besant (1838-1902) romancier fécond, qui connut les gros
succès soit seul, soit en collaboration avec James Rice.
Penang, c’est l’Ile Palmiste.
Je fis cette découverte sur le navire, en contemplant les collines
boisées qui dominent la ville et les régiments de palmiers qui, à la
distance de trois milles, signalaient la côte de la Province de
Wellesley.
L’air était doux, chargé d’indolence, et le long des flancs du navire,
des bateaux circulaient surchargés de Madrassis aux nombreux
bijoux,--ceux-là même auxquels Besant fait allusion.
Un furieux coup de vent passa sur l’eau et effaça les rangées de maisons
basses, couvertes en tuiles rouges, qui constituent Penang, et les
ombres de la nuit succédèrent à l’orage.
Je mis dans ma poche la règle de douze pouces qui devait me servir à
mesurer l’Univers, et je pleurai presque d’émotion, lorsque en mettant
le pied sur la jetée, je tombai sur un Sikh,--un Sikh à barbe
magnifique, avec des molletières blanches, et un fusil.
Telle l’eau froide dans un pays altéré, telle la vue d’une figure du
vieux pays.
Mon ami était de Jandiala, dans le district d’Umritsar.
Je connaissais bien Jandiala, n’était-il pas vrai?
Je me mis à lui débiter toutes les nouvelles que je pus me rappeler, au
sujet des récoltes, et des armées, et des déplacements des grands
personnages dans le Nord lointain.
Mon Sikh rayonnait.
Il faisait partie de la police militaire.
C’était un service agréable, mais naturellement cela vous retenait loin
du vieux pays.
La besogne n’était point pénible et les Chinois n’étaient pas très
ennuyeux.
Ils se battaient entre eux, mais «ils ne tiennent pas du tout à se
montrer effrontés avec _nous_».
Et le gros homme se dandina avec le lent roulis et le balancement de
tout un régiment de vapeurs, pendant que j’étais tout ragaillardi à
l’idée que l’Inde--l’Inde que je me donne le genre de haïr,--n’était pas
si loin que cela, après tout.
Vous connaissez notre tendance incorrigible à tout blâmer en province.
Calcutta feint de s’étonner qu’Allahabad possède une bonne salle de
danse; Allahabad se demande s’il est vrai, bien vrai que Lahore ait une
fabrique de glaces, et Lahore se donne l’air de croire qu’à Peshawar, on
dort avec ses armes au côté.
Ce fut d’une façon fort semblable que je me divertis en voyant à Rangoon
un tramway à vapeur, et après notre départ de Moulmeïn, nous nous
attendions absolument à trouver les confins de la civilisation.
Vanité et ignorance reçurent un rude choc en se trouvant en présence
d’une longue rue, le quartier des affaires, une rue dont les maisons
avaient deux étages, une rue remplie de voitures de louage, d’enseignes,
et où pullulaient les _jinrickshaws_.
Vous autres, gens de l’Inde, vous n’avez jamais vu un véritable
_’rickshaw_.
Il y en a environ deux mille à Penang, et il n’y en a pas deux qui se
ressemblent.
Ils sont laqués de figures hardies représentant des dragons, des
chevaux, des oiseaux, des papillons.
Leurs brancards sont d’un bois noir renforcé de métal blanc, et si
solides que le coolie s’asseoit dessus pendant qu’il attend son client.
Il n’y a qu’un seul coolie, mais il est vigoureux, il court tout aussi
vite que six hommes des Collines.
Il tient sa queue de cochon roulée, car il est de Canton,--et c’est un
inconvénient pour les Sahibs qui ne savent point parler tamil, malais ou
cantonais.
N’était cela, on le dirigerait aussi aisément qu’un chameau.
Les hommes des ’rickshaws sont patients, endurants.
L’individu de mauvaise mine, qui conduisait ma voiture, les cinglait
quand ils se trouvaient à portée de son fouet, et faisait tout son
possible pour passer sur eux, en se dirigeant vers les cascades, qui
sont à cinq milles plus loin que la ville de Penang.
