CHAPITRE III.

Bonheur.

Durant tout ce temps-là, j'avais continué d'aimer Dora plus que

jamais. Son souvenir me servait de refuge dans mes contrariétés et

mes chagrins, il me consolait même de la perte de mon ami. Plus

j'avais compassion de moi-même et plus j'avais pitié des autres,

plus je cherchais des consolations dans l'image de Dora. Plus le

monde me semblait rempli de déceptions et de peines, plus l'étoile

de Dora s'élevait pure et brillante au-dessus du monde. Je ne

crois pas que j'eusse une idée bien nette de la patrie où Dora

avait vu le jour, ni de la place élevée qu'elle occupait par sa

nature dans l'échelle des archanges et des séraphins; mais je sais

bien que j'aurais repoussé avec indignation et mépris la pensée

qu'elle pût être simplement une créature humaine comme toutes les

autres demoiselles.

Si je puis m'exprimer ainsi, j'étais absorbé dans Dora. Non-

seulement j'étais amoureux d'elle à en perdre la tête, mais

c'était un amour qui pénétrait tout mon être. On aurait pu tirer

de moi, ceci est une figure, assez d'amour pour y noyer un homme,

et il en serait encore resté assez en moi et tout autour de moi

pour inonder mon existence tout entière.

La première chose que je fis pour mon propre compte en revenant,

fut d'aller pendant la nuit me promener à Norwood, où, selon les

termes d'une respectable énigme qu'on me donnait à deviner dans

mon enfance, «je fis le tour de la maison, sans jamais toucher la

maison»: Je crois que cet incompréhensible logogriphe s'appliquait

à la lune. Quoi qu'il en soit, moi, l'esclave lunatique de Dora,

je tournai autour de la maison et du jardin pendant deux heures,

regardant à travers des fentes dans les palissades, arrivant par

des effets surhumains à passer le menton au-dessus des clous

rouillés qui en garnissaient le sommet, envoyant des baisers aux

lumières qui paraissaient aux fenêtres, faisant à la nuit des

supplications romantiques pour qu'elle prit en main la défense de

ma Dora... je ne sais pas trop contre quoi, contre le feu, je

suppose; peut-être contre les souris, dont elle avait grand'peur.

Mon amour me préoccupait tellement, et il me semblait si naturel

de tout confier à Peggotty, lorsque je la retrouvai près de moi

dans la soirée avec tous ses anciens instruments de couture,

occupée à passer en revue ma garde-robe, qu'après de nombreuses

circonlocutions, je lui communiquai mon grand secret. Peggotty y

prit un vif intérêt; mais je ne pouvais réussir à lui faire

considérer la question du même point de vue que moi. Elle avait

des préventions audacieuses en ma faveur, et ne pouvait comprendre

d'où venaient mes doutes et mon abattement. «La jeune personne

devait se trouver bien heureuse d'avoir un pareil adorateur,

disait-elle, et quant à son papa, qu'est-ce que ce monsieur

pouvait demander de plus, je vous prie?»

Je remarquai pourtant que la robe de procureur et la cravate

empesée de M. Spenlow imposaient un peu à Peggotty, et lui

inspiraient quelque respect pour l'homme dans lequel je voyais

tous les jours davantage une créature éthérée, et qui me semblait

rayonner dans un reflet de lumière pendant qu'il siégeait à la

Cour, au milieu de ses dossiers, comme un phare destiné à éclairer

un océan de papiers. Je me souviens aussi que c'était une chose

qui me passait, pendant que je siégeais parmi ces messieurs de la

Cour, de penser que tous ces vieux juges et ces docteurs ne se

soucieraient seulement pas de Dora s'ils la connaissaient, qu'ils

ne deviendraient pas du tout fous de joie si on leur proposait

d'épouser Dora: que Dora pourrait, en chantant, en jouant de cette

guitare magique, me pousser jusqu'aux limites du la folie, sans

détourner d'un pas de son chemin un seul de tous ces êtres glacés!

