La nuit porte conseil.
Après tout, Calcutta exhale-t-il une odeur aussi empestée?
Il a beaucoup plu pendant la nuit. La Cité est lavée de frais et la
clarté du soleil la montre sous son jour le plus avantageux.
Où donc, où donc un homme irait-il dans ce désert de vie?
Le Grand Hôtel d’Orient bourdonne de vie dans toutes ses cent chambres.
Des portes battent gaîment et toutes les nations de la terre montent et
descendent les escaliers en courant.
Cela suffit pour vous remonter, parce que les passants vous heurtent et
vous prient de vous écarter.
Figurez-vous, en dehors de la salle de réception de la Reine, un endroit
où il y ait un tel entassement d’Anglais?
Figurez-vous soixante-dix personnes à la table d’hôte, et ce bruit
assourdissant de couteaux et de fourchettes?
Figurez-vous que vous trouvez un véritable bar où l’on puisse faire
servir à boire, et, joie suprême, figurez-vous qu’en mettant les pieds
hors de l’hôtel, vous tombez dans les bras d’un Bobby[2] tout vivant,
habillé de blanc, casqué, boutonné, armé de sa massue?
[2] Agent de police.
Qu’arriverait-il si l’on adressait la parole à ce Bobby? Se
fâcherait-il?
Il ne se fâche point! Il est affable.
Il est chargé d’inspecter le pavé devant le Grand Hôtel d’Orient et
d’empêcher les encombrements inextricables de voitures.
Quand il a affaire à un blanc qui paraît respectable, il se conduit en
homme, en frère.
Il n’y a en lui aucune trace d’arrogance.
Toutefois, en l’examinant de plus près, on reconnaît que ce n’est point
un Bobby authentique.
C’est un je ne sais quoi de la Police municipale, et son uniforme n’est
pas correct, si toutefois là-bas, au pays, on n’a rien changé à la tenue
des hommes.
Mais peu importe!
Plus tard nous nous informerons au sujet du Bobby de Calcutta, parce que
c’est un blanc, et qu’il doit se mesurer avec certains des types les
plus redoutables que leur malice ait jamais portés à peindre en
vermillon la cité de Job Charnock.
Vous ne devez pas, vous ne pouvez pas traverser Old Court House Street
sans regarder attentivement si vous ne courez aucun risque d’être écrasé
par un véhicule.
Voilà qui est beau.
Il y a un grondement continu de trafic, interrompu de deux en deux
minutes par le roulement sourd des tramways.
La façon de conduire est excentrique, je ne dis pas mauvaise, mais enfin
il y a le trafic, il y en a plus que n’en ont vu pendant un certain
nombre d’années des regards sans préjugés.
Cela signifie que les affaires marchent, qu’on gagne de l’argent. Cela
évoque la vie qui s’entasse, qui se hâte. Cela vous entre dans le sang
et le fait circuler.
Voici de vastes magasins aux devantures formées par des glaces, et qui
tous vous présentent les noms de maisons bien connues avec lesquelles
nous autres, sauvages, ne correspondons que par l’intermédiaire des
Colis postaux.
Les voici tous ici, de grandeur naturelle, prêts à fournir tout ce dont
vous avez besoin, et vous n’avez rien à faire qu’à signer.
C’est bien tentant que de pouvoir se faire donner une chose séance
tenante sans être obligé d’écrire pour une semaine déterminée, puis
d’attendre pendant un mois, et alors de voir arriver une chose tout
autre.
Rien d’étonnant à ce que les jolies dames, qui habitent à une distance
raisonnable, viennent elles-mêmes faire leurs emplettes.
--Voyez-vous? Si vous tenez à être considéré, il ne faut pas fumer dans
la rue. Personne ne le fait.
Cet avis vous est donné avec bienveillance par un ami en habit noir.
Il n’y a pas de réception, non plus que de Lieutenant-Général en vue,
mais il porte l’habit noir, parce qu’il fait grand jour et qu’il peut
être vu.
