POÉSIES DE CHARLES D'ORLÉANS
PUBLIÉES AVEC L'AUTORISATION DE
M. le Ministre de l'Instruction Publique.
D'après les manuscrits des
bibliothèques du Roi et de l'Arsenal.
PAR J. MARIE GUICHARD.
1842
INTRODUCTION.
En 1734, l'abbé Sallier, homme savant et judicieux, prononça pour la
première fois le nom d'un poëte qui peut passer à bon droit pour un
des plus élégants et des plus accomplis parmi ceux de notre vieille
langue[1]. La parole du docte académicien qui exhumait Charles d'Orléans
après trois siècles d'oubli, semble avoir eu un faible retentissement;
ceci ne nous surprend pas. D'abord, la description et quelques extraits
du manuscrit étaient insuffisants à mettre dans sa lumière un
personnage si nouveau; puis, la critique d'alors, à peu près uniquement
circonscrite dans les limites de l'érudition grecque et latine, se
souciait peu d'un poëte à peine âgé de quelques centaines d'années.
Évidemment l'époque était mal choisie pour une réhabilitation. En
remontant un peu plus haut, Boileau, a-t-on dit maintes fois, n'a pas
nommé Charles d'Orléans; ceci prouve que Boileau, esprit d'un tact
exquis, n'avait pas lu un seul vers du recueil que nous publions
aujourd'hui. Mais si dans tout cela une chose doit étonner, c'est le
silence incompréhensible des écrivains du seizième siècle.
[Note 1: _Mém. de l'Acad. des Inscrip_. t, XIII, année
1740, p. 593.]
Petit-fils de Charles V, le roi lettré de l'ancienne monarchie, neveu
de Charles VI, père de Louis XII et oncle de François Ier, Charles
d'Orléans fut le chef d'une faction puissante qui ébranla la France
pendant un demi-siècle; il poursuivit sans relâche le meurtrier de son
père assassiné rue Barbette par Jean de Bourgogne; il vécut au premier
rang dans les guerres civiles; enfin, lui et les siens se trouvent
mêlés à tous les désordres, à toutes les agitations de l'époque la
plus troublée des temps modernes. Certes, il faudrait moins que cela
aujourd'hui pour illustrer de mauvais vers, et on se demande pourquoi
les poésies si remarquables d'un homme qui réunissait d'ailleurs toutes
les conditions apparentes de la célébrité, sont restées dans l'ombre?
François Ier faisait publier les ouvrages de Villon, et il oublia son
oncle, le maître de Villon. Octavien de Saint-Gelais, Blaise d'Auriol
et les poëtes de ce temps pillaient effrontément Charles d'Orléans,
les compilateurs prenaient ses ballades[2], et personne ne signale le
plagiat. Bien plus, Marot a dit: «Entre tous les bons livres imprimez de
la langue françoise, ne s'en veoit ung si incorrect, ne si lourdement
corrompu, que celluy de Villon: et m'esbahy, _veu que c'est le
meilleur poète parisien qui se trouve_[3]. Cependant, et Marot le
savait sans doute mieux que nous[4], Charles d'Orléans composa certaines
de ses ballades avec une délicatesse de pensée et une perfection de
langage que Villon n'atteignit jamais; il fut en outre l'instigateur
d'un grand mouvement littéraire où Marot a tenu assurément une des
premières et des plus larges places.
[Note 2: Voyez le _Jardin de Plaisance_, où se trouvent,
mêlées à d'autres poésies du temps, deux ballades de Ch. d'Orléans.]
[Note 3: Voy. la préface des _Oeuvres de Villon_, publiées
par Marot.]
[Note 4: La ballade de Marot, intitulée: _D'un amant ferme en
son amour_, est tout à fait dans le goût de Ch. d'Orléans.]
Lorsqu'on écrit la vie d'un poëte, on interroge curieusement ses vers,
on y découvre les secrets de sa pensée, on aime à suivre les impressions
les plus fugitives de son âme, et on saisit le caractère qui leur
appartient. C'est là une étude attrayante et pleine d'enseignements
imprévus. Sans doute, nous pourrions raconter ici le meurtre de Louis
d'Orléans, épisode sanglant qui domine tout le règne de Charles VI; nous
pourrions suivre pas à pas les péripéties diverses de cette guerre de
parents à parents, où les uns s'appelaient _Armagnacs_, les
autres _Bourguignons_, ceux-ci _Cabochiens_, et ceux-là
_Écorcheurs_. Mais ces récits se trouvent partout; l'histoire
abonde en matériaux de toute sorte, et il serait facile de grouper
autour de Charles d'Orléans des volumes de pièces inédites ou déjà
publiées. Le prince et le chef de parti sont connus, nous cherchons
le poëte; aussi écarterons-nous tout ce qu'il n'est pas absolument
nécessaire de connaître pour l'objet que nous nous sommes proposé dans
cette notice.
Louis d'Orléans et Valentine de Milan sa femme eurent trois fils:
Charles, l'aîné, d'abord comte d'Angoulême, puis duc d'Orléans, naquit à
Paris le 26 mai 1391[5]. Louis a laissé la réputation de ce qu'on peut
appeler un prince lettré; il protégea Christine de Pisan, il rimait des
ballades; passionné pour les fêtes et les plaisirs, sa maison était
le rendez-vous des beaux esprits, des femmes séduisantes et des plus
aimables gentilshommes[6]. On sait l'âme tendre et mélancolique de
Valentine, son exquise beauté, son inépuisable amour pour un mari dont
le libertinage sans frein était un scandale public; l'épouse résignée
se voua toute entière à l'éducation de ses enfants. L'histoire n'offre
point de figure plus gracieuse, plus chaste, ni plus touchante; tout
chez cette femme, jusqu'à la douleur, a quelque chose d'élevé et de
majestueux. Depuis le meurtre de La rue Barbette, Valentine avait adopté
la devise devenue populaire: _Rien ne m'est plus, plus ne m'est
rien_, et elle avait choisi pour emblème une chantepleure placée
entre deux S, initiales de _soucy_ et de _soupirs_ [7].
C'est en face de ces lugubres images et au milieu des plus sinistres
catastrophes que Charles d'Orléans passa les années de sa jeunesse. En
1407, son père tombe sous le fer d'un assassin; en 1408, sa mère meurt
épuisée par les larmes; en 1409, sa jeune épouse Isabelle [8] perd la
vie en donnant le jour à une fille; et pendant tous ces désastres,
Charles, qui est l'unique protecteur de deux jeunes frères, fait
d'inutiles efforts pour tirer vengeance du duc de Bourgogne. Enfin le 25
octobre 1415, jour de la bataille d'Azincourt, les Anglais trouvèrent
sous un tas de morts le duc d'Orléans blessé; ils l'emmenèrent
prisonnier. Le poëte avait vingt-quatre ans.