Je les méprisais tous sans exception. Tous ces vieux jardiniers

gelés des plates-bandes du coeur m'inspiraient une répulsion

personnelle. Le tribunal n'était pour moi qu'un bredouilleur

insensé. La haute Cour me semblait aussi dépourvue de poésie et de

sentiment que la basse-cour d'un poulailler.

J'avais pris en main, avec un certain orgueil, le maniement des

affaires de Peggotty, j'avais prouvé l'identité du testament,

j'avais tout réglé avec le bureau des legs, je l'avais même menée

à la Banque; enfin, tout était en bon train. Nous apportions

quelque variété dans nos affaires légales, en allant voir des

figures de cire dans Fleet-Street (j'espère qu'elles sont fondues,

depuis vingt ans que je ne les ai vues), en visitant l'exposition

de miss Linwood, qui reste dans mes souvenirs comme un mausolée au

crochet, favorable aux examens de conscience et au repentir;

enfin, en parcourant la tour de Londres, et en montant jusqu'au

haut du dôme de Saint-Paul. Ces curiosités procurèrent à Peggotty

le peu de plaisir dont elle pût jouir dans les circonstances

présentes; pourtant il faut dire que Saint-Paul, grâce à son

attachement pour sa boîte à ouvrage, lui parut digne de rivaliser

avec la peinture du couvercle, quoique la comparaison, sous

quelques rapports, fût plutôt à l'avantage de ce petit chef-

d'oeuvre: c'était du moins l'avis de Peggotty.

Ses affaires, qui étaient ce que nous appelions à la Cour des

affaires de formalités ordinaires, genre d'affaires, par

parenthèse, très-facile et très-lucratif, étant finies, je la

conduisis un matin à l'étude pour régler son compte. M. Spenlow

était sorti un montent, à ce que m'apprit le vieux Tiffey, il

était allé conduire un monsieur qui venait prêter serment pour une

dispense de bans; mais comme je savais qu'il allait revenir tout

de suite, attendu que notre bureau était tout près de celui du

vicaire général, je dis à Peggotty d'attendre.

Nous jouions un peu, à la Cour, le rôle d'entrepreneurs de pompes

funèbres, lorsqu'il s'agissait d'examiner un testament, et nous

avions habituellement pour règle de nous composer un air plus ou

moins sentimental quand nous avions affaire à des clients en

deuil. Par le même principe, autrement appliqué, nous étions

toujours gais et joyeux quand il s'agissait de clients qui

allaient se marier. Je prévins donc Peggotty qu'elle allait

trouver M. Spenlow assez bien remis du coup que lui avait porté le

décès de M. Barkis, et le fait est que lorsqu'il entra, on aurait

cru voir entrer le fiancé.

Mais ni Peggotty ni moi nous ne nous amusâmes à le regarder, quand

nous le vîmes accompagné de M. Murdstone. Ce personnage était

très-peu changé. Ses cheveux étaient aussi épais et aussi noirs

qu'autrefois, et son regard n'inspirait pas plus de confiance que

par le passé.

«Ah! Copperfield, dit M. Spenlow, vous connaissez monsieur, je

crois?»

Je saluai froidement M. Murdstone. Peggotty se borna à faire voir

qu'elle le reconnaissait. Il fut d'abord un peu déconcerté de nous

trouver tous les deux ensemble, mais il prit promptement son parti

et s'approcha de moi.

«J'espère, dit-il, que vous allez bien?

-- Cela ne peut guère vous intéresser, lui dis-je. Mais, si vous

tenez à le savoir, oui.»

Nous nous regardâmes un moment, puis il s'adressa à Peggotty.

«Et vous, dit-il, je suis fâché de savoir que vous ayez perdu

votre mari.

-- Ce n'est pas le premier chagrin que j'aie eu dans ma vie,

monsieur Murdstone, répliqua Peggotty en tremblant de la tête aux

pieds. Seulement, j'ose espérer qu'il n'y a personne à en accuser

cette fois, personne qui ait à se le reprocher.