Je m’attendais à voir les bâtisses s’arrêter par crainte d’être
étouffées dans l’épaisseur des bois de cocotiers. Mais elles s’y
continuaient en rues nombreuses, qui ressemblent beaucoup à Park Street
et Middleton Street, à Calcutta, où les maisons à volets, sortes
d’hybrides, entre un bungalow indien et une cabane à lapins de Rangoon,
luttaient contre la verdure et des crotons aussi gros que de petits
arbres.
Par intervalles, flamboyait la façade d’une maison chinoise toute
découpée à jour, avec son vermillon, son noir de fumée et ses ors, avec
ses lanternes chinoises de six pieds suspendues au-dessus des entrées,
et ses échappées sur des arbustes taillés en formes bizarres, dans des
jardins bien soignés.
Nous nous engageâmes dans des routes bordées de maisons indigènes
qu’ombrageaient les palmes toujours vertes des cocotiers chargés de
jeunes fruits.
L’air chaud était chargé des aromes de la végétation, parfum différent
de celui qu’exhale la terre après la pluie.
Un oiseau, je ne sais lequel, lança un appel dans les profondeurs du
feuillage, et un vague murmure de tonnerre se faisait entendre dans les
montagnes, comme nous en approchions, mais partout ailleurs, calme
complet, et la sueur gouttelait sur nos figures.
--Maintenant il faut que vous montiez à pied cette côte, dit le
conducteur, en nous montrant une petite barrière fermant un jardin
botanique bien tenu. Toutes les voitures s’arrêtent ici.
Nos membres se mouvaient comme s’ils étaient de plomb. Nous respirions
péniblement.
A chaque pas nous aspirions en quelque sorte la vapeur d’un bain turc.
Le sol était tout vivant de moiteur et de chaleur; et les
arbres--j’étais trop ensommeillé pour lire les étiquettes qu’avait
écrites un homme d’une activité farouche,--étaient, eux aussi, moites et
chauds.
La voix de l’eau murmurait quelque chose à mi-chemin de la hauteur, mais
j’étais trop ensommeillé pour prêter l’oreille, et sur le sommet de la
colline un gros nuage était posé, tout à fait pareil à un édredon sous
lequel tout se tasse bien confortablement.
Dans l’après-midi on arriva en un pays
Où il semblait que ce fût toujours l’après-midi.
Je m’assis à l’endroit où je me trouvais, car je voyais que le chemin
montant était très raide, et grossièrement taillé en degrés, et je
succombais à un irrésistible besoin de sommeil.
J’étais à l’entrée d’une toute petite gorge, à l’endroit même où les
mangeurs de lotus s’étaient assis quand ils avaient commencé leur
chanson, car je reconnus la Cascade, et l’air qui flottait autour de mes
oreilles «respirait comme un homme qui a le cauchemar».
Je regardai et compris qu’il me serait impossible de rendre par des mots
le génie de cet endroit.
--Je ne sais pas jouer de la flûte, mais j’ai un cousin qui joue du
violon.
Je connaissais un homme qui le savait.
Certains disaient que ce n’était point un homme chic et que je courrais
peut-être le risque de prêter à mal penser de ma morale, mais en un tel
climat cela importe peu.
Voyez-vous, prenez le pire de tous les romans de Zola, et lisez-y la
description qu’il fait d’une serre chaude.
C’était bien cela.
«Plusieurs mois s’écoulèrent, mais il n’y avait ni gelée, ni chaleur
brûlante qui marquât le passage du temps».
Je sentais seulement, et avec une acuité des plus douloureuses, que je
devais «_faire_» la Cascade.
Je gravis donc les degrés de la côte, bien que chaque tas de pierres me
criât: «Assieds-toi», et je finis par découvrir un petit cours d’eau qui
glissait sur la face d’un rocher, pendant qu’un cours d’eau bien plus
considérable descendait sur la mienne.
Puis, nous partîmes pour déjeuner, l’estomac méritant toujours plus
d’égard qu’aucun stock de sentiment.
Un détour de la route fit disparaître les jardins et taire le bruit des
eaux et cette aventure finit pour toujours.
Les aventures sont comme les cigares. Elles commencent désagréablement.
