Nous sommes, tous tant que nous sommes, des pionniers, des Barbares,
nous autres qui habitons au delà du Fossé, dans les ténèbres extérieures
du Mofussil.
Il n’y a ici rien qui ressemble à des commissaires, à des chefs
d’administration et il n’existe dans l’Inde qu’une Cité.
Bombay est trop vert, trop joli, a des détours trop compliqués et il y a
si longtemps que Madras est défunt.
Tirons notre chapeau devant Calcutta, la ville aux multiples facettes,
enfumée, magnifique, lorsque nous passons en voiture sur le pont de
l’Hughli, à l’aube d’une calme matinée de février.
Nous avons laissé l’Inde derrière nous à la gare d’Howrah, et maintenant
nous entrons en territoire étranger.
Non, pas tout à fait étranger.
Disons plutôt trop familier.
Tous les hommes d’un certain âge connaissent l’irritation que cause le
sentiment qu’on est en cage.
Une illustration du _Graphic_--une portée de musique ou les propos
légers d’un ami qui arrive du pays, peuvent la faire flamboyer--cette
sensation qui a sa source dans ce que nous savons de notre paradis perdu
de Londres.
Au pays, eux, les autres, nos égaux, ont sous la main tout ce que la
ville peut donner, le bruit sourd de la rue, les lumières, la musique,
les endroits charmants, des millions de leurs semblables, une immensité
peuplée de jolies Anglaises aux fraîches couleurs, des théâtres, des
restaurants.
Ils sont dans leur droit.
Ils considèrent qu’il en est ainsi et ils se donnent même des airs de
n’en pas faire grand cas.
Et nous... nous n’avons rien que les quelques distractions que nous nous
organisons à grand-peine, les douloureux divertissements de gymkhanas où
tout le monde, de part et d’autre, se connaît, où les antécédents d’un
chacun sont aussi notoires que sa façon, à lui ou à elle, de valser.
Nous avons été dépouillés de notre héritage.
Ce sont les gens du pays de là-bas qui en jouissent en totalité, sans se
douter combien il est beau et riche, et nous, tout ce que nous pouvons
faire, se réduit à gagner l’Occident pour quelques mois et à nous gaver
de ce qui, en des circonstances convenables, représenterait sept, huit,
dix années de liesse.
Voilà ce qu’est notre héritage londonien perdu et la conscience de cette
perte, volontaire ou forcée, hante en certains temps, en certaines
saisons, la plupart d’entre nous et nous rend de mauvaise humeur.
Calcutta offre des espérances trompeuses de quelque compensation.
La fumée dense forme un nuage bas, dans la fraîcheur glaciale des
matins, sur un océan de toits, et à mesure que la cité s’éveille, il
monte vers cette fumée un ronflement grave, sonore de vie, de mouvement,
de masse humaine.
Aussi, quiconque voit Calcutta pour la première fois, met joyeusement le
nez hors du tikka-gharri[1], flaire la fumée et tourne la figure vers la
cohue.
[1] Fiacre de place.
Il se dit:
--Voilà enfin une parcelle de mon héritage qui me rentre. Voilà une
Cité: il y a de la vie ici et, le fleuve passé, sous la fumée il y aura
mille choses agréables à posséder.
Cette litanie dit bien des choses et décrit exactement les premières
émotions d’un sauvage vagabond, échoué à Calcutta.
L’œil a perdu son instinct des proportions. Le foyer est raccourci par
l’effet d’une résidence trop prolongée dans les stations du haut
pays--vingt minutes de trot pour aller de l’hôpital au terrain de
manœuvres,--et l’esprit a subi le même rétrécissement que le champ
visuel.
Tous deux disent ensemble en prenant mesure du mouvement naval, au
dessus et au dessous du pont de l’Hughli:
--Tiens! mais c’est Londres! Voici les Docks. Voici qui est impérial!
Voici un coup d’œil qui méritait bien le voyage de l’Inde.
Alors une idée nettement canaille s’empare de l’esprit:
--Quel endroit divin! Quel endroit céleste pour razzier!
