VILLIERS DE L’ISLE-ADAM

Depuis trente ans qu’il est mort[49] il est illustre et à peine lu.

[49] Le 19 août 1889.

J’ai vécu près d’un demi-siècle, sans rien connaître de lui, sauf

quelques titres de ses livres. Ai-je à me repentir d’une si longue

incuriosité? La découverte de ce rare et sublime esprit me réservait des

éblouissements inespérables; mais aussi j’ai dû reconnaître en son œuvre

des tendances trop contraires à celles d’où peut surgir un art vivace;

au lieu d’incorporer ses fictions à des réalités permanentes, Villiers

semble dissoudre celles-ci dans ses fictions:

Il n’est d’autre univers pour toi,

enseigne Maître Jahus à son disciple Axel,

que la conception qui s’en réfléchit dans tes pensées.

Axel, par un corollaire fatidique, transpose en acte ce négatif dédain

du monde extérieur. A la jeune fille qui l’aime, dès la première minute

où, brûlant de se donner, elle palpite entre ses bras, il ne propose que

de mourir:

Toutes les réalités, demain, que seraient-elles en comparaison des

mirages que nous venons de vivre?

Des «mirages», des combinaisons d’idées, une exaltation lyrique, des

images radieuses ou terribles, l’«au dedans» et «l’au delà» des

apparences et des mots, leur point de contact avec le mystère, sans

qu’on puisse définir quelles choses le mystère enclot, telle serait

l’unique et solide vérité. Le monde est devenu, un instant, ce que la

pensée voulait qu’il fût; ensuite, il n’a plus qu’à la laisser libre et

à disparaître. Seul, l’artificiel mérite d’être le réel.

Mais, quand la pensée ne croit plus qu’à l’artificiel, elle s’en lasse

et s’en déprend, elle en vient à le nier, à se nier elle-même. Le néant

et l’être, devant elle, sont près de se confondre. Villiers de

l’Isle-Adam, parce qu’il fut impliqué dans l’erreur d’un idéalisme

hégélien, conclut la plupart de ses poèmes à la façon d’un pessimiste

sans espoir: lord Ewald, le héros sentimental de l’_Ève future_, assiste

au désastre de l’illusion dont il s’est envoûté; et le double suicide

d’_Axel_ porte le paradoxe du nihilisme à une telle démence que

l’auteur, pratiquement homme de foi, songeait, lorsqu’il mourut, à le

retourner dans un sens catholique.

Ses livres ne sont donc pas une source pure de saine énergie. Il gardait

en son âme, comme il le déclarait, «le reflet des richesses _stériles_

d’un grand nombre de rois oubliés». Arrêter sur ces richesses notre

méditation ne sera pourtant point «stérile». Nous aimons chez Villiers

le magicien du Verbe, un des plus persuasifs qui aient fait résonner la

langue de France; peu d’artistes sont entrés plus avant, par delà les

choses tangibles, dans les profondeurs de la vie spirituelle; et

l’incomplète magnificence de son lyrisme prolonge des perspectives

d’autant plus attirantes qu’elles demeurent inachevées. Ses anomalies

mêmes et ses aberrations supposaient des facultés glorieuses. Son goût

de l’artifice continuait certains penchants de notre littérature qui ne

cessent point de la solliciter; il explique le succès bizarre de tel ou

tel parmi les écrivains d’aujourd’hui, et pourquoi on célèbre comme des

novateurs de faux simples ou d’alambiqués décadents.

Fleur suprême d’une très vieille race, Villiers s’appropria, par droit

de naissance, les dons les plus opulents. Le prodige de sa mémoire

paraissait un héritage des anciens bardes celtiques; il détenait leur

privilège de haute improvisation; ainsi que les primitifs, il possédait

à la fois l’intuition métaphysique des principes et la plénitude des

images concrètes; il percevait l’unité fondamentale du langage de tous

les arts, la couleur des rythmes et des mélodies, l’architecture des

périodes, les correspondances des métaphores et des abstractions. Il

était né philosophe et musicien[50] en même temps que poète.

Ses ancêtres lui léguaient neuf siècles au moins d’insignes ascendances;

car il pouvait remonter, dans les fastes de sa maison, jusqu’à l’an

1067, et il y comptait des hommes de guerre jadis illustres, un maréchal

de France, un grand maître de Malte, un évêque, des marins aventureux.

La continuité, à travers tant de générations, d’une prééminence sociale,

attestait un admirable fond de vigueur et de vertus actives. Mais

l’éclat de cette famille déclinait depuis longtemps, lorsque le marquis,

père de Villiers, en consomma la ruine par son déséquilibre imaginatif.

Ce chercheur de trésors enterrés se croyait supérieurement pratique, et

il s’entêta jusqu’au dernier soupir dans l’illusion de laisser à son

fils une fortune de prince; il ressemblait au chiffonnier moribond qui

dit de lui-même:

Pouvant incorporer mes rêves, je les possédais comme réels[51].

[50] Je ne crois pas, cependant, malgré le dire de ses amis (V. de

Rougemont, Villiers de l’Isle-Adam, _Mercure de France_, éd., pp. 73

et suiv.) qu’il aurait pu être un grand musicien comme il fut un

admirable poète en prose. Tout génie à sa langue native où il

excelle au détriment d’autres modes d’expression. Villiers, en

improvisant sur son piano, en chantant, Se grisait de sonorités

flottantes; des idées musicales lui venaient; pour leur donner forme

ce n’était pas seulement la science qui lui manquait; son activité

poétique absorbait l’essentiel de sa force créatrice.

[51] _Nouveaux contes cruels_, l’_Élu des rêves_.

Villiers naquit donc avec un excès héréditaire d’imagination où se

concentra toute la force que ses aïeux employaient dans un labeur

traditionnel. Pauvre, il choya d’autant plus la chimère des splendeurs

fictives. Quelles richesses tangibles auraient valu les amoncellements

d’or et de joyaux dont sa fantaisie disposait sans autre limite que son

pouvoir de créer? Toute l’opulence d’une dynastie péruvienne, en mille

ans, serait de la misère auprès de la révélation offerte, dans le

Souterrain d’Auersperg, à Sara, l’amante d’Axel:

Et voici que, du sommet de la fissure cintrée de l’ouverture,--à

mesure que celle-ci s’élargit plus béante--s’échappe d’abord une

scintillante averse de pierreries, une bruissante pluie de diamants,

et, l’instant d’après, un écroulement de gemmes de toutes couleurs,

mouillées de lumières, une myriade de brillants aux facettes

d’éclairs, de lourds colliers de diamants encore, sans nombre, de

bijoux en feu, de perles. Ce torrentiel ruissellement de lueurs semble

inonder brusquement les épaules, les cheveux et les vêtements de Sara:

les pierres précieuses et les perles bondissent autour d’elle de

toutes parts, tintant sur le marbre des tombes et rejaillissant, en

gerbe d’éblouissantes étincelles, jusque sur les blanches statues,

avec le crépitement d’un incendie.