Au milieu elles ont un goût parfait, et quand on arrive au bout, ce sont
choses bonnes à jeter et qu’il ne faut jamais ramasser...
Il se nommait John et avait une tresse de cinq pieds de long, en vrais
cheveux et non en soie tressée.
Il tenait un hôtel sur la route et nous fit manger un poulet dans la
chair innocente duquel avaient été introduits de force des oignons et
d’étranges légumes.
Jusqu’alors nous avions redouté les Chinois, surtout quand ils
cuisinaient, mais en ce moment nous aurions mangé tout ce qu’ils nous
auraient servi.
Le repas se termina par une pomme de pin, d’une demi-guinée, et une
sieste.
C’est là une belle chose, que nous autres gens de l’Inde--mais je ne
suis plus de l’Inde,--nous ne comprenons point.
Vous vous allongez et vous laissez le temps passer.
Vous n’éprouvez aucune lassitude, et vous ne voudriez pas dormir. Vous
êtes pénétré d’une divine somnolence, bien différente du lourd et morne
engourdissement d’une chaude journée de dimanche, ou du repos affairé
d’une matinée européenne.
Maintenant je commence à mépriser les romanciers qui parlent de siestes
dans les climats froids.
Je connais le véritable sens de ce mot.
* * * * *
J’ai tâché de faire diverses emplettes, un _sarong_, qui n’est autre
chose qu’un _putso_, qui n’est autre chose qu’un _dhoti_; une pipe, et
un «maudit kris malais».
Les _sarongs_ viennent presque tous d’Allemagne; les pipes, de chez les
prêteurs sur gages; et en fait de kris, on ne voit guère que des espèces
de petits cure-dents bien incapables de traverser le cuir d’un Malais.
Dans la ville indigène, j’ai trouvé une nombreuse armée de Chinois--je
n’aurais pas cru qu’il y en eût autant, même en Chine--campée dans des
rues et des maisons spacieuses, les uns expédiant à Singapour de l’étain
en barres, d’autres conduisant de belles voitures, d’autres fabriquant
des chaussures, des chaises, des habits, en un mot tout ce qu’on peut
souhaiter dans une grande ville.
C’étaient les corps d’avant-garde de l’armée mongole en marche.
Les éclaireurs sont à Calcutta.
Il y a une colonne volante à Rangoon.
Mais ici commence le corps principal, fort de quelques centaines de
mille, à ce qu’on dit.
N’était-ce pas De Quincey qui avait en horreur les Chinois, leur
inhumanité et leur nature impénétrable[14]?
[14] Voir _Confession d’un mangeur d’opium_, trad. V. Descreux.
Certainement les gens de Penang ne sont pas beaux: ils sont mêmes
terribles à contempler.
Ce sont des travailleurs énergiques, chose évidemment malhonnête dans ce
climat, et leurs yeux ressemblent parfaitement à ceux des dragons, leurs
animaux favoris.
Nos dieux indous sont passables. Il en est même de facétieux--témoin
notre gros pansu de Ganesh, mais que faire d’un peuple qui se complaît
en des monstres rampants et met aux arêtes de ses toitures des
guirlandes de flammes, ou des vagues marines?
Ils fourmillaient partout, et toutes les fois qu’il s’en trouvait trois
ou quatre ensemble, ils mangeaient des choses innommables.
Ne raffolent-ils pas des boyaux de canard?
Nos passagers du pont, je le sais, faisaient un somptueux festin avec
des détritus mendiés au maître d’hôtel et assaisonnés de poudre
insecticide pour écarter les fourmis.
Cela, je le répète, n’est point naturel: quand on travaille comme un
homme, on doit se nourrir comme un homme.
J’arrivai à comprendre très bien, après une couple d’heures (cette
expression sent bien son Globe-trotter) une couple d’heures passées dans
la ville chinoise, pourquoi l’Anglo-Saxon de caste inférieure déteste le
Céleste.
--Il m’a fait peur: en conséquence, je n’ai pris aucun plaisir à
regarder ses demeures, ses marchandises, et sa personne...