[Note 5: Du Tillet dit 1393, et Juvénal des Ursins 1394.]
[Note 6: Christine de Pisan, _le Livre des fais du sage roy
Charles V_. Collect. Petitot, t. V, p. 371.]
[Note 7: _Hist. du château de Blois,_ par L. de la
Saussaye, p. 44. Lemaire (_Hist. et antiquités de la ville
d'Orléans,_ p. 96. Édit. in-folio) explique ainsi ces deux S:
_Solam soepe seipsam sollicitari suspirareque,_ c'est-à-dire:
_Seule souvent elle nourrit sa douleur_.]
[Note 8: Isabelle, fille aînée de Charles VI, et déjà veuve de
Richard II, roi d'Angleterre, avait épousé Ch. d'Orléans en 1406.]
Un singulier contraste frappe tout d'abord dans Charles d'Orléans: d'une
part, sa vie est ébranlée par les plus cruelles tourmentes; de l'autre,
une certaine tranquillité d'âme, des moqueries pleines de finesse et une
résignation placide, paraissent dans ses vers. On démêle bien au fond
des plus joyeux rondels échappés à sa plume quelque chose de réfléchi,
de grave et de mélancolique: _Je suis cellui au cueur vestu de
noir,_ dit-il dans les premières pages de son livre [9]. Cependant, à
proprement parler, Charles d'Orléans n'a fait que des poésies légères,
quelques plaintives élégies et des chansons amoureuses.
[Note 9: Pag. 31.]
Dans le poëme qui ouvre le recueil, l'auteur raconte, au milieu d'une
continuelle allégorie, comment il fut conduit par _dame Jeunesse_
dans la maison _du seigneur Amour_, comment il fut vaincu
par _Beaulté (Beaulté_ est la Béatrix de notre poëte, nous y
reviendrons tout à l'heure), Comment il laissa à _Amour_ son coeur
en gage, et comment il promit de _faire balades et chancons
rimer. Dame Merencolie, dame Enfance, Joye, Soussy_ et autres
personnifications des sentiments humains, se retrouvent dans toutes les
poésies de Charles d'Orléans.
Cette narration est froide, quoique d'une rime assez élégante. Les
ballades qui suivent sont uniquement consacrées à la louange de
_Beaulté_ (le lecteur nous permettra de laisser ce nom à une femme
qui joue un grand rôle dans la vie littéraire de Charles d'Orléans,
et dont nous aurons quelquefois à parler). Dans ces premières pages
inspirées par la douleur d'une séparation récente, le vers du poète
s'affermit visiblement, un élan inaccoutumé échauffe sa verve, et
déjà brillent çà et là toute l'originalité et toute la richesse de sa
manière. Tantôt l'amant s'abandonne à une triste rêverie, tantôt il
soupire gracieusement les peines de l'absence; parfois il craint d'être
oublié[10] et rappelle à sa maîtresse les serments jurés dans la maison
du _seigneur Amour_[11]. Alors _Beaulté_ se hâte de rassurer
son _bel amy sans per_, puis la correspondance continue plus active
et plus passionnée. Je ne sais si cette femme, dont le poëte a tu
discrètement le nom, méritait tous les éloges qu'il lui donne, mais à
coup sûr elle faisait des vers fort tendres; citons la première stance
d'une de ses chansons:
Mon seul amy, mon bien, ma joye,
Cellui que sur tous amer veulx,
Je vous pry que soyez joyeux,
En esperant que brief vous voye [12]
Écoutons maintenant la réponse du poëte:
Je ne vous puis, ne scay aimer,
Ma Dame, tant que je vouldroye,
Car escript m'avez pour m'oster
Ennuy qui trop fort me guerroye:
«Mon seul amy, mon bien, ma joye,
»Cellui que sur tous amer veulx,
»Je vous pry que soyez joyeux,
»En esperant que brief vous voye[13].
Je demande pardon au lecteur d'insister sur ces détails; mais je devais
lui signaler une petite confusion échappée à deux éditeurs[14] qui
ont compris dans les oeuvres de Charles d'Orléans les poésies de sa
maîtresse. Cette erreur est d'autant plus facile à rectifier, que la
plus simple lecture suffit, à défaut de tout autre indice, pour montrer
que les poésies dont nous parlons, ont été composées par une femme et
envoyées au poëte prisonnier.
[Note 10: Pag. 33.]
[Note 11: Pag. 40.]
[Note 12: Pag. 232.]
[Note 13: Pag. 45-46.]
[Note 14: MM. Chalvet et Aimé Champollion. Chalvet a édité
en 1803, les poésies de Charles d'Orléans, d'après le manuscrit
incomplet qui est conservé à la bibliothèque de Grenoble. Notre
édition est la seconde, ou si l'on veut la première, et pour mieux
dire la seule, qui offre d'une part toutes les poésies de Charles
d'Orléans, et de l'autre celles de ses collaborateurs: elle a paru
en deux livraisons, d'abord le texte, ensuite l'introduction et le
glossaire. Dans l'intervalle de temps qui s'est écoulé entre ces
deux publications, M. Aimé Champollion-Figeac, de la Bibliothèque
royale, etc., a mis au jour une troisième édition du même livre. Je
n'ai pas le loisir d'examiner ici le travail du nouvel éditeur, je
me bornerai à indiquer en note quelques-uns des principaux points
sur lesquels nos opinions diffèrent le plus.]
Ainsi c'est à _Beaulté_ et non pas à Charles d'Orléans qu'il
faut attribuer la chanson de la page 227 (_Se Dangier me tolt le
parler_), celle de la page 232 (_Mon seul amy, mon bien, ma
joye_), celle de la page 428 (_Faire ne puis joyeulx semblant_),
et le rondeau de la page 427 (_Mon amy, Dieu te convoye_): ce
rondeau et celui du poëte (_J'ay tant en moy de desplaisir_, page
427) sembleraient avoir été écrits à l'époque même où le prisonnier
d'Azincourt quittait la France. Nous attribuerons aussi à _Beauté_
la chanson de la page 214 (_Pour vous monstrer que point ne vous
oublie_), celle de la page 220 (_Comment vous puis je tant
aimer_), et même le rondel de la page 208 (_Pour le don que m'avez
donné_), ici l'auteur paraît répondre à deux chansons (_Ce mois de
may, nompareille princesse_, page 197, et _Belle que je cheris et
crains_, page 203) composées par Charles d'Orléans.
La chanson de la page 233 (_Au besoing congnoist on l'amy_) est
sans contredit de _Beaulté_; la jeune femme annonçait son prochain
départ pour l'Angleterre, projet longuement médité entre les deux
amants; le voyage n'eut pas lieu[15], et c'est ici que finissent tout
à la fois les premières amours du poëte et les derniers chants de sa
maîtresse. _Beaulté_ tombe dangereusement malade[16], un instant on
espère la sauver[17], mais bientôt la nouvelle de sa mort traverse la mer
et arrive au prisonnier[18].