-- Ah! dit-il, c'est une grande consolation, vous avez accompli

votre devoir?

-- Je n'ai troublé la vie de personne, dit Peggotty. Grâce à Dieu!

Non, monsieur Murdstone, je n'ai pas fait mourir de peur et de

chagrin une pauvre petite créature pleine de bonté et de douceur.»

Il la regarda d'un air sombre, d'un air de remords, je crois,

pendant un moment, puis il dit en se retournant de mon côté, mais

en regardant mes pieds au lieu de regarder mon visage.

«Il n'est pas probable que nous nous rencontrions de longtemps, ce

qui doit être un sujet de satisfaction pour tous deux, sans doute,

car des rencontres comme celle-ci ne peuvent jamais être

agréables. Je ne m'attends pas à ce que vous, qui vous êtes

toujours révolté contre mon autorité légitime, quand je

l'employais pour vous corriger et vous mener à bien, vous puissiez

maintenant me témoigner quelque bonne volonté. Il y a entre nous

une antipathie...

-- Invétérée, lui dis-je en l'interrompant. Il sourit et me

décocha le regard le plus méchant que pussent darder ses yeux

noirs.

-- Oui, vous étiez encore au berceau, qu'elle couvait déjà dans

votre sein, dit-il: elle a assez empoisonné la vie de votre pauvre

mère, vous avez raison. J'espère pourtant que vous vous conduirez

mieux; j'espère que vous vous corrigerez.»

Ainsi finit notre dialogue à voix basse, dans un coin de la

première pièce. Il entra après cela dans le cabinet de M. Spenlow,

en disant tout haut, de sa voix la plus douce:

«Les hommes de votre profession, monsieur Spenlow, sont accoutumés

aux discussions de famille, et ils savent combien elles sont

toujours amères et compliquées.» Là-dessus il paya sa dispense, la

reçut de M. Spenlow soigneusement pliée, et après une poignée de

main et des voeux polis du procureur pour son bonheur et celui de

sa future épouse, il quitta le bureau.

J'aurais peut-être eu plus de peine à garder le silence après ses

derniers mots, si je n'avais pas été uniquement occupé de tâcher

de persuader à Peggotty (qui n'était en colère qu'à cause de moi,

la brave femme!) que nous n'étions pas en un lieu propre aux

récriminations et que je la conjurais de se contenir. Elle était

dans un tel état d'exaspération, que je fus enchanté d'en être

quitte pour un de ses tendres embrassements. Je le devais sans

doute à cette scène qui venait de réveiller en elle le souvenir de

nos anciennes injures, et je soutins de mon mieux l'accolade en

présence de M. Spenlow et de tous les clercs.

M. Spenlow n'avait pas l'air de savoir quel était le lien qui

existait entre M. Murdstone et moi et j'en étais bien aise, car je

ne pouvais supporter de le reconnaître moi-même, me souvenant

comme je le faisais de l'histoire de ma pauvre mère. M. Spenlow

semblait croire, s'il croyait quelque chose, qu'il s'agissait

d'une différence d'opinion politique: que ma tante était à la tête

du parti de l'État dans notre famille, et qu'il y avait un parti

de l'opposition commandé par quelque autre personne: du moins ce

fut la conclusion que je tirai de ce qu'il disait, pendant que

nous attendions le compte de Peggotty que rédigeait M. Tiffey.

«Miss Trotwood, me dit-il, est très-ferme, et n'est pas disposée à

céder à l'opposition, je crois. J'admire beaucoup son caractère,

et je vous félicite, Copperfield, d'être du bon côté. Les

querelles de famille sont fort à regretter, mais elles sont très-

communes, et la grande affaire est d'être du bon côté.»

Voulant dire par là, je suppose, du côté de l'argent.

«Il fait là, à ce que je puis croire, un assez bon mariage, dit

M. Spenlow.»

Je lui expliquai que je n'en savais rien du tout.