Et, comme ce pan de la muraille s’est maintenant enfoncé plus d’à

moitié sous terre, voici que, des deux côtés de la vaste embrasure, de

tonnantes et sonnantes cataractes d’or liquide se profluent aux pieds

de la ténébreuse advenue.

Ainsi que tout à l’heure les pierreries, de roulants flots de pièces

d’or tombent formidablement de l’intérieur de barils défoncés, brisés

par la rouille et par la pression de leur nombre... Les dunes d’or les

plus proches, amoncelées contre cette paroi disparue du mur--qui s’est

arrêtée au ras du sol--roulent à profusion, bruissent, bourdonnent, et

se répandent follement--irruption vermeille, à travers les allées

sépulcrales.

Quand un homme peut se donner ainsi la fête de merveilles imaginaires,

il en vient à dédaigner les spectacles que lui impose le soleil trop

véridique. Villiers eut même pour la clarté du jour une sorte

d’aversion; dans sa jeunesse, il fermait, le matin, ses contrevents et

travaillait à la lueur d’un flambeau. Il resta, plus tard, un amant

effréné de la nuit, un noctambule, parce que la nuit émancipait ses yeux

devant les formes incertaines. De même, il méprisait les voyages, à

l’égal d’une servitude; pourquoi aurait-il voulu vérifier si ses visions

étaient exactes?

Une ville antique, confiait-il à son ami Remacle[52], Bénarès, se

dresse depuis des jours impérativement exigeante comme un personnage

unique et flamboyant du passé, mirage réel. Je photographierais,

_malgré moi_, cette cité surgie en moi, _sans aucune raison de

lectures ou rêves préalables_, avec ses palais, aspects de rues,

boutiques, cortèges royaux à éléphants et en armes. Et vous entendez?

Je vous donne un Bénarès, tel qu’il a existé, j’en suis certain, cela

sans documents, une vision réelle, non une reconstitution à travaux à

la Salammbô. Cela fera un certain effet.

[52] Cité par Fernand CLERGET (_Villiers de l’Isle-Adam_, p. 131). Sur

la puissance évocatrice de Villiers, v. Henri LAVEDAN, _Émotions_,

pp. 44-45.

Son imagination, par choix, s’assujettissait des pays extraordinaires et

des villes anéanties, comme étant mieux à son aise pour se les figurer

sans contradiction. Il ne les _photographiait_ point, malgré tout, à la

manière d’une voyante, d’une Catherine Emmerich décrivant, dans une

vision toute intuitive, Jérusalem et les scènes évangéliques.

_Akëdysséril_[53], où il a cru ressusciter exactement Bénarès, suppose,

quoi qu’il affirme, «des rêves et des lectures préalables». Ce n’est pas

en lui-même qu’il a trouvé «le lingham de Siva», les «phaodjs», les

«psylles», et les «saïns, desservants de la demeure du Dieu».

[53] Publié avec d’autres nouvelles sous ce mauvais titre: _Le Secret

de l’Échafaud_, chez Flammarion (Collection: _Les auteurs

célèbres_).

Dans les aspects de ses obsessions se laissent aisément surprendre des

vestiges de littérature, l’empreinte d’un Baudelaire, la tonalité des

sujets où se complut l’auteur des _Paradis artificiels_.

Analogue à celle d’Edgar Poë, sa fantaisie d’imaginatif procréait des

figures de femmes d’une perfection irréalisable. Le possible ne pouvant

assouvir son appétit de beauté, il s’évadait, au delà, dans l’inconnu.

Mais, ce qu’il sentait humainement impossible, il voulait l’animer

devant ses yeux, le tenir entre ses mains comme plus vrai que la plus

immédiate réalité: le comte d’Athol[54], au retour des funérailles de sa

jeune épouse Véra, veut se convaincre qu’elle n’est pas morte, il la

croit là, il lui parle, elle lui répond; l’hallucination, proche de la

folie, s’exalte jusqu’à l’instant où

leurs lèvres s’unissent dans une joie divine,--oublieuse--immortelle.

Et ils s’aperçoivent alors qu’ils n’étaient réellement qu’un seul

être.

[54] _Les Contes cruels_: _Véra_.

Si la pensée engendre ce qui existe hors d’elle, l’illusion du comte

d’Athol n’a rien d’absurde. Mais, pour que l’esprit puisse avoir foi aux

fantômes où il se dédouble, il a besoin de les matérialiser. Le terme de

la fiction idéaliste devait être l’_Ève future_, la femme idéalement

artificielle.

Ce livre capital de Villiers est issu pourtant d’un fait authentique et

non d’un rêve. «Un jeune lord anglais avait une fiancée dont il

idolâtrait la beauté corporelle, tout en exécrant sa platitude

d’intelligence et d’âme. Il fit modeler à son image une effigie de cire

qu’il habilla fastueusement, et, se couchant près d’elle, il se tua. Un

ingénieur américain, devant qui était contée cette morbide anecdote, se

leva et dit très paisiblement:

--Je suis au regret que votre ami ne se soit pas adressé à moi; je

l’aurais peut-être guéri.

--Vous, comment?

--By God! En mettant dans sa poupée la vie, l’âme, le mouvement et

l’amour.

Tout le monde se mit à rire, hormis Villiers qui semblait absorbé dans

la confection de sa cigarette.

--Vous pouvez rire, étrangers, dit gravement l’Américain en prenant son

chapeau et sa canne, mais mon maître Edison vous apprendra bientôt que

«l’électricité est aussi puissante que Dieu[55]».

[55] PONTAVICE du HEUSSEY, _Villiers de l’Isle-Adam_, pp. 170-171.

Villiers n’entreprit point son _Ève future_ afin de justifier cette

thèse digne d’un Tribulat Bonhomet: «L’électricité est aussi puissante

que Dieu.» Mais il lui fallut une surprenante force de persuasion

imaginative pour construire et suggérer comme possible l’Hadaly

d’Edison, cette armure électrique, vêtue de chair artificielle, et à qui

un médium communique, avec son âme, l’impulsion de ses mouvements. Je ne

connais rien de comparable au chapitre où Lord Ewald, croyant étreindre

sa maîtresse, l’entend murmurer tout d’un coup:

--Ami, ne me reconnais-tu pas? Je suis Hadaly.