*
* *
L’odeur de l’encre d’imprimerie est étonnamment pénétrante.
Elle m’attira, me fit monter deux étages pour me conduire dans un bureau
où les _services d’échange_ étaient épars dans un charmant désordre, où
une petite presse à main tirait à grand bruit des épreuves à la bonne
vieille mode.
Une feuille qui ressemblait un peu à la _Gazette de l’Inde_ prouvait que
les _Établissements des Détroits_,--eux aussi!--avaient bien leur
gouvernement à eux, et je poussai un soupir de regret pour un passé
défunt, lorsque mes yeux tombèrent sur la belle phraséologie officielle
qui ne varie jamais.
Comme nous sommes toujours les mêmes, nous les Anglais!
Voici un extrait d’un rapport: «Et les décors à la Chinoise qui ornaient
jadis les murs du bureau ont été couverts de badigeon».
C’était justement de cela que j’allais m’enquérir.
De quelle façon allait-on traiter les décors chinois dans tout Penang?
Est-ce qu’on tenterait sagement de les faire disparaître?
Le Conseil des Établissements des Détroits qui habite à Singapour venait
justement de voter un bill (ici on appelle cela une ordonnance)
supprimant toutes les sociétés secrètes chinoises dans la Colonie, et
cette mesure n’attendait plus que la sanction impériale.
Un petit accident s’était produit à Singapour, à propos de je ne sais
quel arrêté municipal, ayant pour objet de supprimer les vérandahs en
surplomb.
Il en était résulté une bourrasque, et pendant ces trois jours ceux qui
se trouvaient là reconnurent que la ville était entièrement à la merci
des Chinois, qui s’étaient soulevés en masse et rendaient l’existence
impossible aux autorités.
Cet incident força le gouvernement à tenir sérieusement compte des
sociétés secrètes qui pouvaient exercer une telle influence.
La conséquence en fut une mesure qu’il ne sera pas facile d’imposer.
Un Chinois doit être affilié à une société secrète, n’importe laquelle.
Il a été élevé dans un pays où ces institutions étaient nécessaires pour
assurer son bien-être, le protéger et lui assurer le maintien du taux de
son salaire.
Il en est ainsi depuis un temps immémorial, et il les importera partout
où il ira, comme il importe son opium et son cercueil.
--Vous attendez-vous à ce qu’une proclamation discrédite les sociétés
secrètes? demandai-je au docteur.
--Non, il y aura du tapage.
--Quel tapage? Quelle sorte de tapage?
--Il faudra un renfort de troupes peut-être, des canonnières peut-être.
Vous voyez, nous aurons alors comme commandant en chef Sir Charles
Warren à Singapour. Jusqu’à ce moment, notre administration militaire a
été subordonnée à celle de Hong-Kong. Quand on en aura fini avec cet
état de chose et que nous aurons Sir Charles Warren, les choses se
passeront différemment. Mais il y aura du tapage. Ni vous, ni moi, ni
personne ne serons capables de comprimer les turbulents. Toute chapelle
d’idoles locales servira de centre à une société secrète. Que peut-on
faire? Jadis le gouvernement tirait d’elles quelque parti pour découvrir
les crimes. Maintenant elles sont trop considérables, trop importantes
pour qu’on les traite ainsi. Vous ne tarderez pas à savoir si nous avons
réussi à les supprimer. Il y aura du tapage.
Il est certain que la grosse difficulté, à Penang, c’est la question
chinoise.
On n’y serait pas des hommes si l’on n’y conspuait les commissaires
municipaux et si l’on ne se plaignait de l’état peu hygiénique de l’île.
Si l’on s’en rapportait à son nez et à ses oreilles, Penang est bien
plus propre, même dans ses rues, qu’aucun cantonnement de l’Inde, et son
approvisionnement d’eau paraît parfait.
Mais j’étais assis dans le petit bureau du journal et j’écoutais des
histoires d’intrigues municipales qui n’eussent pas été déplacées à
Serampore ou à Calcutta.
Il n’y avait guère qu’une légère différence dans les noms.
Au lieu d’entendre parler de Ghose et de Chuckerbutty, il s’agissait de
dénominations comme Yih Tat, Lo Eug, etc.