[Note 15: C'est ce que paraît indiquer la ballade de la page 61.]
[Note 16: Pag. 64.]
[Note 17: Pag. 65.]
[Note 18: Pag. 66 et suiv.]
Dans cet endroit du livre, le poëte exprime sa tristesse d'une façon
touchante, et le souvenir de _Beaulté_, morte en _droicte fleur
de jeunesse_[19], restera empreint pour toujours dans ses vers.
Toutefois nous ne pouvons passer sous silence une ballade pleine de
gémissements funèbres, et où l'auteur s'est représenté faisant une
partie d'échecs avec _Faulx Dangier_ en présence _d'Amour. Faulx
Dangier_ aidé par _Fortune_ enlève tout à coup la dame de son
adversaire, et celui-ci s'écrie:
Par quoy suy mat, je le voy clerement,
Se je ne fais une Dame nouvelle[20].
[Note 19: Pag. 67.]
[Note 20: Pag. 68.]
Quelques-unes des ballades suivantes viennent confirmer l'inconstance
de l'amant de _Beaulté_; cependant ne le condamnons pas sans
l'entendre. Le poète qui avouait si ingénuement son infidélité a eu
le soin de nous laisser aussi sa justification sous la forme de deux
ballades, où tout ce que l'allégorie a de plus ingénieux, tout ce que
la forme du langage a de plus frais et de plus élégant, tout ce que la
pensée offre de plus naïf et de mieux senti, se trouve rassemblé[21].
Nous nous rangerons volontiers à l'opinion de ceux qui compteront ces
deux ballades au nombre des plus charmantes du recueil.
[Note 21: Voyez la ballade qui commence à la p. 70 et la suiv.]
Charles d'Orléans avait épousé en 1410 (d'autres disent qu'elle lui fut
seulement fiancée) Bonne d'Armagnac; or, quelques critiques guidés
sans doute par un sentiment de haute moralité, ont cru voir dans Bonne
d'Armagnac la femme si éloquemment chantée par le prisonnier. Mais
comme cette conjecture, que rien dans les manuscrits ne peut autoriser,
tendrait tout simplement à rendre inexplicable le tiers des poésies
composées par Charles d'Orléans, nous devons nous y arrêter un instant.
Dans quelques-unes de ses premières poésies, Charles d'Orléans se plaint
douloureusement, parfois avec un certain dépit, des rigueurs de sa dame,
et la forme de ces reproches ne peut en vérité convenir aux calmes
relations d'une union conjugale[22]. Nous signalerons aussi une ballade
où le prisonnier dit la joie que lui causera, à son retour en France,
la présence de cette même dame, à laquelle il recommande de craindre
_Dangier_ qui les épie, mais qui à la fin _trompé sera_[23].
Ces particularités et nombre d'autres semblables que nous omettons,
ne paraissent pas devoir s'appliquer à une épouse légitime. Mais
continuons: Bonne d'Armagnac mourut un mois après la bataille
d'Azincourt, et il est matériellement impossible que dans ce court
intervalle les deux époux aient eu le temps d'écrire, l'un ses
nombreuses ballades, l'autre ses chansons. Enfin, le duc de Bourbon,
aussi prisonnier en Angleterre, revint en France, et à cette occasion
son cousin Charles d'Orléans lui adressa une ballade où il dit:
_Recommandez moy sans point l'oublier, à ma Dame_[24]. Or le voyage
du duc de Bourbon est de l'année 1417, et Bonne d'Armagnac était morte
en 1415. Quant au nom de la femme que nous avons appelée avec le poëte
_Beaulté_, car nous la soupçonnons fort d'être aussi la dame de
la ballade, c'est une petite énigme littéraire dont les manuscrits ne
donnent pas le mot, et que nous laisserons à nos successeurs[25].
[Note 22: Voy. la ballade de la pag. 27 (_Belle que je tiens
pour amye_); voy. la chanson de la pag. 194 (_Quelque chose que
je die_), etc., etc.]
[Note 23: Pag. 61.]
[Note 24: Pag. 148.]
[Note 25: En ouvrant l'édition des poésies de Charles d'Orléans
publiée par M. Aimé Champollion, nous n'avons pas été médiocrement
surpris de trouver des ballades ainsi intitulées: _Ballade sur
la maladie de la duchesse d'Orléans; Ballade sur la guérison de la
duchesse d'Orléans; Ballade sur les obsèques de la duchesse
d'Orléans,_ etc., etc. J'ignore dans quel manuscrit le nouvel
éditeur a puisé les titres de ces ballades; mais je ne puis
véritablement adopter son avis sur ce point.]
A la page 80, commence le _Songe en complainte_ qui forme le
complément, ou si l'on veut, la contre-partie du poëme placé en tête du
recueil. _Le Songe en complainte_ porte la date de 1437[26]; Charles
d'Orléans avait alors quarante-six ans, _Beaulté_ était morte et
le temps Des jeunes amours passé. _Ung vieil homme lequel Aage
s'appelle_ apparaît en songe au prisonnier; mais, cette fois,
_Aage_ est devenu philosophe, ses discours sont pleins d'une
moralité affectueuse et de sages conseils; il reproche doucement au
poëte une vie dépensée dans les loisirs inutiles; puis il ajoute:
Avisez vous, ce n'est pas chose fainte;
Car Vieillesse, la mère de courrous,
Qui tout abat et amaine au dessoubz,
Vous donnera dedens brief une atainte[27].
[Note 26: Pag. 92.]
[Note 27: Pag. 81.]
A ce mot de _vieillesse_ le poëte effrayé se résigne courageusement
et va redemander son coeur à _Amour_ (on se souvient que vaincu par
_Beaulté_, Charles d'Orléans avait laissé à _Amour_ son coeur
en Gage). Le poëte reprend donc son coeur et sa quittance, abandonne
pour jamais la maison du _seigneur Amour_; puis, guidé par
_Confort_, il arrive Bientôt à _l'ancien manoir que l'en appelle
Nonchaloir_, et demande au _gouverneur Passetemps_ la permission
de demeurer avec lui le reste de Ses jours. Ce petit poëme entremêlé de
ballades est tout à fait dans le goût de celui auquel il sert en quelque
sorte de dénoûment.