C’est pour le même motif qu’il s’abstient de fumer.
Il admet que la Providence a fait le grand air pour qu’on puisse y
fumer, mais il dit que «ce n’est pas à faire».
Cet homme a un brougham, une jolie petite boîte à bonbons, dont le
roulement a un bizarre mouvement de tangage.
Il monte dans le brougham, et se coiffe d’un chapeau haut de forme, un
huit-reflets bien luisant.
Il y avait une fois, dans le haut pays, un individu qui possédait un
haut de forme.
Il le loua à des sociétés d’acteurs amateurs, jusqu’à ce que le bord en
eût disparu, au bout de quelques saisons.
Alors il le jeta dans un arbre et des abeilles sauvages vinrent y
essaimer.
Il arrivait de temps à autre que l’on venait contempler le chapeau, dans
ses jours de prospérité, dans le but de se donner le mal des pays.
Toute la station s’y intéressait, et il mourut avec deux _seers_[3] de
miel de fleur de _babul_ dans son intérieur.
[3] Cinq livres.
Mais les chapeaux hauts de forme ne sont point faits pour être portés
dans l’Inde. Ils sont aussi sacrés que les lettres du pays et les vieux
boutons de roses.
L’ami ne peut pas comprendre cela.
Il reconnaît que s’il descendait de son brougham et se promenait en
plein soleil pendant dix minutes, il attraperait un fort mal de tête,
et, au bout d’une demi-heure, probablement une insolation mortelle.
Il convient de tout cela; mais il persiste à porter son chapeau et ne
peut concevoir pourquoi cette vue plonge un barbare dans un accès de
rire inextinguible.
Tous ceux qui possèdent un brougham et bon nombre de ceux qui n’usent
que des tikka-gharris, portent le chapeau haut de forme et l’habit noir.
L’effet est curieux et frappe de surprise celui qui le voit pour la
première fois.
Et maintenant:
--Allons voir les belles demeures où habitent les opulents Nobles.
Au nord s’étend la grande jungle humaine qu’est la ville indigène, et
qui va du bazar Burra jusqu’à Chitpore.
Dans la direction du sud se trouvent le _Maidân_ et Chowringhi.
Si vous vous placez au centre du Maidân, vous comprendrez pourquoi
Calcutta est appelée la Ville des Palais.
Ainsi avait parlé l’Américain du Grand Hôtel d’Orient, homme qui avait
vu du pays.
Il y a une tour peu élevée, improprement qualifiée de monument
commémoratif, qui se dresse sur un désert de gazon mou, d’un vert cru.
Il vaut autant se rendre à ce point-là qu’à un autre.
Les dimensions du _Maidân_ sont propres à décourager tous ceux qui sont
accoutumés aux «jardins» du haut pays, tout comme on dit que la lande de
Newmarket impressionne un cheval habitué à un champ de courses mieux
clos.
L’immense plaine est parsemée de statues de bronze représentant des
gentlemen montés sur des chevaux capricieux et hissés sur des piédestaux
aux lignes d’une sévérité excessive.
L’immensité donne à ces statues des proportions de nains; elle donne
d’ailleurs des proportions minuscules à toutes choses, excepté aux
façades lointaines de la route de Chowringhi.
C’est énorme, c’est impressionnant.
C’est un fait auquel il est impossible de se soustraire.
On bâtissait des maisons à l’époque où la roupie valait deux shillings
et un penny.
Ces maisons ont trois étages. Elles sont ornées d’escaliers de service
pareils à des maisons dans la montagne.
Elles sont très rapprochées et ont leurs jardins clos de murs en
maçonnerie, percés d’une seule porte cochère.
Elles sont bien anglaises avec leur air chez soi. Elles sont orientales
par leurs vastes proportions, mais ces escaliers de service ne donnent
pas l’idée de la santé.
Nous allons former une commission hygiénique d’amateurs et nous rendrons
une visite à Chowringhi.
Ce n’est pas une chose fort agréable que d’être présenté pour la
première fois à un _durwân_, ou portier de Calcutta.