«Vraiment? dit-il. D'après les quelques mots que M. Murdstone a

laissé échapper, comme cela arrive ordinairement en pareil cas, et

d'après ce que miss Murdstone m'a laissé entendre de son côté, il

me semble que c'est un assez bon mariage.

-- Voulez-vous dire qu'il y a de l'argent, monsieur, demandai-je.

-- Oui, dit M. Spenlow, il parait qu'il y a de l'argent, et de la

beauté aussi, dit-on.

-- Vraiment? sa nouvelle femme est-elle jeune?

-- Elle vient d'atteindre sa majorité, dit M. Spenlow. Il y a si

peu de temps que je pense bien qu'ils n'attendaient que ça.

-- Dieu ait pitié d'elle!» dit Peggotty si brusquement et d'un ton

si pénétré que nous en fûmes tous un peu troublés, jusqu'au moment

où Tiffey arriva avec le compte.

Il apparut bientôt et tendit le papier à M. Spenlow pour qu'il le

vérifiât. M. Spenlow rentra son menton dans sa cravate, puis le

frottant doucement, il relut tous les articles d'un bout à

l'autre, de l'air d'un homme qui voudrait bien en rabattre quelque

chose, mais que voulez-vous, c'était la faute de ce diable de

M. Jorkins: puis il la remit à Tiffey avec un petit soupir.

«Oui, dit-il, c'est en règle, parfaitement en règle. J'aurais été

très-heureux de réduire les dépenses à nos déboursés purs et

simples, mais vous savez que c'est une des nécessités pénibles de

ma vie d'affaires que de n'avoir pas la liberté de consulter mes

propres désirs. J'ai un associé, M. Jorkins.»

Comme il parlait ainsi avec une douce mélancolie qui équivalait

presque à avoir fait nos affaires gratis, je le remerciai au nom

de Peggotty et je remis les billets de banque à Tiffey. Peggotty

retourna ensuite chez elle, et M. Spenlow et moi, nous nous

rendîmes à la Cour, où se présentait une affaire de divorce au nom

d'une petite loi très-ingénieuse, qu'on a abolie depuis, je crois,

mais grâce à laquelle j'ai vu annuler plusieurs mariages; et dont

voici quel était le mérite. Le mari, dont le nom était Thomas

Benjamin, avait pris une autorisation pour la publication des bans

sous le nom de Thomas seulement, supprimant le Benjamin pour le

cas où il ne trouverait pas la situation aussi agréable qu'il

l'espérait. Or, ne trouvant pas la situation très-agréable, ou

peut-être un peu las de sa femme, le pauvre homme, il se

présentait alors devant la Cour par l'entremise d'un ami, après un

an ou deux de mariage, et déclarait que son nom était Thomas

Benjamin, et que par conséquent il n'était pas marié du tout. Ce

que la Cour confirma à sa grande satisfaction.

Je dois dire que j'avais quelques doutes sur la justice absolue de

cette procédure, et que le boisseau de froment qui raccommode

toutes les anomalies, au dire de M. Spenlow, ne put les dissiper

tout à fait. Mais M. Spenlow discuta la question avec moi: «Voyez

le monde, disait-il, il y a du bien et du mal; voyez la

législation ecclésiastique, il y a du bien et du mal; mais tout

cela fait partie d'un système. Très-bien. Voilà!»

Je n'eus pas le courage de suggérer au père de Dora que peut-être

il ne nous serait pas impossible de faire quelques changements

heureux même dans le monde, si on se levait de bonne heure, et si

on se retroussait les manches pour se mettre vaillamment à la

besogne, mais j'avouai qu'il me semblait qu'on pourrait apporter

quelques changements heureux dans la Cour. M. Spenlow me répondit

qu'il m'engageait fortement à bannir de mon esprit cette idée qui

n'était pas digne de mon caractère élevé, mais qu'il serait bien

aise d'apprendre de quelles améliorations je croyais le système de

la Cour susceptible?