Charles d'Orléans composa aussi pendant la captivité, un chant
patriotique intitulé: _La Complainte de France_[28]. Le but du poëte
qui signalait avec douleur les plaies de la patrie, était louable sans
doute, mais sa voix n'avait ni la mâle éloquence ni la verve puissante
qu'il faut pour de tels sujets; et la ballade de la page 139 (_Priez
pour paix, doulce Vierge Marie_) nous confirme dans cette
opinion. Après _la Complainte de France_, viennent trois autres
complaintes[29] que je préfère, surtout la première; le poëte y dit ses
peines amoureuses, et il est plus à l'aise. En général, toutes les fois
que Charles d'Orléans, qu'on pourrait appeler le peintre des petits
tableaux, veut sortir de la ballade, de la carole ou du rondel, sa
pensée s'alourdit et sa plume s'embarrasse dans les détails. Qu'on lise
les poésies tendres et mélancoliques que lui arrachèrent les amertumes
et l'isolement de la prison, c'est là qu'il réussit parfaitement.
Lorsque des côtes d'Angleterre l'exilé tourne ses regards vers
la France[30] sa ballade devient une ode sublime et une élégie
attendrissante. Les jours de joyeuse humeur, Charles d'Orléans trouve
dans ses vers une incroyable dérision et une malignité de bon aloi,
qu'aucun écrivain de notre langue n'a connue avant lui; à la page 145
(_Je fu en fleur ou temps passé d'enfance_), c'est _Raison_
qui l'a _mis pour meurir ou feurre de prison_. Plus loin, il
condamne gaiement son coeur qui voulait fuir à demeurer captif au
royaume d'Angleterre[31]. A la page 141, le poëte raille avec une colère
bouffonne L'outrecuidance de Jean de Garencières[32], probablement son
rival en amour; Ce dernier réplique avec non moins de vivacité, et le
tout reste consigné dans deux ballades où chacun exhale à qui mieux
mieux, celui-ci sa plaisanterie provoquante, et celui-là son dépit. On
avait répandu en France le bruit de la mort du prisonnier, de là une
ballade pleine de moquerie, dont la première stance se termine ainsi:
Si fais à toutes gens savoir
Qu'encore est vive la souris[33].
Et plus bas:
Nul ne porte pour moy le noir,
On vent meilleur marchié drap gris.
[Note 28: Pag. 181.]
[Note 29: Pag. 184 et suiv.]
[Note 30: Pag. 139.]
[Note 31: Pag. 146.]
[Note 32: Jean de Montenay, sire de Garencières, fait prisonnier
à la bataille d'Azincourt (_Essai sur les Bardes_, etc., par
l'abbé de La Rue, t. III, p. 326), soutint longtemps le parti des
_Armagnacs_ contre les _Bourguignons_. En 1411, Charles
d'Orléans demandait au roi qu'on rendît à Jean de Garencières la
capitainerie de la ville de Caen (Juvénal des Ursins, édit. de 1614,
p. 274).]
[Note 33: Pag. 147.]
A son arrivée en Angleterre, Charles d'Orléans avait été enfermé à
Windsor; en 1422, on le retrouve au château de Bolingbroke; ramené à
Londres en 1430, mis à l'enchère comme une bête de somme, on lui donna
successivement pour geôliers ceux qui le voulaient prendre au plus bas
prix; l'âme du poëte plia sous de telles humiliations: «En ma prison,
disait-il plus tard[34], pour les ennuys, desplaisances et dangiers en
quoy je me trouvoye, j'ay mainteffoiz souhaidié que j'eusse esté mort à
la bataille où je fus prins.» En 1433, ayant rencontré un jour chez le
comte de Suffolk, alors son gardien, les ambassadeurs de Philippe de
Bourgogne, il vint à leur rencontre et leur pressant tendrement la main,
il répondit à l'un d'eux qui s'enquérait de sa santé: «Mon corps est
bien, mais mon âme est douloureuse; je meurs de chagrin de passer ainsi
les plus beaux jours de ma vie en prison sans que personne songe à mes
maux[35].» Puis, après quelques paroles échangées, le prince ajouta: «Et
ne viendrez-vous point me visiter? promettez-le-moi, vous savez si je
me tiendrai heureux de vous voir[36].» Le comte de Suffolk ne permit pas
d'entretien particulier. Il y avait dans l'hôtel de ce comte un barbier,
natif de Lille et nommé Jean Canet; le prince aimait causer avec lui,
c'était un compatriote. Jean Canet alla trouver les ambassadeurs
bourguignons, et leur dit que le duc d'Orléans estimait grandement son
cousin le duc Philippe, et qu'il les priait de se charger d'une lettre
pour lui; mais cette lettre envoyée le lendemain n'avait pas été écrite
librement[37]. C'est au milieu de ces misères que le prisonnier proposa
au monarque anglais, en échange de sa liberté, de le reconnaître pour
seigneur suzerain; on a reproché cet acte au duc d'Orléans comme une
indigne bassesse, c'était avant tout une Impossibilité.
[Note 34: _Discours prononcé par Ch. d'Orléans, en présence du
roi Charles VII, au sujet du procès du duc d'Alençon._]
[Note 35: _Hist. des ducs de Bourgogne_, par M. de Barante,
quatrième édition, t. VI, p. 233.]
[Note 36: M. de Brabante, _loc. cit._ p. 234.]
[Note 37: M. de Brabante, _loc. cit._ p. 235.]
Déjà en 1435 et 1438, les Anglais avaient amené leur prisonnier à Calais
pour y traiter de sa rançon; ces négociations échouèrent; mais en 1439,
aux conférences de Gravelines, Charles d'Orléans sut plaire par les
charmes de son esprit à la duchesse de Bourgogne; celle-ci fut émue
aux récits de si longs malheurs, et elle s'intéressa vivement à la
délivrance de son parent. C'est probablement pendant ce dernier voyage
en France que le poëte envoya à Philippe de Bourgogne la ballade de la
page 151 (_Puisque je suis vostre voisin_); le duc de Bourgogne
répliqua, et les deux princes continuèrent ainsi de régler les affaires
de l'Europe[38]. Certes, l'histoire de la diplomatie n'offre pas trace
d'une telle particularité. _Tout Bourgongnon suis vrayement_, dit
le duc d'Orléans à son cousin; les temps étaient bien changés. On fixa
la rançon du prisonnier à la somme énorme de cent vingt mille écus d'or.
[Note 38: Les ballades échangées par les ducs d'Orléans et de
Bourgogne sont au nombre de sept; voy. pages 151, 152, 153, 154,
155, 158 et 159.]
Quand Villon avait dépensé jusqu'à son dernier sou, il adressait une
requête à Mgr de Bourbon, qui lui prêtait (c'est l'expression de
l'auteur) six écus; Marot escomptait ses _Épistres_ sur la bourse
de François Ier; et plus tard, pour une modique gratification, Corneille
comparait le financier Montauron à Auguste. Charles d'Orléans, qui
devait subir toutes les vicissitudes des grands poëtes ses descendants,
prit la plume et envoya à son cousin une ballade où il disait:
Il ne me fault plus riens qu'argent
Pour avancer tost mon passaige,
Et pour en avoir prestement,
Mectroye corps et ame en gaige[39].