Le romancier parvient à nous rendre un instant dupes volontaires de

l’illusion qu’il a voulu enfanter. Nous sommes en plein _fantastique_.

Le fantastique est l’abîme qui invite à ses vertiges une imagination

folle de liberté. Seulement, dès que le bon sens s’est repris, le

phantasme disparu laisse une morne stupeur; et l’esprit ne reste point

libre devant les créatures de son rêve; il en a peur, comme si elles

devenaient plus existantes que lui-même. La terreur est la revanche de

l’Inconnu sur l’audacieux, capable d’en scruter les parages.

La couleur des contes de Villiers se présente, dans l’ensemble, tragique

comme son existence, comme les sujets des légendes bretonnes, presque

toujours attirées vers des épisodes sinistres. La mort et l’échafaud

envahirent ses songeries presque à la façon d’une idée fixe. Il

recherchait le spectacle des exécutions, comme son «convive des

dernières fêtes[56]», non sans doute chatouillé du même sadisme

sanguinaire, mais en blasé curieux d’émotions fortes, et pour surprendre

le brusque saut d’un vivant dans les clartés de l’au delà. Il croyait

que les suprêmes images réfléchies par les yeux d’un moribond persistent

au fond de ses prunelles, même quand les battements de son cœur ont

cessé. La hantise de la guillotine explique des inventions baroques,

telles que la mésaventure de M. Redoux[57]: M. Redoux, contemplant, au

Musée Tussaud, la machine qui servit pour le supplice de Louis XVI, en

vient à mimer l’exécution du Roi; il se couche sur la planche, insinue

son cou dans la lunette et ne peut plus l’en retirer.

[56] V. _Les Contes cruels_.

[57] _Les phantasmes de M. Redoux_ (_Histoires insolites_).

Villiers dominait cependant les sujets macabres par un effort de rigueur

logique, semblable à celui du savant, lorsqu’il analyse un cas anormal.

Il se maintenait extérieur à ses fictions terrifiantes, se divertissait

à stupéfier son lecteur, à lui donner froid dans le dos. «Cela fera,

déclarait-il, un certain effet.»

Est-ce à dire que le tourment de l’effet absorbe toutes ses intentions

et qu’il combine des faits étranges, à la manière des conteurs

américains, pour le seul attrait de l’étrangeté?

Claire Lenoir a jadis trompé son mari; elle agonise dans une chambre

d’hôtel, et, au moment de mourir, voit se peindre sur la muraille la

mort affreuse de l’homme pour qui elle fut coupable. Quand elle a

expiré, le docteur Tribulat Bonhomet, unique spectateur de sa dernière

angoisse, attire son cadavre en travers du lit, examine, à l’aide d’un

ophtalmoscope, les yeux, «les grands yeux renversés, vitreux, fixes,

exorbitants, déployés». Et voici tout ce qu’il y aperçoit:

Des cieux!--des flots lointains, un grand rocher, la nuit tombante et

les étoiles!--Et, debout sur la roche, plus grand que les vivants, un

homme pareil aux huit insulaires des archipels de la Mer-dangereuse,

se dressait! Était-ce un homme, ce fantôme? Il élevait d’une main,

vers l’abîme, une tête sanglante, par les cheveux!--Avec un hurlement

que je n’entendais pas, mais dont je devinais l’horreur à l’ignivome

distension de sa bouche grande ouverte, il semblait la vouer aux

souffles de l’ombre et de l’espace. De son autre main pendante, il

tenait un coutelas de pierre, dégouttant et rouge. Autour de lui,

l’horizon me paraissait sans bornes,--la solitude, à jamais maudite!

Et, sous l’expression de furie surnaturelle, sous la contraction de

vengeance, de solennelle colère et de haine, je reconnus,

sur-le-champ, sur la face de l’Ottysor-vampire, la ressemblance

inexprimable du pauvre M. Lenoir avant sa mort, et, dans la tête

tranchée, les traits affreusement assombris de ce jeune homme

d’autrefois, de sir Henry Clifton, le lieutenant perdu.

Apparemment, Villiers s’est plu à jeter le négateur et scientiste

Bonhomet en face d’une vision dont l’épouvante s’enfonce dans l’obscur

labyrinthe des concordances «surnaturelles». Mais jusqu’à quel point

admettait-il lui-même la réalité possible, de ce tableau? L’artifice

littéraire ne déborde-t-il pas ici le symbolisme mystique?

Mystique avec véhémence, Villiers fut pourtant un mystificateur. Il

enfermait ses amertumes, ses mépris, parfois ses croyances dans le

fourreau damasquiné d’étincelantes ironies. Il eut beau mépriser

_l’esprit pour l’esprit_,--car «l’esprit dans le sens mondain,

pensait-il, est l’ennemi de l’intelligence[58],» le pli coutumier de sa

lèvre, son œil aigu et méfiant trahissaient un besoin de persiflage, le

qui-vive du bretteur «en garde contre toute agression[59]». Son ironie

partait d’un dédain d’aristocrate pour l’indécrottable haine des gens du

commun qui l’opprimaient de leurs sottises coalisées. Le gentilhomme

voué à la misère, l’artiste vilipendé se revanchait par des traits

acerbes des avanies qu’il devait subir. Rarement il s’indignait, il

invectivait. Son ironie, d’une indéfectible élégance, perçait en

effleurant, comme le poignard du spectre, dans _la Mort rouge_ d’Edgar

Poë. Personne n’a manié l’antiphrase d’une main plus meurtrière que le

railleur des _Deux augures_[60]. Un jeune écrivain se présente chez le

directeur d’un journal et lui propose un article; pour se faire valoir

il n’a que deux titres: il est inconnu et sans ombre de talent.

[58] L’_Ève future_, p. 69.

[59] Gustave GUICHES, _Villiers de l’Isle-Adam_ (_la Nouvelle Revue_,

1er mai 1890).

[60] V. _Les Contes cruels_.

Hein? s’écrie le directeur, tremblant de joie, vous vous prétendez

sans talent?... Non, je ne puis y croire. Votre fortune serait faite

et la mienne aussi. C’est six francs la ligne que je vous

offrirais!--Voyons, entre nous, qui me garantit la nullité de cet

article?

--Lisez, monsieur! articule avec fierté le jeune tentateur...

Une verve surprenante, et qui ne dévie jamais vers des outrances

vulgaires, module, durant dix-huit pages, cette gageure de paradoxale

dérision. _Les demoiselles de Bienfilâtre_, _Virginie et Paul_, _La

machine de gloire_[61] sont aussi des merveilles d’ironie fantaisiste.