Le mariage de notre homme était rompu; c'était une affaire finie,

nous étions hors de Cour et nous passions près du bureau des

Prérogatives; prenant donc la partie de l'institution qui se

trouvait le plus près de nous, je lui soumis la question de savoir

si le bureau des Prérogatives n'était pas une institution

singulièrement administrée. M. Spenlow me demanda sous quel

rapport. Je répliquai avec tout le respect que je devais à son

expérience (mais j'en ai peur, surtout avec le respect que j'avais

pour le père de Dora) qu'il était peut-être un peu absurde que les

archives de cette Cour qui contenaient tous les testaments

originaux de tous les gens qui avaient disposé depuis trois

siècles de quelque propriété sise dans l'immense district de

Canterbury se trouvassent placées dans un bâtiment qui n'avait pas

été construit dans ce but, qui avait été loué par les archivistes

sous leur responsabilité privée, qui n'était pas sûr, qui n'était

même pas à l'abri du feu et qui regorgeait tellement des documents

importants qu'il contenait, qu'il n'était du bas en haut qu'une

preuve des sordides spéculations des archivistes qui recevaient

des sommes énormes pour l'enregistrement de tous ces testaments,

et qui se bornaient à les fourrer où ils pouvaient, sans autre but

que de s'en débarrasser au meilleur marché possible. J'ajoutai

qu'il était peut-être un peu déraisonnable que les archivistes qui

percevaient des profits montant par an à huit ou neuf mille livres

sterling sans parler des revenus des suppléants et des greffiers,

ne fussent pas obligés de dépenser une partie de cet argent pour

se procurer un endroit un peu sûr où l'on pût déposer ces

documents précieux que tout le monde, dans toutes les classes de

la société, était obligé bon gré mal gré de leur confier.

Je dis qu'il était peut-être un peu injuste, que tous les grands

emplois de cette administration fussent de magnifiques sinécures,

pendant que les malheureux employés qui travaillaient sans relâche

dans cette pièce sombre et froide là-haut, étaient les plus mal

payés et les moins considérés des hommes dans la ville de Londres,

pour prix des services importants qu'ils rendaient. N'était-il pas

aussi un peu inconvenant que l'archiviste en chef, dont le devoir

était de procurer au public, qui encombrait sans cesse les bureaux

de l'administration, des locaux convenables, fût, en vertu de cet

emploi en possession d'une énorme sinécure, ce qui ne l'empêchait

pas d'occuper en même temps un poste dans l'église, d'y posséder

plusieurs bénéfices, d'être chanoine d'une cathédrale et ainsi de

suite, tandis que le public supportait des ennuis infinis, dont

nous avions un échantillon tous les matins quand les affaires

abondaient dans les bureaux. Enfin il me semblait que cette

administration du bureau des Prérogatives du district de

Canterbury était une machine tellement vermoulue, et une absurdité

tellement dangereuse que, si on ne l'avait pas fourrée dans un

coin du cimetière Saint-Paul, que peu de gens connaissent, toute

cette organisation aurait été bouleversée de fond en comble depuis

longtemps.

M. Spenlow sourit, en voyant comme je prenais feu malgré ma

réserve sur cette question, puis il discuta avec moi ce point

comme tous les autres. Qu'était-ce après tout? me dit-il, une

simple question d'opinion. Si le public trouvait que les

testaments étaient en sûreté et admettait que l'administration ne

pouvait mieux remplir ses devoirs, qui est-ce qui en souffrait?