L’altruisme agressif de l’Anglais l’amène toujours à bâtir des villes
pour autrui et incite des étrangers à s’introduire dans les
municipalités.
Alors il en a assez de sa faiblesse et fonde des journaux pour
s’infliger des blâmes.
L’année dernière, il y avait un Chinois dans la Municipalité.
Maintenant on s’est débarrassé de lui et l’assemblée actuelle se compose
de deux personnages officiels et de quatre non-officiels.
En _conséquence_, on se plaint de l’influence qu’exerce
l’administration.
Ayant donc réglé les affaires de Penang à mon entière satisfaction, je
me transportai à un théâtre chinois planté au bord de la route et bâti
en bambous et en sacs de jute.
L’orchestre suffit pour me convaincre qu’il y a quelque chose de
radicalement de travers dans l’intelligence chinoise.
Autrefois, à Jummu, il y a de cela longtemps, j’entendis le vacarme
infernal que produisaient les cors que sonnaient les Danseurs du Diable,
venus de bien plus loin que Ladak en l’honneur d’un prince qui montait
ce jour-là sur le trône.
Cela se passait à environ trois milles dans le Nord, mais le caractère
de la musique était le même.
Un millier de Chinois, aussi tassés que possible, assistait à cet
affreux vacarme et y prenait plaisir.
Je le répète encore, que peut-on faire à un peuple qui n’a point de
nerfs, point de digestion, et qui manquerait également de morale, si ce
qu’on dit est vrai? Mais il n’est point vrai qu’ils naissent avec des
queues de la longueur qu’on voit: ces choses-là poussent, et dans la
toute première période, c’est la coiffure la plus jolie qu’on puisse
imaginer, c’est d’un brun clair, très bouffant, cela a environ trois
pouces de long, et le bout en est orné de soie rouge.
Une queue à l’état infantile ressemble exactement au tendre bouton qui
pointe d’une tulipe.
Ce serait chose charmante si le baby chinois n’était pas aussi horrible
par sa couleur et sa forme.
Il n’est pas aussi joli que le cochon qu’Alice nourrissait dans le Pays
des Merveilles. Il reste toujours immobile et ne pleure jamais. C’est
qu’il a peur d’être bouilli et mangé.
J’ai vu colporter dans le cœur même de la ville des babies bouillis et
froids. On disait que c’étaient des cochons de lait, mais je savais à
quoi m’en tenir. Les cochons de lait n’ont point ce ricanement dans
leurs yeux ouverts.
A ce moment-là les figures des Chinois me firent plus de peur que
jamais.
Je courus donc vers les confins de la ville et vis une maison sans
fenêtre dont la porte était surmontée du carré et de la boussole,
sculptés et dorés sur bois de teck.
Je repris du cœur à la vue de ces choses familières.
Je savais que partout où on les rencontre, on trouve bonne camaraderie,
et beaucoup de charité, quoi qu’on puisse dire de toutes les sociétés
secrètes du monde.
Il faut féliciter Penang de posséder une des plus charmantes petites
Loges qu’il y ait en Orient.
V
Comment le monde est fait pour chacun de nous,
Comment tout ce que nous y connaissons,
Tend un jour ou l’autre à donner un produit--De même
Lorsqu’une âme se manifeste elle-même,--c’est-à-dire
Grâce à son fruit, grâce à l’action qu’elle accomplit.
--Je vous l’assure, Monsieur, voilà des années et des années qu’on n’a
pas éprouvé de chaleurs pareilles à Singapour. Le mois de mars passe
toujours pour le plus chaud, mais celui-ci est tout à fait anormal.
Et je répondis avec accablement à l’inconnu:
--Oui, naturellement. Dans d’autres endroits, on dit toujours cette
menterie. Laissez-moi fondre en eau en paix.
C’est la chaleur qui règne dans une serre à orchidées, une chaleur
collante, impitoyable, fumante, où l’on cesse de sentir une différence
entre la nuit et le jour.
Singapour est un autre Calcutta et c’est bien plus encore.