Toutefois, là encore, Villiers reste artificiel. Comment répéter une

_manière_, et n’être point maniéré? La présence de l’auteur est trop

perceptible sous chaque mot de ses personnages; il se fait comme un jeu

de tailler en dard aigu la queue de toutes ses phrases, mais nous laisse

la déception d’apercevoir dans les humains de ses contes des caricatures

lyriques et symboliques, non des vivants analogues à ceux que notre

expérience a rencontrés. En se moquant d’eux, il semble parfois se

moquer de lui-même, et on penserait presque de lui ce qu’il exprime du

cabotin Chaudval:

Le vieux histrion expira, déclamant toujours son grand souhait de voir

des spectres, _sans comprendre qu’il était lui-même ce qu’il

cherchait_[62].

[61] _Id._

[62] _Id._, _Le désir d’être un homme_.

Son _Tribulat Bonhomet_ bafoue, après Homais, le bourgeois moderne,

suffisant et médiocre, installé dans ses partis pris, grossièrement

matériel. Il admire Voltaire et les penseurs qui savent gagner de

l’argent. Le Progrès, la Science ont remplacé pour lui l’Être suprême.

Il se croit philanthrope et poursuit d’une féroce animadversion tout ce

qui dérange la sécurité de son égoïsme. Il hait à mort l’artiste, parce

que l’artiste «a une âme» et lui fait honte de la sienne. Mais, tandis

qu’Homais pérore entre ses bocaux, authentique et inamovible, Bonhomet,

anormal, effrayant, amplifié et déformé en symbole, crève fréquemment

les limites du vraisemblable. Vrai dans l’essence, il a l’air d’un

monstre. Il se délecte, la nuit, à pénétrer avec de sauvages précautions

jusqu’au milieu d’un étang où dorment des cygnes, et il massacre ceux

qu’il peut surprendre, pour se donner l’audition de leur chant d’agonie:

Qu’il est doux, se disait-il tout bas, d’encourager les artistes!

Bonhomet, qui a des vues sociales et scientifiques, pondeur de mémoires

variés, d’un entre autres ayant pour titre: _De l’influence de la

cantharide sur le clergé de Chandernagor_, propose une façon originale

d’utiliser les tremblements de terre; on parquerait les poètes et les

artistes dans un des pays les mieux exposés aux convulsions volcaniques;

et il conclut:

Si nous eussions le choix de troquer les six mille personnes

honorables, écrasées dans la dernière catastrophe, contre six mille

barbouilleurs de papier, quel est celui d’entre NOUS qui eût

hésité,--ne fût-ce qu’une seconde?

Il accuse des ignorances confondantes, signale, à Saint-Malo,

le tombeau d’un ancien ministre de Charles X, le vicomte de

Chateaubriand, _dont quelques travaux ethnographiques sur les Sauvages

ont été, paraît-il, remarqués_.

Il estime Rocambole «trop métaphysique», trop abstrait pour son

intellect; et, d’autre part, il semble au fait du système d’Hégel qu’il

dénomme «le Nabuchodonosor de la philosophie».

On le croirait inexpugnable dans l’épaisseur de son sens commun, ferme

comme un rhinocéros sur les quatre jambes de sa sottise. Et pourtant il

subit des peurs superstitieuses, des affres devant le Mystère, des

paniques qui confinent à la vésanie. Il décline vers le plus sombre

gâtisme, mais, jusqu’au bout, maugrée contre l’existence de l’Invisible:

_Toujours, les étoiles! Ça n’en finit pas._

Même plus qu’à demi trépassé, il ricane, il goguenarde, s’obstine à

d’inadmissibles calembredaines. Mais Dieu le renvoie parmi

les farceurs, afin, dit-il, que _votre nombreuse personne_ inspire,

là-bas, quelqu’une de ces pages de feu, de honte et de vomissement

que, de siècle en siècle, l’un de mes soldats crache en frémissant, au

front de vos congénères.

Dans l’ironie de Villiers le caprice du sceptique et le surnaturalisme

du croyant coïncident sans trop s’accorder. Il cloue Bonhomet, tel qu’un

vilain oiseau, sur la porte de l’éternelle Justice; son dégoût proteste

contre un siècle qui ne veut pas se reconnaître en lui, où il se voit un

revenant, un exilé d’une autre ère. Il croit donc à la réalité de

Bonhomet, il l’exècre; et, en même temps, il se joue de lui comme d’une

ombre grotesque suscitée par son rêve, et que, d’un souffle, il

dissipera.

Cette contradiction tient à la déplorable emprise qu’eurent Fichte et

Hégel sur sa jeunesse: si l’univers est une fantasmagorie de la pensée,

libre au poète de se divertir des simulacres qu’il anime, d’envisager

les êtres selon lui, non selon eux.

Lenoir, dans sa controverse philosophique avec Bonhomet, aventure une

idée qui nous ouvre l’arrière-fond de l’ironie habituelle à Villiers:

Pourriez-vous me dire si l’être extérieur, apparent, que vous offrez,

qui se manifeste à nos sens, est réellement celui que vous savez être

en vous?[63]

[63] _Tribulat Bonhomet_, p. 197.

L’ironie, d’un coup d’ongle, déchire le masque et la grimace des

apparences, met à nu la vérité des âmes.

Seulement, l’écrivain dont l’esprit ne cesse pas d’ironiser restera-t-il

_naturel_? Toute ironie présente une sorte de miroir déformant. La

simple réalité se prend au sérieux; l’ironie la disloque ou la recompose

afin de briser son illusion. Voilà pourquoi l’ironie de Villiers

contribue à l’artificiel de son œuvre.

La conception comme l’expression laisse discerner ce manque fréquent de

naturel. Mais, lorsqu’on parle d’artifice littéraire, une incertitude a

besoin d’être élucidée: quel mur, quelle zone franche sépare du naturel

l’artificiel? L’art n’est jamais qu’une transposition idéale où les

aspects innombrables du monde sont stylisés dans des formes. Le génie

des couleurs fut et reste, en son principe, quelque chose de spontané;

et, cependant, si loin que nous allions vers les origines de leur art,

chez les fabulistes de l’Inde, les aèdes de l’Hellade homérique, ses

formes primitives, une fois établies, se révèlent continuées selon des

règles acquises pour longtemps. Les mêmes légendes, les mêmes procédés

narratifs, les mêmes comparaisons, les mêmes épithètes suffirent à des

générations de poètes. Par quoi sommes-nous induits à juger qu’un récit

d’Homère, l’histoire, entre autres, de Nausicaa, possède cette beauté,

pour nous si précieuse: le naturel? C’est que les images de la vie s’y

réfléchissent avec leur ordre simple et normal, comme si elles ne

pouvaient être autrement; et les personnages profèrent sans recherche

les paroles qu’exigent des sentiments et des situations plausibles.