[Note 39: Pag. 159.]
La ballade eut du succès, Philippe donna trente mille écus.
Enfin, après une détention de vingt-cinq années, Charles d'Orléans
débarqua à Calais; la duchesse de Bourgogne l'attendait à Gravelines, où
le duc son mari arriva peu après. Les deux cousins se jetèrent dans
les bras l'un de l'autre, il n'y avait plus ni _Armagnac_, ni
_Bourguignon_, et la réconciliation était complète. Charles
d'Orléans, ses hôtes et un brillant cortége se rendirent à Saint-Omer;
là fut célébré (novembre 1440) le mariage du poëte avec Marie de Clèves,
nièce de Philippe de Bourgogne. Après un voyage à Bruges, les princes se
séparèrent. Le duc et la nouvelle duchesse d'Orléans prirent le chemin
du château de Blois.
Le temps de la tranquillité et de la paix était venu; une vie libre,
facile et souriante s'ouvrait devant Charles d'Orléans rentré au foyer
de ses pères. Le poëte avait commencé par chanter ses maîtresses avec
une ardeur toute juvénile, puis ses vers s'étaient parfois assombris
sous les murs de la prison; maintenant l'homme mûri par l'âge a renoncé
aux joies des jeunes années, et il se laisse complaisamment aller à une
douce mélancolie. La ballade de la page 97 (_Balades, chançons et
complaintes_), composée en Angleterre, et dont les premiers vers
annoncent le retour du poëte, après une interruption, à ses délassements
favoris, nous semble marquer le point de départ de ce que nous nommerons
volontiers la troisième manière de Charles d'Orléans; quelques années
plus tard la transformation qui s'était accomplie se manifestait dans
une autre ballade, publiée récemment par M. Ch. Lenormand[40], et où
paraît la philosophie rêveuse et la brillante couleur des nouveaux
chants du poëte.
[Note 40: _Livre de poésie à l'usage des jeunes filles
chrétiennes_, p. 408; voy. Dans notre édition la ballade de la
page 164 (_En tirant d'Orléans à Blois_).]
Mais ici notre tâche se complique; Charles d'Orléans ne faisait pas
seulement de charmantes poésies, il faisait aussi des poëtes; et nous
ne pouvons pas tout à fait passer sous silence cette seconde partie des
oeuvres de notre auteur. Habité par un prince riche et puissant, le
château de Blois devint bientôt le centre d'une colonie littéraire, où
des rois, des grands seigneurs, le duc d'Orléans, la duchesse sa femme,
confondus avec d'humbles gentilshommes et de pauvres poëtes, venaient
chaque jour apporter leur tribut. Parmi les membres de cette petite
académie, qui rappelle le Dauphin et ses familiers écrivant à Génappe
les _Cent nouvelles nouvelles_, on remarque quelques noms devenus
célèbres dans les lettres, et au premier rang François Villon.
La ballade de la page 130 (_Je meurs de soif aupres de la
fontaine_), signée par Villon et adressée à Charles d'Orléans, est
une espèce de jeu d'esprit où toute l'invention de l'auteur consistait
à fondre et à ajuster dans le même vers deux pensées opposées l'une à
l'autre; ces contrastes plus ou moins ingénieux, cherchés avec effort,
embarrassent sensiblement l'allure franche et aventureuse de Villon, et
se plient d'ailleurs avec peine à la forme rhythmique. La ballade de
la page 124, qui a pour épigraphe un vers de Virgile, et les deux
suivantes[41], ne portent pas de nom d'auteur dans les manuscrits; mais
elles sont aussi de Villon, qui termine la dernière par ces mots:
_Vostre povre escolier françoys_, qualité qu'il a prise plusieurs
fois dans ses vers[42]. Ces trois ballades, qui ont été insérées par M.
Prompsault dans son édition des oeuvres de Villon, furent écrites à
l'occasion de la naissance de la princesse Marie, fille de Charles le
Téméraire, et petite-fille du duc Charles de Bourbon[43]. A la page 336,
nous lisons un rondel d'Olivier de la Marche; nous préférons assurément
un chapitre de ses _Mémoires_. Le rondel de la page 337, signé
_George_, a été attribué par quelques critiques à George
Chastelain.
[Note 41: _Combien que j'ay leu en ung dit_, p. 125; et _Euvre
de Dieu, digne, louée,_ p. 127. Ces trois ballades de Villon sont
réunies dans le manuscrit en une seule, peut être pour montrer
qu'elles appartenaient au même auteur; nous avons dû respecter cette
disposition.]
[Note 42: M. Aimé Champollion a inséré dans son édition les
deux premières de ces ballades, et il a supprimé la troisième. Il
ajoute en note, p. 443: «Il suffira de la lire (les deux premières
ballades) sans grande attention pour voir qu'elle n'est point de
Charles d'Orléans; son texte et ses rimes sont des plus mauvais.»
Boileau était moins sévère pour François Villon.]
[Note 43: Les relations littéraires de Charles d'Orléans et de
Villon, qu'on n'a peut-être pas assez remarquées, ont laissé dans
les ouvrages du dernier une trace qu'on retrouve, pour ainsi dire,
à chacun de ses vers: nous ne citerons qu'un exemple. Charles
d'Orléans adresse à sa maîtresse une ballade (p. 22) où nous lisons:
Au fort, martir on me devra nommer,
Se Dieu d'amours fait nulz amoureux saints,
Car j'ay des maulx plus que ne scay compter.
Puis qu'ainsi est que de vous suis loingtains.
Ouvrons le petit testament de Villon:
Au fort, je meurs amant martir,
Du nombre des amoureux sains.]
Nous trouvons aussi parmi les collaborateurs de Charles d'Orléans, René,
roi de Sicile et duc d'Anjou, qui est indiqué dans le manuscrit sous le
nom de _Secile_, le cadet d'Albret (_le cadet Dalebret_
ou simplement _le Cadet_), Jean II, duc d'Alençon, _le grant
Seneschal_ (selon l'abbé de la Rue[44], ce personnage était Pierre
de Brézé, comte de Maulévrier, grand sénéchal d'Anjou, de Poitou et de
Normandie), le comte de Nevers, le vicomte de Blosseville qui
avait suivi Charles d'Orléans en Angleterre[45], et quelques autres
gentilshommes que nous nommerons plus loin[46]. Les poésies de ces
auteurs sont fort médiocres. Divers chansons ou rondels portent le nom
du duc de Bourbon et du comte de Clermont; il faut ici, pour éviter les
méprises, donner quelques éclaircissements.