Dans les faubourgs, on construit des rues de maisons à bon marché; dans
la cité, on court contre vous en vous bousculant, en vous jetant dans le
ruisseau.
Il y a des indices infaillibles de prospérité commerciale.
L’Inde a pris fin depuis si longtemps que je ne suis pas même en état de
parler des indigènes de l’endroit.
Tous sont Chinois, à moins qu’ils ne soient Français ou Hollandais ou
Allemands.
Les gens peu au courant supposent que l’île est une possession anglaise.
Le reste appartient à la Chine et au Continent, mais principalement à la
Chine.
Je reconnus que je touchais aux frontières du Céleste-Empire quand je
fus imprégné jusqu’à saturation de la fumée du tabac chinois, une herbe
finement coupée, grasse, luisante, dont la fumée est telle qu’en
comparaison, l’arome d’un huga fumé à la cuisine rappellerait tout un
magasin de Rimmel.
La Providence me conduisit le long d’une plage, d’où la vue s’étendait à
l’aise sur cinq milles couverts de navires, cinq milles où les mâts et
les agrès ne formaient qu’une masse compacte, jusqu’à un endroit nommé
l’hôtel Raffles.
La nourriture y est aussi bonne que les chambres sont mauvaises. Que le
voyageur en prenne note. Mangez à l’hôtel Raffles et logez-vous à
l’hôtel de l’Europe.
C’est ce que j’aurais fait sans l’apparition de deux grosses dames
élégamment vêtues de chemises de nuit qui étaient assises les pieds
posés sur une chaise.
A cette vue Joseph s’enfuit: mais il se trouva que c’étaient des dames
hollandaises venues de Batavia, et que c’était là leur costume national
jusqu’à l’heure du dîner.
--Puisque vous dites qu’elles avaient des bas et des toilettes de salon,
vous n’avez point sujet de vous plaindre. Généralement elles ne portent
qu’une chemise de nuit jusqu’à cinq heures, dit un homme versé dans les
usages du pays.
Je ne sais s’il disait la vérité, je suis porté à croire qu’il en était
ainsi, mais maintenant que je sais ce que signifie réellement la grâce
de Batavia, je n’approuve pas cet usage.
Une dame en chemise de nuit jette le trouble dans l’esprit et vous
empêche d’accorder toute l’attention qu’elle mérite à la situation
politique à Singapour.
Singapour est actuellement pourvu d’un assortiment complet de forts et
attend avec espoir quelques canons de neuf pouces se chargeant par la
culasse, qui en feront l’ornement.
Il y a quelque chose de bien pathétique dans l’attitude obstinément
fidèle des colonies, qui auraient dû depuis longtemps être aigries et
méfiantes.
--Nous espérons que le gouvernement du pays peut faire ceci... Il se
pourrait que le gouvernement métropolitain soit en état de faire cela.
Tel est le refrain de la chanson, et il continuera forcément à être le
même partout où l’Anglais ne pourra se propager et prospérer.
Figurez-vous une Inde qui soit faite pour être le séjour permanent de
notre race, et considérez ce que serait, à ce jour, un tel pays, si le
câble d’amarrage avait été coupé il y a cinquante ans? Il y aurait
cinquante mille milles de chemins de fer posés, dix mille milles de plus
projetés, et peut-être un excédent annuel.
Est-ce là une idée séditieuse?
Qu’on me pardonne, mais c’est que de la vérandah, je contemple cette
marine, les Chinois dans les rues, et les Anglais paresseux,
languissants en chapeaux banians et jaquettes blanches, étendus sur les
chaises de canne, et ces choses-là ne sont point belles.
En réalité, les hommes ne sont point fainéants, ainsi que je tâcherai de
le montrer plus loin, mais ils flanent, ils musent et on dirait qu’ils
vont au bureau à onze heures, ce qui doit être fâcheux pour travailler.
Et ils parlent tous de faire un tour au pays, à des intervalles
ridiculement courts. On dirait qu’ils en ont le droit.
Encore une fois, si nous pouvions seulement produire des enfants qui ne
pousseraient pas tout en nez et en jambes, dès la seconde génération,
dans cette partie du monde et une ou deux autres, quelle étonnante
dispersion en tous sens de l’Empire on verrait, avant que fût achevée à
moitié la séance d’une commission sur l’affaire Parnell!