Au rebours, un artiste moderne--dans l’espèce, Villiers de

l’Isle-Adam--fait siennes des façons de narrer qu’il renouvelle, étoffe,

assouplit par inspiration et par volonté. Il est né original, mais

s’évertue à l’être davantage. Il entrenoue dans ses contes des incidents

inattendus, conduit, pour aboutir au dénouement, des sapes sinueuses, et

finit sur quelque mot prodigieux ou sur un fait qui déconcerte[64]. Un

de ses contes les plus poignants, _la torture par l’espérance_[65], nous

entraîne à la suite du vieux rabbin Aser Abarbanel, depuis un an

tourmenté au fond d’une geôle de l’Inquisition, et cherchant à s’évader.

Les inquisiteurs l’ont prévenu, le soir, qu’il ferait partie, le

lendemain, d’un autodafé; après leur départ il s’aperçoit que la porte

de son cachot est mal verrouillée, il la pousse, il se glisse en rampant

contre la paroi d’un corridor infini. Des inquisiteurs le rencontrent et

n’ont pas l’air de le voir. Il arrive, après d’épouvantables angoisses,

au seuil de jardins merveilleux; il se croit sauvé

et, pour bénir encore le Dieu qui lui accordait cette miséricorde, il

étendit les bras devant lui, en levant les yeux au firmament. Ce fut

une extase.

[64] Baudelaire, dont il est proche, soutenait, avec Edgar Poë, dans

ses _Curiosités esthétiques_, ce paradoxe que le beau est toujours

_bizarre_.

[65] Voir les _Nouveaux contes cruels_.

Alors, il crut voir l’ombre de ses bras se retourner sur lui-même:--il

crut sentir que ces bras d’ombre l’entouraient, l’enlaçaient,--et

qu’il était pressé tendrement contre une poitrine. Une haute figure

était, en effet, auprès de la sienne. Confiant, il abaissa le regard

vers cette figure--et demeura pantelant, affolé, l’œil morne,

trémébond, gonflant les joues et bavant d’épouvante.

--Horreur! Il était dans les bras du grand Inquisiteur lui-même, du

vénérable Pedro Arbuez d’Espila, qui le considérait, de grosses larmes

plein les yeux, et d’un air de bon pasteur retrouvant sa brebis

égarée!

Le sombre prêtre pressait contre son cœur, avec un élan de charité si

fervente, le malheureux juif, que les pointes du cilice monacal

sarclèrent, sous le froc, la poitrine du dominicain. Et, pendant que

le rabbin Aser Abarbanel, les yeux révulsés sous les paupières, râlait

d’angoisse entre les bras de l’ascétique dom Arbuez et comprenait

confusément _que toutes les phases de la fatale soirée n’étaient qu’un

supplice prévu_, celui de l’Espérance, le Grand Inquisiteur lui

murmurait à l’oreille, d’une haleine brûlante et altérée par les

jeûnes:

--Eh quoi, mon enfant! A la veille peut-être du Salut, vous vouliez

donc nous quitter!

En ses plus infimes détails ce récit atteste une science de terreur

hallucinante; C’est la _réussite_ d’un art affiné à l’excès. Mais on

voit trop bien de quelle intention factice il procède: Villiers avait lu

_le Puits et le pendule_; il se plut à démontrer qu’en se passant des

engins matériels dont Edgar Poë s’était aidé pour créer une effroyable

fiction, il obtiendrait un effet d’horreur, d’une intensité plus haute

et stupéfiante. Il a gagné cette sorte de pari, superbement. Malgré

tout, l’anormale et atroce férocité du cauchemar volontaire provoque

dans notre esprit une réaction de méfiance; il consent à la secousse,

une fois, par surprise; quand on relit plus froidement, on découvre dans

la liaison des épisodes une série d’hypothèses arbitraires et forcées;

et comment s’attarder en compagnie du monstrueux sans admettre la

perversion esthétique qu’érigeait en précepte ce vers paradoxal:

Le _charme_ de l’horreur _n’enivre_ que les forts?

Le goût de l’horrible correspond à celui de l’artificiel. L’existence

réelle dévoile une masse de petites noirceurs beaucoup plus que des

drames atroces. L’artiste en quête d’atrocités risque de se perdre hors

nature; son imagination l’emmène comme un somnambule courant sur la

gouttière d’un toit. _Le Puits et le pendule_, _les Diaboliques_, _la

torture par l’espérance_[66] sont des chefs-d’œuvre d’exception, tels

que des plantes magiques dont les fleurs éblouissantes auraient bu les

vapeurs d’un sol saturé de poisons. Sans doute le satanisme emerge-t-il

palpablement des perversités extrêmes. Mais les fumées du puits de

l’abîme ont des principes mortels pour ceux-là qui ne veulent plus rien

respirer d’autre. Un art surnaturaliste ne peut rester humain et naturel

que s’il est nourri, comme au moyen âge, par une foi ingénue. Dante

vivait, en familier avec les trois mondes suprasensibles; aussi

transposait-il sans effort ni déformation les accidents terrestres en

réalités transcendantes; et son Paradis faisait équilibre à son Enfer.

Baudelaire, Edgar Poë, Barbey d’Aurevilly, Villiers de l’Isle-Adam,

Huysmans ont restitué dans l’art la présence d’un Surhumain malfaisant;

ils n’ont su rouvrir le Jardin des Béatitudes. Il s’ensuit que leur

satanisme est souvent outré, maléfique, et, même sincère, ressemble à de

la littérature.

[66] V. aussi dans les _Amants de Tolède_ (_Nouveaux Contes cruels_)

l’étrange invention de cruauté sadique attribuée à Torquemada.

Chez Villiers, magnifique écrivain pourtant, la fréquente absence de

naturel se réfléchit dans ses façons d’écrire. Il appartint à l’espèce

des hommes de lettres qui ont deux styles: l’un, quand ils parlent ou

écrivent spontanément; l’autre, quand ils font une œuvre.

Sans aller, comme certains esthètes, jusqu’à se convaincre que, pour

avoir un style, on doit énoncer les choses en des termes dont personne

n’userait, il composait à ses idées un vêtement de songe. Il aurait pu

obéir aux appels faciles de l’improvisation; il produisait, au

contraire, avec une difficulté voulue. Lorsqu’il travaillait,

il se couchait--fût-ce au milieu du jour--rapprochait du lit son

pupitre, et là rêvait les phrases, les regardait se former mot à mot,

prendre leur âme en même temps que leur corps. Mais ce choix du

vocable ne s’accomplissait pas aisément, car sa probité d’artiste se

laissait combattre par des scrupules étrangers[67].