[Note 44: _Essais hist. sur les Bardes_, etc. t. III, p. 327.]
[Note 45: _Essais hist, sur les Bardes_, etc, t. III. p. 322.]
[Note 46: _Voyez_ la _Liste des auteurs_, p. xxiv.]
Trois ballades de Charles d'Orléans[47] sont adressées à un duc de
Bourbon; ce duc est Jean Ier, qui avait été fait prisonnier à Azincourt,
et qui mourut à Londres en 1433. Jean II, comte de Clermont, petit-fils
de Jean Ier, prit à la mort de Charles son père (1456) le titre de duc
de Bourbon; il est l'auteur des rondels que nous allons citer: p. 303
(_Rondel Clermondois_), 309, 310 et 354. Au rondel de la p. 383,
il est désigné sous le nom de _Bourbon jadis Clermont_; le duc son
père venait de mourir, et ceci nous explique les deux premiers vers du
rondel suivant, où Charles d'Orléans dit:
Comme parent et alyé
Du duc Bourbonnois à present[48].
[Note 47: Pag. 148-150.]
[Note 48: Page 383.]
Enfin, ce duc _Bourbonnois à présent_ est encore l'auteur de la
chanson de la page 235, et de trois rondels (pag. 386, 391, 425), où il
est appellé _Bourbon_[49]. C'est probablement à ce duc Jean, et en
qualité de collaborateur, que Villon empruntait de temps en temps six
écus.
[Note 49: Plusieurs de ces rondels ou chansons portent au titre
le nom de _Bourbon_, et sont, par conséquent, postérieurs à
l'année 1456. Je m'éloigne donc encore ici de l'opinion émise (p.
425-427) par M. Aimé Champollion qui attribue ces poésies à Jean
Ier, duc de Bourbon, mort en 1433.]
Hugues le Voys, Pierre Chevalier, Étienne le Gout, Montbreton, Vaillant,
n'étaient pas, je crois, gentilshommes; mais à coup sûr, ainsi que le
lecteur pourra s'en convaincre facilement, ils n'étaient pas poëtes non
plus. Les deux rondels de Guillaume Cadier[50] et de Robertet composés
en l'honneur de Charles d'Orléans[51], les trois rondels de Guiot et de
Philippe Pot, sont mauvais. Jean, duc de Lorraine, fils du roi Réné, a
fait sept rondels; celui de la page 345 annonce de l'esprit et de la
finesse. C'est à ce même duc de Lorraine qu'Antoine de la Sale a dédie
le roman du _Petit Jehan de Saintré_.
[Note 50: Charles d'Orléans nomme ce Guillaume Cadier dans une
ballade, p. 148.]
[Note 51: Pag. 424.]
Philippe de Boulainvilliers a mis dans le recueil une chanson et un
rondel, deux pièces délicieuses qu'on croirait échappées à la plume de
Charles d'Orléans; on peut ranger hardiment sur la même ligne les trois
rondels et la chanson de Fraigne.
Deux rondels d'un style élégant et pleins de sentiments gracieux portent
au titre: _Madame d'Orléans;_ l'abbé de la Rue avait attribué ces
deux pièces à Bonne d'Armagnac[52], seconde femme du duc d'Orléans, et
qui probablement ne fit jamais un vers de sa vie. Nous nous empressons
de les restituer à leur véritable auteur, Marie de Clèves.
[Note 52: _Essai hist. sur les Bardes._ etc. t III, p. 323.]
La ballade de Gilles des Ourmes, _Je meurs de soif aupres de la
fontaine,_ ressemble à celle de Villon sur le même sujet; la chanson
de la page 210 est fine et spirituelle; disons-en autant du rondel de la
page 414; celui de la page 349, signé _Gilles_, est probablement du
même auteur. Nous lisons deux ballades et deux rondels de Berthault de
Villebresme; la ballade de la page 168, dont chaque vers commence par
le mot _tost_, semble être la continuation de celle de Pierre
Chevalier (p. 167), qui offre la même singularité. Les deux Caillau
ont composé onze pièces, tant ballades que rondels. Jean est
incontestablement supérieur à Simonnet; les rondels des pages 278 et
381 sont fort jolis, surtout le dernier. Benoît d'Amiens ne vaut pas
à beaucoup près Jean Caillau. Mais de tous ces poëtes, le plus fécond
était, sans contredit, Fredet.
Fredet paraît pour la première fois à la page 169; il écrit une
_lectre en complainte_ à Charles d'Orléans, qui répond par une
autre complainte, laquelle est suivie d'une nouvelle lettre de Fredet.
Les deux poëtes se plaignent et se consolent mutuellement; le premier
est tourmenté par _Amour_ et le second par _Soussy_; ces trois
pièces sont froides et dénuées de tout intérêt poétique. Fredet et
Charles d'Orléans échangent encore Deux rondels (pages 251, 252) qui ne
valent pas mieux que leur complainte; mais bientôt les vers s'animent et
se colorent. A la page 279 Fredet dit les grandes douleurs qu'il endure,
et Charles d'Orléans (page 280) promet de l'aider de toute sa puissance;
en effet un peu plus loin (page 335) le prince dit à son protégé:
_Vostre fait que savez, va bien_. Nonobstant ces bonnes paroles,
voici Fredet qui déplore les mauvais tours qu'on lui joue, et appelle la
mort à grands cris (page 335). Que voulait Fredet? quels tours lui avait
on joué? c'est ce que le livre ne dit pas; mais à la page 336 nous
lisons un rondel de Charles d'Orléans où perce le dépit du prince et
toute la mauvaise humeur du poëte; il faut remarquer cette pièce,
quoique très-faible; elle est la seule de son genre dans le recueil. La
pique des deux poëtes amena sans doute une rupture, car à la page 350
Charles d'Orléans se plaint de la longue absence de Fredet, mais d'une
façon toute bienveillante; ce rondel, qui a douze vers, est un petit
chef-d'oeuvre d'esprit, de bonhomie et de gaieté; la réponse (page 350)
nous apprend que Fredet était marié, ce qui fournit à Charles d'Orléans
le sujet d'un nouveau rondel (page 35l), aussi caustique, aussi piquant
qu'un chapitre de Rabelais ou une scène de Molière.
Nous ne pousserons pas plus loin cet examen des collaborateurs de notre
poëte. Seulement nous ferons remarquer que tous s'efforçaient d'imiter
le maître, et que ceux-là réussissaient le mieux qui, comme Fraigne,
Boulainvilliers et Jean Caillau, en approchaient le plus. Il nous reste
maintenant à parler de quelques pièces comprises dans le recueil, et
dont les auteurs sont inconnus.