Personne. À qui cela profitait-il? À tous ceux qui possédaient les

sinécures, très-bien. Les avantages l'emportaient donc sur les

inconvénients; ce n'était peut-être pas une organisation parfaite;

il n'y a rien de parfait dans ce monde; mais, par exemple, ce dont

il ne pouvait pas entendre parler à aucun prix, c'était qu'on mit

la hache quelque part. Sous l'administration des prérogatives, le

pays s'était couvert de gloire. Portez la hache dans

l'administration des prérogatives, et le pays cessera de se

couvrir de gloire. Il regardait comme le trait distinctif d'un

esprit sensé et élevé de prendre les choses comme il les trouvait,

et il n'avait aucun doute sur la question de savoir si

l'organisation actuelle des Prérogatives durerait aussi longtemps

que nous. Je me rendis à son opinion, quoique j'eusse pour mon

compte beaucoup de doutes encore là-dessus. Il s'est pourtant

trouvé qu'il avait raison, car non-seulement le bureau des

Prérogatives existe toujours, mais il a résisté à un grand rapport

présenté d'assez mauvaise grâce au Parlement, il y a dix-huit ans,

où toutes mes objections étaient développées en détail, et à une

époque où l'on annonçait qu'il serait impossible d'entasser les

testaments du district de Canterbury dans le local actuel pendant

plus de deux ans et demi à partir de ce moment-là. Je ne sais ce

qu'on en a fait depuis, je ne sais si on en a perdu beaucoup ou si

l'on en vend de temps en temps à l'épicier. Je suis bien aise,

dans tous les cas, que le mien n'y soit pas, et j'espère qu'il ne

s'y trouvera pas de sitôt.

Si j'ai rapporté tout au long notre conversation dans ce

bienheureux chapitre, on ne me dira pas que ce n'était point là sa

place naturelle. Nous causions en nous promenant en long et en

large, M. Spenlow et moi, avant de passer à des sujets plus

généraux. Enfin il me dit que le jour de naissance de Dora tombait

dans huit jours, et qu'il serait bien aise que je vinsse me

joindre à eux pour un pique-nique qui devait avoir lieu à cette

occasion. Je perdis la raison à l'instant même, et le lendemain ma

folie s'augmenta encore, lorsque je reçus un petit billet avec une

bordure découpée, portant ces mots: «Recommandé aux bons soins de

papa. Pour rappeler à M. Copperfield le pique-nique.» Je passai

les jours qui me séparaient de ce grand événement dans un état

voisin de l'idiotisme.

Je crois que je commis toutes les absurdités possibles comme

préparation à ce jour fortuné. Je rougis de penser à la cravate

que j'achetai; quant à mes bottes, elles étaient dignes de figurer

dans une collection d'instruments de torture. Je me procurai et

j'expédiai, la veille au soir, par l'omnibus de Norwood, un petit

panier de provisions qui équivalait presque, selon moi, à une

déclaration. Il contenait entre autres choses des dragées à

pétards, enveloppées dans les devises les plus tendres qu'on pût

trouver chez le confiseur. À six heures du matin, j'étais au

marché de Covent-Garden, pour acheter un bouquet à Dora. À dix

heures je montai à cheval, ayant loué un joli coursier gris pour

cette occasion, et je fis au trot le chemin de Norwood, avec le

bouquet dans mon chapeau pour le tenir frais.

Je suppose que, lorsque je vis Dora dans le jardin, et que je fis

semblant de ne pas la voir, passant près de la maison en ayant

l'air de la chercher avec soin, je fus coupable de deux petites

folies que d'autres jeunes messieurs auraient pu commettre dans ma

situation, tant elles me parurent naturelles. Mais lorsque j'eus

trouvé la maison, lorsque je fus descendu à la porte, lorsque

j'eus traversé la pelouse avec ces cruelles bottes pour rejoindre

Dora qui était assise sur un banc à l'ombre d'un lilas, quel

spectacle elle offrait par cette belle matinée, au milieu des

papillons, avec son chapeau blanc et sa robe bleu de ciel!

Elle avait auprès d'elle une jeune personne, comparativement d'un

âge avancé; elle devait avoir vingt ans, je crois. Elle s'appelait

miss Mills, et Dora lui donnait le nom de Julia. C'était l'amie

intime de Dora; heureuse miss Mills!