Lorsqu’il est en train de chiquer du _pân_, il ne se donne pas la peine
d’enlever sa chique.
S’il est assis sur sa couchette et occupé à mâcher de la canne à sucre,
il ne croit pas devoir se lever.
Ce sont là des choses qu’il faut lui enseigner, et il n’arrive pas à
comprendre pourquoi on le blâme.
Évidemment il est le survivant d’un système qui a fait son temps.
La Providence n’a jamais voulu faire de l’indigène un concierge plus
insolent qu’aucun de ceux de la variété française.
A Calcutta, on installe un homme dans une logette près de la porte de sa
demeure afin de détourner les rôdeurs et de protéger sa maison contre le
vol.
Il en résulte que le _durwân_ traite comme rôdeurs tous ceux qu’il ne
connaît pas, qu’il a une connaissance approfondie et véritable de tout
ce qui concerne le dehors et le dedans de la maison et qu’il a une
influence assez considérable sur le choix des domestiques.
On dit qu’un membre de cette estimable classe est maintenant en procès
avec une banque au sujet de trois lakhs de roupies.
Dans le haut pays, le domestique d’un lieutenant-gouverneur est obligé
de travailler trente ans avant de pouvoir se retirer avec soixante mille
roupies d’économies.
Le _Durwân_ de Calcutta est une grande institution.
Ce qui constitue le principal, le plus visible de ses défauts, c’est
qu’il s’obstine à vouloir parler anglais.
Comment il défend les maisons, Calcutta seul le sait. Il suffit de lui
parler avec rudesse pour lui faire perdre la tête, et généralement aux
heures des visites, il dort.
Si l’on fait un circuit quelque peu régulier de visites, trois fois sur
sept, il pue la boisson.
Voilà pour le _Durwân_. Maintenant parlons de la maison qu’il garde.
C’est une sensation fort agréable que d’être introduit dans un salon
empesté d’un relent d’écurie.
--Est-ce que c’est toujours comme cela?
--Non, non, à moins que vous ne teniez la chambre fermée pendant quelque
temps, mais si vous ouvrez les volets, alors ce sont d’autres odeurs.
Comme vous le voyez, les écuries et les logements des domestiques sont
tout près.
On paie cinq cents roupies par mois pour une demi-douzaine de pièces
remplies de ces odeurs-là.
On ne se plaint pas.
Quand on croit que l’honneur de la Cité est en jeu, on dit d’un air de
défi:
--Oui, mais vous devez vous rappeler que nous sommes une capitale. Nous
sommes très serrés ici. La place nous manque. Nous ne sommes pas comme
dans vos petites fractions.
Chowringhi est une localité imposante, pleine de maisons somptueuses,
mais ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de la visiter à la hâte.
Arrêtez-vous un instant à considérer à quoi correspondent ces logements
rétrécis, ce sol noir et détrempé, les réseaux compliqués des escaliers
de services, les écuries bondées, le bouillonnement de vie humaine tout
autour des loges des _Durwâns_, et le curieux arrangement des canaux de
décharge à découvert et vous qualifierez le tout de sépulcre blanchi.
Des gens, qui habitent des logis vastes, souffrent d’angine chronique et
vous diront d’un air réjoui:
--Nous avons maintenant la fièvre typhoïde à Calcutta.
La peste la quitte-t-elle jamais?
Tout paraît disposé pour l’entretenir confortablement. Elle peut
s’installer à son aise sur les toits, grimper le long du chéneau jusque
sur la terrasse, monter de l’évier à la vérandah et de là jusqu’à
l’étage le plus élevé.
Mais Calcutta dit que tout est pour le mieux, et invoque des chiffres
pour le prouver.
En même temps, elle convient qu’une coupure dans la chair saine ne s’y
guérit pas facilement.
On peut se dispenser de chercher d’autres preuves.
Voici qu’arrive à travers Park Street, et en route pour le Maidân, un
flot de broughams, de bogheys proprets, de gigs les plus légers
possible, de _brownberries_, de victorias étincelantes, et une pincée de
vrais hansom-cabs.