L'attribution des poésies qui portent au titre un nom d'auteur doit être
mise, par cela même, hors de toute controverse. Les poésies non signées
peuvent se diviser en deux catégories: les unes, et c'est l'immense
majorité, appartiennent à Charles d'Orléans; les autres, et c'est
l'exception, appartiennent à ses collaborateurs; il suffira d'indiquer
ces dernières.
Onze ballades commencent par le vers: _Je meurs de soif auprès de la
fontaine_; cinq de ces ballades ne sont pas signées[53]. Les poëtes
du château de Blois, et ceci en offre un exemple, choisissaient
ordinairement une pièce de vers qui servait de thème commun; or, il est
peu probable que Charles d'Orléans ait composé pour sa part les
cinq ballades non signées. Quelles sont celle ou celles qui lui
appartiennent? Nous nous bornerons ici à consigner notre doute, car dans
ces concours poétiques l'originalité de l'auteur disparaît, pour ainsi
dire, derrière la rigueur de programme.
La ballade de la page 166 _(Du regime quod dedistis)_ n'est
certainement pas de Charles d'Orléans, car elle sert de réponse à la
précédente _(Bon régime sanitatis)_, qui est signée par lui. Nous
avons vu plus haut Charles d'Orléans et Fredet échanger deux rondels à
propos du mariage de ce dernier; or, je serais tout disposé à voir dans
les deux ballades une continuation de la même polémique; d'autant plus
que cette réponse non signée est tout à fait dans la manière de Fredet,
et j'ajouterai même qu'elle ressortait de la situation. On pourra
m'objecter que Fredet n'était pas _prince_, et que le mot se trouve
dans l'envoi de la ballade de Charles d'Orléans; mais nous ferons
remarquer que Villon appelait _prince_ son ami Garnier[54]; ce sont
fictions de poëte.
[Note 53: Voyez l'Envoi de la ballade de Villon à Garnier.
_OEuvres de Villon_, édit. de M. Prompsault, p. 310-311.]
[Note 54: Il nous est impossible de partager sur les
_Envois_ l'opinion de M. Aimé Champollion, qui a retranché des
poésies de Charles d'Orléans les six ballades suivantes (nous citons
les pages de notre édition): _En la forest de longue actente_,
p. 105; _Portant harnois rouillé de nonchaloir_, p. 108;
_Dieu vueille sauver ma galée_ p. 109; _Amour qui tant a de
puissance_, p. 158; _L'autre jour je fis assembler_, p. 165,
et _Bon regime sanitatis_, p. 166 (cette dernière porte au
titre dans les manuscrits le nom de Charles d'Orléans, et c'est
probablement par une omission involontaire que l'éditeur ne l'a pas
comprise dans son volume). Ces six ballades se terminent par un
_envoi_ adressé à un _prince_; et comme Charles d'Orléans
était prince, M. Aimé Champollion a conclu que ces poésies avaient
été composées pour lui et non par lui; mais ici le nouvel éditeur
nous semble avoir attaché au mot _prince_ une signification
trop absolue et trop rigoureuse. Nous avons déjà vu que cette
locution était employée chez les poëtes de ce temps comme une
formule toute de convention. Bien plus, Charles d'Orléans avait
autour de lui et dans sa famille de vrais princes auxquels il
pouvait dédier ses poésies: qu'on ouvre notre volume aux pages
120 et 121, on y Trouvera des ballades _signées_ par Charles
d'Orléans, et adressées dans l'_envoi_ à un _prince_. La
ballade de la page 100 (_Comment voy je les Anglois esbahys_)
composée, en 1453, par Charles d'Orléans, à l'occasion de la
conquête de la Guienne et de la Normandie, porte au titre de
l'_envoi_ le mot _prince_ (le nouvel éditeur a supprimé ce
titre dans plusieurs ballades). Ainsi une ballade avec l'envoi à
un prince peut venir aussi bien de notre poëte que de ses
collaborateurs. J'attribue sans hésitation à Charles d'Orléans les
six ballades citées plus haut, car je crois y découvrir des traces
non douteuses de sa manière. La ballade de la page 105 est une
charmante poésie, et toutes offrent de ce beautés délicates et
élégantes qui ont, du moins à mes yeux, l'autorité d'une signature.]
Le rondel de la page 245 (_Je suis desja d'amour tanné_), adressé
comme le précédent à la _doulce Valentine_, doit être du même
auteur, René, roi de Sicile, auquel nous attribuerons aussi le rondel de
la page 248 (_Se vous estiez comme moy_).
La ballade de la page 111 (_Yeulx rougis, plains de piteux
pleurs_), celle de la page 129 _(Je n'ay plus soif, tarie est la
fontaine)_, celle de la page 131 _(Parfont conseil eximium)_
et celle de la page 157 _(Visaige de baffe venu)_, me paraissent
toutes provenir des élèves de Charles d'Orléans; péniblement rimées,
triviales et dénuées de toute élégance, ces quatre ballades n'offrent
pas un vers qui trahisse le style pénétrant, facile et correct du
maître. Je rangerai dans la même catégorie le rondel de la page 406
_(Prophétisant de vostre advenement)_, celui de la page 425 _(Des
droiz de la porte Baudet)_ et celui de la page 426 _(Gardez vous
bien de ce fauveau)_, celui de la page 410 _(Les biens de Vous,
honneur et pris)_ et les trois suivants. Le rondel de la page 324
_(Se vous voulez m'amour avoir)_ serait plus naturellement placé
dans la bouche d'un poëte féminin que dans celle de Charles d'Orléans.
Le petit poëme diffus, plein de vers barbares, intitulé: _Le lay
piteux_ (pages 429-436), et que deux manuscrits comprennent au nombre
des poésies de Charles d'Orléans, me paraît d'une époque plus ancienne
et n'est vraisemblablement pas de lui; à la page 430, ligne 10, on lit
le mot _arme_ pour _ame_; à la page 434, ligne 31, _li_
pour _le_; à la page 436, ligne 24, _m'ot_ pour _m'a;_
ces formes grammaticales, dont les vers De Charles d'Orléans n'offrent
pas d'exemple[55], viennent nous raffermir dans notre conviction.
[Note 55: A la page 390 de l'édition de M. Aimé Champollion,
ligne 16, on lit le vers suivant: _Abayer ne m'ot sonner._ Il
faut _mot; voy._ notre édition, page 399, vers 22.]
Il y a bien encore quelques rondels sur lesquels nous ne sommes pas
absolument fixés; mais nous avons dû nous borner ici à indiquer les
pièces dont l'authenticité nous a paru la plus suspecte. Une lecture
attentive des poésies de Charles d'Orléans et des membres de sa petite
académie, est le meilleur guide qu'on puisse choisir pour démêler
sûrement, dans cette espèce d'album poétique, ce qui appartient à
celui-ci ou à ceux-là; toutefois il faut se défier de Fraigne et de
Boulainvilliers, dont la manière se rapproche et égale parfois celle du
maître. Maintenant on comprendra pourquoi nous avons publié le recueil
dans son entier, pourquoi nous avons toujours fidèlement et exactement
reproduit les titres de chaque pièce et pourquoi nous les avons laissées
dans l'ordre indiqué par le manuscrit où elles sont les plus nombreuses.