Jip était là, et Jip s'entêtait à aboyer après moi. Quand j'offris

mon bouquet, Jip grinça les dents de jalousie. Il avait bien

raison, oh oui! S'il avait la moindre idée de l'ardeur avec

laquelle j'adorais sa maîtresse, il avait bien raison!

«Oh! merci, monsieur Copperfield! Quelles belles fleurs! dit

Dora.»

J'avais eu l'intention de lui dire que je les avais trouvées

charmantes aussi avant de les voir auprès d'elle, et j'étudiais

depuis une lieue la meilleure tournure à donner à cette phrase,

mais je ne pus en venir à bout: elle était trop séduisante. Je

perdis toute présence d'esprit et toute faculté de parole, quand

je la vis porter son bouquet aux jolies fossettes de son menton,

et je tombai dans un état d'extase. Je suis encore étonné de ne

lui avoir pas dit plutôt: «Tuez-moi, miss Mills, par pitié, tuez

moi. Je veux mourir ici!»

Alors Dora tendit mes fleurs à Jip pour les sentir. Alors Jip se

mit à grogner et ne voulut pas sentir les fleurs. Alors Dora les

rapprocha de son museau comme pour l'y obliger. Alors Jip prit un

brin de géranium entre ses dents et le houspilla comme s'il y

flairait une bande de chats imaginaires. Alors Dora le battit en

faisant la moue et en disant: «Mes pauvres fleurs! mes belles

fleurs!» d'un ton aussi sympathique, à ce qu'il me sembla, que si

c'était moi que Jip avait mordu. Je l'aurais bien voulu!

«Vous serez certainement enchanté d'apprendre, monsieur

Copperfield, dit Dora, que cette ennuyeuse miss Murdstone n'est

pas ici. Elle est allée au mariage de son frère, et elle restera

absente trois semaines au moins. N'est-ce pas charmant?»

Je lui dis qu'assurément elle devait en être charmée, et que tout

ce qui la charmait me charmait. Mais miss Mills souriait en nous

écoutant d'un air de raison supérieure et de bienveillance

compatissante.

«C'est la personne la plus désagréable que je connaisse, dit Dora:

vous ne pouvez pas vous imaginer combien elle est grognon et de

mauvaise humeur.

-- Oh! que si, je le peux, ma chère! dit Julia.

-- C'est vrai, vous, cela peut-être, chérie, répondit Dora en

prenant la main de Julia dans la sienne. Pardonnez-moi de ne pas

vous avoir exceptée tout de suite, ma chère.»

Je conclus de là que miss Mills avait souffert des vicissitudes de

la vie, et que c'était à cela qu'on pouvait peut-être attribuer

ces manières pleines de gravité bénigne qui m'avaient déjà frappé.

J'appris, dans le courant de la journée, que je ne m'étais pas

trompé: miss Mills avait eu le malheur de mal placer ses

affections, et l'on disait qu'elle s'était retirée du monde pour

son compte après cette terrible expérience des choses humaines,

mais qu'elle prenait toujours un intérêt modéré aux espérances et

aux affections des jeunes gens qui n'avaient pas encore eu de

mécomptes.

Sur ce, M. Spenlow sortit de la maison, et Dora alla au-devant de

lui, en disant:

«Voyez, papa, les belles fleurs!»

Et miss Mills sourit d'un air pensif comme pour dire:

«Pauvres fleurs d'un jour, jouissez de votre existence passagère

sous le brillant soleil du matin de la vie!»

Et nous quittâmes tous la pelouse pour monter dans la voiture

qu'on venait d'atteler.

Je ne ferai jamais une promenade pareille; je n'en ai jamais fait

depuis. Ils étaient tous les trois dans le phaéton. Leur panier de

provisions, le mien et la boîte de la guitare y étaient aussi. Le

phaéton était découvert, et je suivais la voiture: Dora était sur

le devant, en face de moi. Elle avait mon bouquet près d'elle sur

le coussin, et elle ne permettait pas à Jip de se coucher de ce

côté-là, de peur qu'il n'écrasât les fleurs. Elle les prenait de

temps en temps à la main pour en respirer le parfum; alors nos

yeux se rencontraient souvent, et, je me demande comment je n'ai

pas sauté par-dessus la tête de mon joli coursier gris pour aller

tomber dans la voiture.