Et plus tard, quand les États affranchis se seraient nettoyés à l’eau
chaude, auraient livré leurs batailles, auraient abusé des emprunts et
des spéculations, se seraient conduits en toutes choses comme de jeunes
étourdis, ils finiraient par former une vaste ceinture de fer autour du
monde.
Et à l’intérieur, liberté complète du commerce. Au dehors, protection
jalouse.
Ce serait un nid de guêpes tellement vaste qu’aucune combinaison de
puissances ne pourrait le troubler.
C’est un rêve qui ne se réalisera pas de longtemps, mais nous
accomplirons un de ces jours quelque chose d’approchant.
Les oiseaux de passage du Canada, de Bornéo--Bornéo, qui aura à subir un
bouleversement, un remaniement complet avant qu’elle ne saisisse
vigoureusement ses chances d’avenir,--ceux d’Australie, d’une centaine
d’Iles éparpillées disent la même chose: «Nous ne sommes pas encore
assez forts, mais nous le serons un jour».
Oh! chères gens, qui cuisez dans l’Inde, et pestez après tous les
Gouvernements, c’est chose glorieuse que d’être un Anglais.
«Le sort nous a donné un beau terrain: oui, nous avons un magnifique
héritage».
Prenez une carte et regardez la longueur de la Péninsule Malaise. Elle
se prolonge de mille milles dans la direction du Sud, n’est-ce pas?
Penang, Malacca, Singapour y sont si modestement soulignés d’un trait
rouge.
Voyez maintenant: nous avons un Résident auprès de chacun des États
Malais indigènes de quelque importance, et tout le long de la ligne qui
va de Kedah à Siam, notre influence domine et décide tout.
Dans ce pays-là, Dieu a mis tout d’abord de l’or et de l’étain, et après
ces choses, des Anglais qui organisent des Compagnies, obtiennent des
concessions et vont de l’avant.
Actuellement, il y a une compagnie qui, à elle seule, possède dans
l’intérieur du pays une concession de deux mille milles carrés.
Cela se traduit en droit d’exploitation minière. Cela signifie qu’il y a
là quelques milliers de coolies, et une administration bien établie,
tout comme on en voit dans les grandes houillères de l’Inde, où les
chefs des mines sont des rois responsables.
Avec les compagnies arriveront les chemins de fer.
Jusqu’à présent, les journaux des Détroits emploient leur papier à en
parler, car en ce moment, il n’y a en exploitation que vingt-trois ou
vingt-quatre milles de chemins de fer à voie étroite dans la Péninsule,
dans un endroit appelé la Crique des Pirates. Le Sultan de Johore est,
ou était indécis--au sujet d’une concession de railway, à travers son
pays, qui finira par le mettre en relation avec la Crique des Pirates.
Singapour a formé le projet de construire un pont d’un mille et demi
pour franchir le détroit qui la sépare de l’État de Johore.
Cela servira à amorcer le prolongement dans le sud de la grande ligne
Colquhoun qui, disons-le, partira de Singapour, traversera les petits
États, et le Siam, pour, de là, sans interruption, se réunir au grand
réseau des chemins de fer de l’Inde, en sorte qu’on pourra prendre ici
son billet pour Calcutta.
Il suffirait d’un résumé, en style d’affaires, de ces projets de chemins
de fer, qu’on met sur le tapis de temps à autre, pour remplir deux de
ces lettres, et ce serait une lecture d’une sécheresse peu ordinaire.
Vous savez à quel point les ingénieurs ont la rage d’employer le jargon
professionnel quand il s’agit d’une ligne créée dans l’Inde, en quelque
région que l’on connaît à fond, et dont le rendement en trafic peut être
déterminé à l’avance jusqu’au dernier penny.
C’est à peu près la même chose ici, à cela près que personne ne connaît
d’une façon certaine la physionomie du pays au delà du point atteint par
les levées de plan, non plus que celui où les travaux devront s’arrêter.