[67] Gustave Guiches, cité par ROUGEMONT (_Villiers de l’Isle-Adam_,

p. 110).

Il pesait les mots, disait-il, «dans des balances en toile d’araignée».

Ce n’était point à la manière d’un rhéteur, d’un parnassien choyant une

épithète pour elle-même. Il se tourmentait d’enclore dans une période

toute la puissance de synthèse visionnaire qu’elle pouvait susciter.

Moins simple que Flaubert, il ne visait pas, comme lui, à la seule

netteté plastique; il voulait pénétrer au delà des formes. «Va oultre»,

lui enseignait une des deux devises de sa race. Il cherchait à voir et à

révéler l’intime des êtres, à faire sentir le mystère dont ils sont

pleins. Voici, par exemple, l’évocation nocturne d’un coin de Jérusalem,

dans le palais de Salomon:

Au-dessus d’eux, à hauteur des feuillages extérieurs, la mystérieuse

Salle des Enchantements, œuvre des Chaldéens, la Salle où mille

statues de jaspe font brûler une forêt de torches d’aloès, la haute

Salle des festins, aux colonnades mystiques, exposée à tous les vents

de l’espace, prolonge, au milieu du ciel, le vertige de ses

profondeurs triangulaires: les deux côtés de l’angle initial

s’ouvrent, en face du Moria, sur la ville ensevelie dans l’ombre du

Temple, tiare lumineuse de Sion[68].

[68] _L’Annonciateur_ (_Contes cruels_, p. 323).

Qu’on ne demande pas à de telles phrases le relief architectural d’un

lieu bien défini; Villiers nous apporte moins et plus; il entre-bâille,

dans le brouillard d’un rêve, la salle inimaginable où brûle, aux mains

de mille statues, «la forêt des torches»; et, dominant Sion, la forme

mystique de leur flamboiement lui apparaît semblable à «une tiare

lumineuse». Or, pouvait-il configurer cette hyperbole de splendeur et ne

pas imposer à l’expression quelques violences anormales? Des trouvailles

de ce genre: «prolonge le vertige de ses profondeurs triangulaires»

correspondent à une complication décadente de style, telle qu’en

poursuivent, aujourd’hui encore, des symbolistes attardés. On dirait que

pour ces chercheurs de quintessence les rapports habituels des mots

rendent un son usé de vieil orgue. Villiers, après Baudelaire et Poë,

semblait trop souvent écrire dans cet état d’hyperacuité lucide que

détermine l’opium, au début de l’ivresse[69]. Le simple et le réel lui

devenaient alors inexistants et l’on s’explique des paysages, comme

celui-ci, où lui-même reconnaît une sorte de simulation imaginaire:

C’était le crépuscule d’une journée d’éclipse. A l’Occident, des rais

d’une aurore boréale allongeaient sur tout le ciel les branches de

leur sinistre éventail. _L’horizon donnait la sensation d’un décor_...

Du sud au nord-ouest se roulaient de monstrueux nuages pareils à des

monceaux de ouate violette, bordés d’or. Les cieux paraissaient

_artificiels_[70].

[69] Tout le monde sait que Poë et d’autres entretenaient avec des

liqueurs fortes leur exaltation quotidienne. Villiers fut-il exempt

de ces habitudes? Ceux qui l’ont connu l’affirment, quoiqu’il passât

au café la plupart de ses nuits.

[70] _L’Ève future_, pp. 313, 314.

De même, quand il essaie d’illuminer l’intérieur des âmes, il s’évertue

à être profond, profond jusqu’au vertige, mais ne l’est point sans des

obscurités inquiétantes:

Lorsque le front seul contient l’existence d’un homme, cet homme n’est

éclairé qu’au-dessus de la tête; alors, son ombre jalouse, renversée

toute droite au-dessous de lui, l’attire par les pieds, pour

l’entraîner dans l’Invisible. En sorte que l’abaissement lascif de ses

passions n’est strictement que le revers de la hauteur glacée de ces

esprits[71].

[71] _L’Annonciateur_ (_Contes cruels_, p. 333).

Dans un poème légendaire, la surtension descriptive, les nuages du

sentiment appartiennent, en un certain sens, à l’irréalité du sujet.

Mais au théâtre, il est plus difficile d’accepter des hommes et des

femmes vêtus comme nous et déclamant des proses lyriques qu’à leur place

jamais des humains vraisemblables n’auraient l’idée de concevoir. Les

deux dernières parties d’_Axel_ (le monde occulte et le monde

passionnel) résistent, par là, aux conditions normales du verbe

scénique; Axel, maître Janus, Sara, discourent comme des livres; ou

plutôt c’est, en eux, Villiers dont le lyrisme métaphysique dialogue

avec lui-même.

En 1870, il put faire jouer un petit drame à deux personnages, _la

Révolte_[72], impeccablement écrit, d’une perfection de langage même

trop stricte pour sembler vraie. Le sujet met aux prises un banquier et

sa femme, lui, sec et positif, elle, affamée de tendresse sentimentale

et de poésie. Or, les moindres paroles de ce bourgeois sont ornées de la

distinction concise, tranchante propre à Villiers; l’ironie de l’auteur

perce partout, notamment en cette tirade[73] où Félix déclare:

Je n’aime pas les montagnes trop hautes, _ni dans les personnes_, ni

dans la nature. Si l’on veut être sublime... qu’on le soit du moins

avec discrétion.

[72] LEMERRE, éd.

[73] Pages 26-27.

Après quelques représentations orageuses, _la Révolte_ tomba et n’a

jamais été reprise. Une des causes de son échec fut l’écriture

continuellement «artiste» de scènes où la médiocratie moderne ne pouvait

reconnaître le timbre de sa voix vulgaire.

Villiers de l’Isle-Adam suscite peut-être l’impression de l’artificiel,

parce qu’il demeure aristocrate, alors que le naturel, en son temps, eût

été de sentir et de parler comme un bourgeois. Mais son art est vraiment

factice, toutes les fois qu’il se trahit, soucieux de se faire valoir

avant de faire valoir les choses mêmes qu’il veut rendre. Car, en somme,

c’est ici la ligne de partage entre le naturel et l’artificiel: quand un

sentiment spontané, une juste interprétation de l’humain ou du divin

prédomine sur les procédés esthétiques et le mirage verbal, l’écrivain

est proche du naturel, de la bonhomie, et il a les plus hautes chances

de s’y maintenir, s’il se soumet et s’efface devant les réalités.