Tout cela est un enseignement nécessaire pour ceux qui voudront examiner
des questions que nous n'avons certainement pas la prétention d'avoir
résolues; d'ailleurs ces poésies s'éclairent les unes les autres et il
y a ici trop d'obscurité pour ne pas saisir avec empressement la plus
petite lumière. Le lecteur a maintenant les pièces du procès sous les
yeux, il appréciera[56].
[Note 56: Les manuscrits que nous avons reproduits dans celle
édition sont au nombre de six:
1. BIBLIOTH. DU ROI. (_Lavall._ No 193.) 269 feuil. vélin,
in-8°. Le feuillet 1 porte les armes de la maison d'Orléans.
L'écriture annonce la fin du quinzième siècle. Ce manuscrit, auquel
plusieurs scribes ont travaillé, a appartenu au duc de la Vallière.
2. BIBLIOTH. DU ROI. _(Fond. franc._, No 7357-4.) 112 feuil.
écrits sur Deux col. vélin, petit in-folio. Le feuillet 1 porte les
armes de la maison d'Orléans et de Milan. Moins ancien que le No 1,
le manuscrit No 2 représente le recueil le plus complet des poésies
de Charles d'Orléans et de ses collaborateurs; il a appartenu
à Henri II, à Catherine de Médicis, à Ballesdens et à Colbert.
L'exécution du manuscrit No 2 est très-riche et très-soignée; mais
les textes offrent la trace d'altérations nombreuses.
3. BIBLIOTH. DU ROI. _(S.Germ._ 1660.) Papier, petit in-folio.
Les poésies de Charles d'Orléans, recueillies dans le même volume
avec d'autres Opuscules, commencent au recto du feuillet 1 par ces
mots: _Cy commence le livre que monseigneur Charles duc d'Orléans
a faict estant prisonnier en Angleterre_, et finissent au recto
du feuillet 59: _Cy fine le livre_, etc. Le manuscrit No 3 ne
contient qu'une partie des poésies de l'auteur; mais dans le nombre
se trouvent une ballade, _le Lay piteux_, deux rondeaux et deux
chansons, qui manquent aux Nos 1 et 2.
4. BIBLIOTH. DE L'ARSENAL. 139 feuil. vélin, petit in-4º. Le
feuillet 1 porte la signature du marquis de Paulmy. Le manuscrit No
4, moins complet que les Nos 1 et 2, plus ancien que ce dernier,
nous a fourni quelques leçons utiles.
5. BIBLIOTH. DE L'ARSENAL. Papier, petit in-folio. Ce volume
contient les poésies de divers auteurs; celles de Charles d'Orléans
occupent cinquante-trois feuillets; elles se terminent par la
souscription suivante; _Cy fine le livre que monseigneur d'Orléans
fist lui estant prisonnier en Angleterre, là où vous trouvères la
lectre de Retenue, et balades, et complaintes, et la Requeste, et la
Quictance, comme il bailla son cueur en gaige, et la lectre close et
le dit de France, et le lay piteux_, etc., etc. Le manuscrit No 5
offre les mêmes textes que le No 3; mais il est moins correct, et
on y remarque une lacune considérable; le copiste a omis vingt-cinq
ballades.
6. BIBLIOTH DE L'ARSENAL. Papier, in folio. Reproduction
très-fautive du Manuscrit No 2. Cette copie, a été faite an
commencement du siècle dernier, sur un texte vicieux et déjà altéré;
mais une main érudite a jeté sur les marges du volume quelques notes
qui ont dû appeler notre attention. Au folio 120 recto le critique
anonyme écrit ces mois: _Galois et Galoises dont j'ai parlé dans
mes Mémoires sur la chevalerie_, et un peu plus loin (folio
126 verso), il renvoie le lecteur à son _glossaire_ au mot
_estradiot_. Or, ce critique ne peut être que La Curne
de Sainte Palaye, dont l'écriture fine et serrée se reconnaît
d'ailleurs à la première vue. M. Aimé Champollion, qui, tout à
l'heure, était sans pitié pour notre ami François Villon, n'a vu
dans les remarques du célèbre philologue que des «_notes dont le
ridicule et la singularité sont le seul mérite_.» _(Notice
prélim_. xxxi.) Nous sommes moins difficile, nous avons lu les
Observations de Sainte Palaye avec tout le soin que commande le nom
de L'auteur, et nous y avons puisé des lumières pour rédiger le
glossaire qui termine notre volume.
Le manuscrit n° 1, sans contredit le plus ancien et le plus correct
de tous, est celui que nous avons suivi de préférence pour la
transcription des textes. Le manuscrit n° 2, où les pièces sont les
plus nombreuses, est celui que nous avons suivi pour la distribution
et le classement des pièces. Ainsi notre Édition, à partir de la
page 1, jusques y compris le rondel de Cadier, page 425, reproduit,
dans leur ordre successif, les diverses poésies contenues dans le
manuscrit n° 2 (il faut toutefois excepter une première strophe de
la ballade de la page 116, qui, comme nous l'avons dit en note,
appartient au manuscrit n° 1). Les trois rondels qui suivent celui
de Cadier sont empruntés au manuscrit n° I, et le reste du volume, à
partir de la ballade de la page 426 est tiré des manuscrits 3 et 5.
Les bibliographes signalent encore d'antres manuscrits des poésies
de Charles d'Orléans. Quatre de ces manuscrits sont à Londres, un à
Grenoble et un à Carpentras. Les manuscrits de Londres renferment,
dit-on, quelques chansons qui manquent dans ceux de Paris: je ne
sais si ces chansons appartiennent à notre auteur. Un des manuscrits
de Londres est la traduction anglaise des Oeuvres de Ch. d'Orléans;
cette traduction a été publiée en 1827, par M. Walson Taylor.
Le manuscrit de Grenoble ne contient qu'une partie des poésies
composées par Charles d'Orléans et ses collaborateurs: les textes
offrent de fâcheuses lacunes; et une imperfection plus fâcheuse
encore est l'absence du nom des auteurs en tète des pièces. Le
manuscrit de Carpentras paraît être une copie des manuscrits déjà
cités.
De tous ces manuscrits, ceux que nous avons décrits sous les n° 1
et 2 sont assurément les plus précieux, surtout le n° 1, qui semble
réunir tous les Caractères d'un texte original. L'édition de
Chalvet, qui a publié le manuscrit de Grenoble, nous a peu servi.