Dans les broughams se trouvent des hommes en chapeau haut de forme. Dans
les autres véhicules, des jeunes gens, tous presque pareils, tous en
tenue absolument irréprochable.
Un nouveau flot, venu de Chowringhi, se joint au détachement de
Park-Street et tous deux roulent ensemble à travers le _Maidân_, vers le
quartier des affaires.
C’est ainsi qu’à Calcutta on se rend à son bureau, les fonctionnaires
civils dans les bâtiments du Gouvernement, les jeunes gens à leurs
maisons de commerce, à leurs magasins, à leurs quais.
C’est là qu’on voit que Calcutta a la meilleure voie d’évitement qu’il y
ait dans l’Empire.
Chevaux et voitures sont également propres à exciter l’envie par leur
perfection, et remarquez ce détail: c’est la pierre de touche de la
civilisation, les lanternes sont dans leurs montures.
Ici le cheval du pays est un animal rare. Sa place est prise par le
gallois, et le gallois, quoique canaille au fond de l’âme, peut être
dressé de façon à avoir l’air d’un gentleman.
Il paraît inconvenant de remarquer trop élogieusement le brillant des
harnais, le vernis irréprochable des panneaux et les livrées des saïs.
Tout cela fait bonne figure sur les routes de belle apparence extérieure
dans l’ombre des Palais.
Combien de catégories de la société complexe de cette contrée
trouve-t-on dans les voitures?
En _premier lieu_, le fonctionnaire civil du Bengale qui se rend aux
Bureaux des Scribes, travaille dans un bureau absolument irréprochable,
et parle d’un ton détaché, «d’envoyer les choses aux Indes», ce qui
signifie simplement qu’il en réfère sur les affaires au Gouvernement
Suprême.
C’est un grand personnage, et il a la bouche pleine de propos de sa
boutique: «avancement, nomination».
Généralement, quand on parle de lui, c’est en disant: «Un homme qui
s’élève.» On dirait que Calcutta est plein d’hommes qui s’élèvent.
_En second lieu_, c’est l’homme du Gouvernement de l’Inde qui, figure
bien connue à Simla, loue un rez-de-chaussée quand il n’est pas dans les
Collines, et se montre raisonnable sur le sujet des inconvénients de
Calcutta.
_En troisième lieu_, c’est l’homme des maisons de commerce, le
personnage franchement non-officiel qui se bat sous le drapeau d’une des
grandes maisons de la ville, ou bien pour son propre compte dans un
bureau bien tenu, ou parcourt à toute la vitesse de son brougham
Clive-Street pour jouer «sa partie d’associé» ou quelque chose de ce
genre.
Il ne redoute point «le Bengale» et «l’Inde» ne lui inspire pas grand
respect.
Il peste impartialement après l’un ou l’autre quand leurs actes
troublent ses opérations.
Son jargon de boutique est tout à fait inintelligible.
Il ressemble au marchand de la Cité qu’on aurait dépouillé de son air
glacial.
Il vit largement et reçoit d’une façon hospitalière.
Au temps jadis, il tenait plus de place qu’aujourd’hui, mais il n’en est
pas moins assez volumineux.
Il se montre raisonnable jusqu’au point de faire écho lorsqu’on injurie
la Municipalité, mais il devient femme, par son insistance à parler des
supériorités de Calcutta.
Bien au-dessus de tous ces gens qui courent à leur besogne, sont les
diverses brigades, escadrons, détachements des autres classes. Mais ce
sont des coteries et non des sections, et cela tourne autour du
Belvédère, du Palais du Gouvernement, du Fort William.
Simla les réclame dans la saison chaude.
Qu’ils y aillent!
Ils portent le haut de forme et l’habit noir.
Il est temps de nous enfuir loin de la route de Chowringhi et d’aller
trouver les habitants de la longue ligne de rives, qui n’ont point de
préjugé contre le tabac, et qui portent presque tous les mêmes chapeaux.