Seulement, les réalités, il faut y croire, et l’idéaliste Villiers, trop

souvent, incline à les tourner en un jeu. C’est alors que la bonhomie

lui manque avec la simplicité.

* * * * *

Cependant l’artificiel, pour achever de se définir, a besoin d’être mis

en contraste avec ce qui ne l’est pas. Villiers, dans ses plus franches

inspirations, atteignit cet état de foi intuitive où la sincérité du

cœur et de l’intelligence donne l’irrésistible accent du vrai.

Il échappe d’abord à l’artificiel par le désir de s’en évader. Un

admirable élan lyrique, dans l’_Ève future_, énonce douloureusement

cette angoisse de l’Illusion qui se voudrait existante et réelle, tandis

qu’elle n’est qu’une apparence, un songe et un écho. Hadaly regarde le

parc illuminé par la lune:

Nuit, dit-elle, avec une simplicité d’accent presque familière, c’est

moi, la fille auguste des vivants, la fleur de Science et de Génie

résultée d’une souffrance de six mille années. Reconnaissez dans mes

yeux voilés votre insensible lumière, étoiles qui périrez demain; et

vous, âmes des vierges mortes avant le baiser nuptial, vous qui

flottez, interdites, autour de ma présence, rassurez-vous! Je suis

l’être obscur dont la disparition ne vaut pas un souvenir de deuil...

O parc enchanté! Grands arbres qui sacrez mon humble front des reflets

de vos ombrages! Herbes charmantes où des étincelles de

rosée s’allument et qui êtes plus que moi! Et vous, cieux

d’Espérance,--hélas! si je pouvais vivre! Si je possédais la vie! Oh!

que c’est beau de vivre! Heureux ceux qui palpitent! O Lumière, te

voir! Murmures d’extase, vous entendre! Amour, s’abîmer en tes joies!

Oh! respirer seulement une fois, pendant leur sommeil, ces jeunes

roses si belles! Sentir seulement passer le vent de la nuit dans mes

cheveux! Pouvoir, seulement, mourir![74]

[74] Pages 343-343.

En attestant par la voix d’Hadaly que la science ne peut contrefaire la

vie, œuvre transcendante, Villiers énonçait donc implicitement:

La vie, hors de ma pensée, existe et j’y crois. Ève, c’est la vie.

Dans ce roman bizarre où il déploie une ingéniosité prodigieuse à

transmuer en poésie une fiction scientifique, s’est délivrée sa

nostalgie de la femme idéale ayant une âme parfaite comme son corps, de

l’Ève pétrie par les mains divines; il ne rêve pas un paradis futuriste,

il se ressouvient de l’Éden perdu. La soif d’absolu dont il brûlait ne

pouvait se calmer qu’en buvant dans les yeux de la créature désirable la

lumière de l’Essence incréée. Il retrouvait l’appétit platonicien et

chrétien de la Beauté pure, de l’Être. Celte et gentilhomme,

ataviquement initié au culte de la femme, il a fait entreluire, en

beaucoup de ses contes, des figures d’héroïnes délicates et sublimes,

qu’à force de sincérité il rend vraisemblables:

Je sentais, dit l’ami de Mlle d’Aubelleyne, que c’était seulement la

transparence de son âme qui me séduisait en cette jeune femme, et que

toute passionnelle pensée, à sa vue, me serait toujours d’un idéal

mille fois moins attrayant que le simple et fraternel partage de sa

tristesse et de sa foi.

Ruth Moore[75], Frédérique[76], Paule de Luçanges[77] portent le commun

signe d’une distinction mystique, éthérée et grave, qui évapore en

partie la substance charnelle de leur réalité et les laisse pourtant

vraies, au moins d’une vérité de songe, exemplaires de la Femme presque

restituée à sa candeur et à sa perfection primordiales.

[75] Dans son drame, _Le Nouveau Monde_.

[76] _L’amour sublime_. (_Nouveaux Contes cruels_.)

[77] _La Maison du bonheur_ (_Histoires insolites_).

D’autre part, quand Villiers a voulu rendre la bassesse ou la perversité

féminine, s’il n’a pas éludé quelques lieux-communs romantiques (sa

Mistress Andrews du _Nouveau Monde_), il a buriné avec une force

incisive, et sans lourdeur, ces modèles effrayants de sottise égoïste ou

de professionnelle dépravation, Miss Alicia Clary, la cabotine pour qui

sa voix et sa beauté ne sont qu’un gagne-pain, et Miss Evelyn Habal, la

danseuse qui mène, par une lente déchéance, son amant jusqu’au suicide.

Il serait difficile d’exposer plus pertinemment le mécanisme d’une

passion dégradante qu’en cette aventure d’Anderson avec Miss Evelyn

Habal, et Villiers atteint une des causes les plus secrètes du prestige

meurtrier que détiennent de pareilles femmes:

Leur action fatale et morbide sur leur victime est en raison directe

de _la quantité d’artificiel_ dont elles font valoir--dont elles

repoussent plutôt--le peu de séductions naturelles qu’elles

possèdent[78].

[78] _L’Ève future_, p. 191.

Évidemment, son optique d’idéaliste l’induisait trop à distribuer les

humains en deux catégories: ceux que tourmente un idéal et ceux qui

végètent dans le terre-à-terre des calculs et des convoitises. Il n’en

eut pas moins, sur la vie quotidienne, des intuitions d’une certitude

prophétique. A ses yeux, par exemple, émanciper les appétits de la

plèbe, c’était déplacer le faix des souffrances et l’accroître au lieu

de l’alléger:

La victime, une fois ses liens desserrés, n’a guère d’autre idéal que

d’en étreindre le col de son libérateur, car la place des misérables

ne saurait demeurer vacante en ce monde, et l’on ne peut en racheter

un seul qu’en se substituant à lui[79].

[79] _Tribulat Bonhomet_, p. 161.

Il éprouvait, devant la bassesse des masses, un dédain compatissant

qu’il a transcrit en plus d’un pathétique symbole: tel le mendiant

centenaire assis contre la grille du parvis Notre-Dame et clamant:

Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît[80].

[80] _Vox populi_. (_Les Contes cruels_.)