Et elle cède la place à un démon bien pire encore, celui du
conservatisme.
On en vient à se figurer que c’est non seulement une faute, mais un
crime d’accorder aux indigènes le moindre accès à l’administration d’une
Cité pareille, qui doit son embellissement, ses docks, ses quais, ses
façades, son hygiène à des Anglais, qui n’existe que parce que
l’Angleterre existe et dont l’existence dépend de l’Angleterre.
Toute l’Inde connaît la Municipalité de Calcutta.
Mais est-il un homme qui ait étudié à fond la Grande Puanteur de
Calcutta?
Elle est unique.
Bénarès est plus infect au point de vue de l’odeur concentrée,
renfermée.
Il y a à Peshawar des puanteurs plus fortes que la grande Puanteur de
Calcutta, mais au point de vue de la diffusion, de la faculté à faire
pénétrer partout l’écœurement, la puanteur de Calcutta laisse bien loin
et Bénarès et Peshawar.
Bombay masque ses infections sous un vernis d’assa fœtida et de tabac:
Calcutta est au-dessus de toute ostentation.
Il est impossible d’assigner une source quelconque au fléau de Calcutta:
c’est ténu, c’est écœurant, cela ne peut se décrire, mais les Américains
qui habitent le Grand Hôtel d’Orient disent que cela rappelle l’odeur du
Quartier Chinois à San Francisco.
Ce n’est certainement pas une odeur indienne.
On dirait de l’essence de pourriture qui aurait subi une seconde
pourriture,--l’odeur gluante de la colle de pâte tournée au bleu.
Et nul moyen de la fuir!
Elle souffle à travers le _Maidân_; elle pénètre par rafales dans les
corridors du grand Hôtel d’Orient.
Ce qu’on se plaît à appeler «les Palais de Chowringhi», la promène.
Elle tournoie autour du Club du Bengale.
Les ruelles la déversent avec une intensité qui vous donne la nausée et
la brise matinale en est chargée.
On la trouve, cette odeur, en dépit de la fumée des machines, à la Gare
de Howrah.
Elle semble empirer dans les petites ruelles de derrière Lal-Bazar, où
se trouvent les boutiques à saouler, mais elle est presque aussi
accentuée en face du palais du Gouvernement et dans les administrations
publiques.
Cette puanteur est intermittente.
On peut avaler sans inconvénient six gorgées d’un air relativement pur.
Puis à la septième vague l’estomac, qui n’a pas subi d’entraînement, se
soulève.
Quand on habite Calcutta assez longtemps, on finit par s’y habituer.
Les résidents réguliers avouent bien l’existence du fléau, mais voici
leur réponse.
--Attendez que le vent ait desséché les marais salés où aboutit le
système d’égouts, et alors vous m’en parlerez.
Voilà comment ils se défendent! Rien d’étonnant à ce qu’ils regardent
Calcutta comme un séjour qui convient parfaitement à un vice-Roi
permanent.
Des Anglais, qui sont capables d’atténuer une honte par une autre, sont
gens à demander n’importe quoi et à compter qu’ils l’obtiendront.
Si une station des montagnes contenant trois mille hommes de troupes et
une vingtaine de fonctionnaires civils possédait une propriété analogue
à celle que possède Calcutta, le sous-commissaire ou le magistrat du
cantonnement chasserait du bureau administratif tous les indigènes, ou
les jetterait décemment d’un coup de pelle à l’arrière-plan, jusqu’à ce
que l’inconvénient eût été supprimé.
Alors on leur permettrait de se remettre en avant, de parler tant qu’ils
voudraient «d’oppression, d’arbitraire».
Cette puanteur, pour un nez dépourvu de préjugés, ôte à Calcutta tout
droit d’être une Cité des Rois.
Et en dépit de cette puanteur, on admet, on encourage même, les
indigènes à se mêler des affaires locales!
Le sol moite, saturé par le drainage, est empoisonné par le foisonnement
de la vie depuis cent ans, et la liste de la municipalité est encombrée
de noms indigènes,--gens nés, élevés, grandis aux dépens de cet amas de
débris accumulés! Ils figurent comme propriétaires, ces charmants Aryas,
dans le conseil municipal, dans le conseil législatif du Bengale.