Cela donne de l’air à la conversation.
L’audace des parleurs est stupéfiante pour quiconque est habitué à voir
les choses avec les yeux d’un homme de l’Inde.
Ils parlent de «parcourir la Péninsule», d’établir des communications ou
de consolider l’influence, et de bien d’autres choses connues de la
seule Providence. Mais ils ne soufflent jamais un mot sur la nécessité
d’augmenter l’armée pour soutenir et protéger ces petites opérations.
Peut-être tiennent-ils pour établi que le Gouvernement métropolitain y
pourvoira, mais cela fait un singulier effet, de les entendre discuter
de sang-froid des projets qui rendront absolument nécessaire le
doublement des garnisons, pour empêcher les entreprises de passer aux
mains des étrangers.
Toutefois, les négociants font leur besogne, et je suppose que nous
trouverons bien à prélever quelque part trois escouades et un sergent
quand le moment sera venu, quand on commencera à se douter de la valeur
immense qu’ont pour nous les Établissements des Détroits.
On peut prophétiser à bon compte. Dans un avenir prochain, ils seront
devenus les...
A cet endroit, le Professeur lut par dessus mon épaule.
--Peuh! dit-il, ils deviendront tout simplement une annexe de la Chine,
un autre champ pour la main-d’œuvre chinoise à bon marché. Lorsque les
Établissements hollandais ont été restitués, en 1815, toutes ces îles,
par ici, vous savez, nous aurions bien fait de les restituer par la même
occasion. Regardez.
Et il me montra là-bas ce fourmillement des Chinois.
--Laissez-moi rêver mon rêve, Professeur. Dans une minute je prendrai
mon chapeau et en cinq minutes j’aurai réglé la question de
l’immigration chinoise.
Mais j’avoue que l’on éprouvait quelque chagrin à regarder dans la rue,
qui aurait dû être pleine de Bêharis, de Madrassis, de gens du
Konkan--de gens de notre Inde.
Alors se leva et prit la parole un homme recuit par le soleil qui avait
des intérêts dans le haut Bornéo.
Il possédait des excavations dans les montagnes, quelques-unes de neuf
cents pieds de hauteur et remplies de guano séculaire.
Il m’avait conté des histoires de sorcier à me donner la chair de poule.
--Il faut au Bornéo septentrional, disait-il tranquillement, un million
de coolies pour en tirer quelque parti.
Un million de coolies! Mais on demande des hommes partout: dans la
Péninsule, à Sumatra pour la culture du tabac, à Java--partout.
Mais Bornéo,--c’est-à-dire les Provinces de la Compagnie,--a besoin d’un
million de coolies.
On est enchanté de faire plaisir à un inconnu, et je sentis qu’en
parlant j’avais l’Inde derrière moi:
--Nous pourrions vous en céder deux millions, vingt millions au besoin,
si vous y teniez, dis-je généreusement.
--Vos hommes ne sont pas ce qu’il faut, dit l’homme du Bornéo
septentrional. Quand un homme de chez vous part, il faut qu’il emmène
tout un village pour pourvoir à ses besoins. L’Inde, comme terroir de
main d’œuvre ne vaut rien pour nous et les gens de Sumatra disent que
vos coolies ne savent ni ne veulent cultiver le tabac comme il faut.
Pour que le pays rende tout ce qu’il peut, il nous faut des coolies
chinois.
Oh! Inde, ô mon pays. Voilà ce que c’est d’avoir hérité d’une
civilisation profondément perfectionnée et d’un antique code de
préséances.
Il en résulte que les étrangers railleront dédaigneusement tes enfants,
êtres inutiles en dehors des provinces où ils sont prisonniers comme en
des pots.
Il y avait là une issue pour la main-d’œuvre, une porte qui ouvre sur
d’abondants dîners, et par cette porte passaient à flot--par
myriades,--des hommes jaunes, à queue de cochon--et pendant ce temps-là,
au Bengale, l’indigène civilisé, directeur de journal, poussait les
hauts cris, parce qu’on avait commis une «atrocité» en déplaçant, de
quelques centaines de milles dans l’Assam, quelques centaines de gens!