La voix de ce pauvre, voix _vraie_, intime voix du Peuple lamentable,

persiste à travers les tumultes des événements, toujours la même, et

perpétue

la prière occulte de la Foule

qui ne voit pas sa misère et ne se sait point aveugle. Tel aussi le

messager triomphal envoyé des Thermopyles à Sparte par Léonidas et les

Trois Cents. Il porte l’annonce de la victoire, mais on le prend pour un

fuyard, et, du haut des murs, les citoyens le lapident, crachent sur

lui. Il tombe, une nuée de corbeaux le déchire encore vivant; il meurt,

l’âme éperdue de cette seule gloire que jalousent les dieux et fermant

pieusement les paupières pour que l’aspect de la réalité ne troublât

d’aucune vaine tristesse la conception sublime qu’il gardait de la

Patrie...[81]

[81] _Impatience de la foule_ (_Contes cruels_.)

Comme Vigny, mais sans y mettre sa glaciale désespérance, Villiers

comprenait la majesté des agonies silencieuses et de la résignation dans

la mort. Son duc de Portland, lépreux et moribond, étendu, à minuit, sur

la grève où sa fiancée s’agenouille près de lui, ne profère avant

d’expirer que ces trois mots:

«--Au revoir, Hélena!»[82]

[82] _Duke of Portland_ (_Contes cruels_).

Au sens des grandeurs aristocratiques Villiers ajouta celui des

sublimités populaires, témoin la parole de Ruth dans son drame, le

_Nouveau-Monde_:

Mon Dieu, bénissez ce pain qui va devenir du sang pour couler au nom

de la Liberté[83].

[83] _Le Nouveau Monde_, acte IV, p. 132.

Sans rester captif des élégances artificielles, il sut mettre au

théâtre, selon leur vérité triviale de sentiment et d’élocution, des

types plébéiens comme le forçat Pagnol et le sinistre Père Mathieu[84].

Dans le mode comique, quelle satire exactement réaliste du petit

bourgeois, l’ineffable scène du _Socle de la Statue_[85], le dialogue de

l’épicier Gambade et de son épouse, le soir où est élu député leur fils

Pantaléon!

[84] Personnages de l’_Évasion_, drame en 1 acte (Stock. éd.).

[85] _Le socle de la Statue_, nouvelle insérée dans un recueil

posthume. _Chez les passants_ (Comptoir d’édition, 1890).

D’autre part, le dernier des l’Isle-Adam, pour servir des causes qu’il

jugeait sacrées, déploya, en plus d’une rencontre, une éloquence de

haute allure, invinciblement démonstrative. L’entretien du Duc et du

Chevalier[86], après la mort du Comte de Chambord, indique, sur l’avenir

possible de la monarchie, des vues essentielles.

[86] _Propos d’au-delà_ (Ajoutés aux _Nouveaux Contes cruels_.)

Dans un ordre de conceptions plus stable, le premier acte d’_Axel_,

taillé au cœur des liturgies monastiques, en développe non seulement les

magnificences tangibles, mais l’intime ascétisme. Le conflit muet de

Sara, la novice, et des forces traditionnelles qui s’évertuent à la

retenir, l’abbesse et l’archidiacre dressés comme des images de vitrail,

et si vivants dans la roideur oppressive de leur dogmatisme, la

jubilation nocturne de Noël, le _Non_ terrible qui, tombant des lèvres

de Sara, à l’instant de proférer ses vœux, change en ténèbres d’horreur

l’allégresse de l’office, le geste de la rebelle, quand elle contraint,

la hache en main, l’archidiacre à descendre dans le caveau de l’_in

pace_ où il voulait la faire pâtir, cet ensemble, d’une puissance

barbare et d’une angoissante solennité, forme un des plus beaux poèmes

catholiques qu’on ait jamais rêvés.

Enfin, à n’envisager, chez Villiers de l’Isle-Adam, que l’ironiste et le

lyrique intime, dans son ironie même les vérités surabondent. Les

bassesses des temps modernes, le mercantilisme, le scientisme,

l’avilissement des intelligences, l’idolâtrie du Progrès resteront

marqués, par ses mots incisifs, d’une cicatrice de plus en plus nette et

mordante, à mesure que l’expérience des générations aura mieux accusé la

justesse de ses traits. Sa revanche sur les sottises et les iniquités

dont il souffrit leur survivra.

Son lyrisme, plus abstrait que sentimental, délie des nuances inédites

dans les clairs-obscurs mal explorés de la vie intérieure. L’invisible,

dans ses phrases, _donne plus au visible qu’il n’en reçoit_. Sa vision

atteste, au delà des phénomènes, des régions irrévélées. Le plus

saisissant, peut-être, de ses contes, l’_Intersigne_[87] nous met de

plain-pied avec des mondes inconnus et proches dont nous sépare

seulement la geôle obscure de nos sens. Là, le surnaturel s’insère, sans

violence factice, parmi des conjonctures tragiquement simples et

normales. A une époque négatrice du mystère, Villiers aura été l’un des

hommes par qui le mystère a dit d’une voix inéludable: J’existe. Et sa

prose, avec des sonorités neuves, nous chante l’antique mélodie des

siècles où le cœur des hommes montait de ce qu’ils voyaient à ce qu’ils

ne voyaient pas. Ses métaphores font souvent entreluire des horizons

immenses, comme l’arche prismatique d’un arc-en-ciel illumine, dans un

soir humide, des avenues indéfinies de nuées.

[87] Dans les _Contes cruels_.

Tout cela n’est point de l’artificiel, mais de la profonde réalité.

J’achève ces réflexions, ma fenêtre ouverte en face du jardin même dont

les arbres, il y a trente ans, purent consoler ses yeux de moribond.

Derrière ces marronniers plus touffus qu’alors le soleil décline ainsi

qu’une strophe expire aux lèvres lasses d’un poète, et demain, revivra,

aussi jeune qu’hier. Quelques mois avant la mort de Villiers, un autre

mourant, et aussi glorieux, Barbey d’Aurevilly, regardait, le jour de

Pâques, ces mêmes arbres, une dernière fois. Pourquoi Barbey

d’Aurevilly, moins affiné, moins artiste, nous semble-t-il plus sain et

fort que Villiers de l’Isle-Adam? Une dédicace de son _Chevalier

Destouches_ à Victor-Émile Michelet abrège le secret de sa supériorité:

«En agissant, dit-il des héros de son roman, _ils firent nos livres_.

Nous n’avons su que les écrire.» D’Aurevilly considérait que l’action

est la fin suprême. L’Axel de Villiers déclarait au contraire: «J’ai

trop pensé pour daigner agir.» Or, on a vu quelles suites impliqua cette

erreur d’isoler la pensée de l’acte. L’art, issu du réel, doit tendre,

de toute son énergique certitude, au réel, afin d’accroître, dans ce qui

mérite de durer, la permanence de l’Être.

Intermèdes · 第 15 / 29 题