Lancez une proposition de les taxer comme tels et tout naturellement ils
se mettent à hurler.
On hurle aussi dans le haut pays, mais les locaux pour des meetings
monstres sont rares, et avec un secrétaire et un Président énergiques
dont la faveur est chose précieuse, et dont la colère n’est point chose
désirable, on maintient les gens dans la propreté, bon gré mal gré, pour
qu’ils ne puissent pas empoisonner leurs voisins.
--Alors, demande un sauvage, pourquoi leur accorder un vote quelconque?
Ils sont capables de s’accommoder de cette saleté. Ils sont incapables
d’aucun sentiment qui vaille un fétu.
Qu’on les laisse vivre tranquilles, et sous notre protection, faire leur
bas de laine!
D’autre part, nous les taxerons jusqu’à ce que l’état de leur bourse
leur donne la mesure de leur négligence passée.
Puis, quand l’odeur aura un peu diminué, nous les laisserons reparaître
et bavarder, et attribuer le progrès à leurs lumières.
Les classes supérieures ont leurs broughams et leurs barouches; les
basses sont capables de jeter d’un coup d’épaule un Anglais dans le
chenil et de lui parler comme s’il était un cuisinier.
Ils peuvent s’exprimer sur une dame anglaise en la qualifiant d’_aurat_.
On leur permet une liberté--pour ne pas employer un terme trop gros--une
liberté de langage qui ne tarderait pas à amener des bagarres sérieuses,
si un Anglais en usait de même avec un autre Anglais.
Ils sont entourés de barrières protectrices. On les rend inviolables.
Assurément, ils devraient se contenter de toutes ces choses, sans se
mêler d’affaires auxquelles ils ne peuvent rien comprendre, étant donné
leur origine.
On se demandera si cette diatribe pleine de feu est le produit d’un
esprit indépendant, le résultat premier de la nausée que donne cette
féroce puanteur ou le résultat fécond de la migraine contractée à force
de fumer tout le jour pour combattre l’odeur.
En tout cas, Calcutta est un endroit redoutable pour quiconque n’y a pas
été élevé.
Un bon conseil à d’autres barbares.
N’amenez pas à Calcutta un domestique originaire du haut pays.
Il aura certainement des désagréments parce qu’il ne pourra comprendre
les usages de la Cité.
Un Punjabi, qui arrive pour la première fois ici, se croit tenu en
conscience d’aller à l’Ajaibghar, le Museum.
Plus d’un y est allé, et en est revenu de très mauvaise humeur, et
l’esprit troublé.
--Je suis allé au Museum, dit-il, et personne ne m’a dit d’injures. Je
suis allé acheter mes provisions au marché, et je me suis assis. Alors
est venu un homme en uniforme qui m’a dit: «Ote-toi de là que je m’y
mette». J’ai répondu: «J’y étais le premier». Il a dit: «Je suis un
_chaprassi_. Va-t’en», et il m’a frappé. Or, comme cet endroit pour
s’asseoir était public, je l’ai battu jusqu’à le faire pleurer. Il a
couru chercher la police, et je me suis sauvé aussi, car ici tous les
gens de la police sont des Sahibs. Puis-je avoir congé, à partir de deux
heures, pour me mettre à la recherche de cet homme et le battre encore?
Voyez-vous la situation?
Une Cité inconnue, pleine d’une senteur qui vous fait rechercher le
repos et la retraite, et un domestique qui ronge son frein, qui n’est
pas encore depuis six heures dans le four, et qui s’est engagé dans une
querelle à mort avec un Chaprassi inconnu et réclame à grands cris la
permission d’aller poursuivre la dispute.
Hélas! Où est l’illusion de l’héritage qu’on allait reprendre?
Dormons, dormons, et prions pour que Calcutta se porte mieux demain.
Pour le moment, ce sommeil-là ressemble étonnamment au sommeil en
compagnie d’un cadavre.