Il y avait de la poussière, je crois, beaucoup de poussière même.

J'ai un vague souvenir que M. Spenlow me conseilla de ne pas

caracoler dans le tourbillon que faisait le phaéton, mais je ne la

sentais pas. Je voyais Dora à travers un nuage d'amour et de

beauté; mais je ne voyais pas autre chose. Il se levait parfois et

me demandait ce que je pensais du paysage. Je répondais que

c'était un pays charmant, et c'est probable, mais je ne voyais que

Dora. Le soleil portait Dora dans ses rayons, les oiseaux

gazouillaient les louanges de Dora. Le vent du midi soufflait le

nom de Dora. Toutes les fleurs sauvages des haies jusqu'au dernier

bouton, c'étaient autant de Dora. Ma consolation était que miss

Mills me comprenait. Miss Mills seule pouvait entrer complètement

dans tous mes sentiments.

Je ne sais combien de temps dura la course, et je ne sais pas

encore, à l'heure qu'il est, où nous allâmes. Peut-être était-ce

près de Guilford. Peut-être quelque magicien des _Mille et une

Nuits_ avait-il créé ce lieu pour un seul jour, et a-t-il tout

détruit après notre départ. C'était toujours une pelouse de gazon

vert et fin, sur une colline. Il y avait de grands arbres, de la

bruyère, et aussi loin que pouvait s'étendre le regard, un riche

paysage.

Je fus contrarié de trouver là des gens qui nous attendaient et ma

jalousie des femmes mêmes ne connut plus de bornes. Mais quant aux

êtres de mon sexe, surtout quant à un imposteur plus âgé que moi

de trois ou quatre ans, et porteur de favoris roux qui le

rendaient d'une outrecuidance intolérable; c'étaient mes ennemis

mortels.

Tout le monde ouvrit les paniers, et on se mit à l'oeuvre pour

préparer le dîner. Favoris-roux dit qu'il savait faire la salade

(ce que je ne crois pas), et s'imposa ainsi à l'attention

publique. Quelques-unes des jeunes personnes se mirent à laver les

laitues et à les couper sous sa direction. Dora était du nombre.

Je sentis que le destin m'avait donné cet homme pour rival, et que

l'un de nous devait succomber.

Favoris-roux fit sa salade, je me demande comment on put en

manger; pour moi, rien au monde n'eût pu me décider à y toucher!

Puis il se nomma de son chef, l'intrigant qu'il était, échanson

universel, et construisit un cellier pour abriter le vin dans le

creux d'un arbre. Voilà-t-il pas quelque chose de bien ingénieux!

Au bout d'un moment, je le vis avec les trois quarts d'un homard

sur son assiette, assis et mangeant aux pieds de Dora!

Je n'ai plus qu'une idée indistincte de ce qui arriva, après que

ce spectacle nouveau se fut présenté à ma vue. J'étais très-gai,

je ne dis pas non, mais c'était une gaieté fausse. Je me consacrai

à une jeune personne en rose, avec des petits yeux, et je lui fis

une cour désespérée. Elle reçut mes attentions avec faveur, mais

je ne puis dire si c'était complètement à cause de moi, ou parce

qu'elle avait des vues ultérieures sur Favoris-roux. On but à la

santé de Dora. J'affectai d'interrompre ma conversation pour boire

aussi, puis je la repris aussitôt. Je rencontrai les yeux de Dora

en la saluant, et il me sembla qu'elle me regardait d'un air

suppliant. Mais ce regard m'arrivait par-dessus la tête de Favoris

roux, et je fus inflexible.

La jeune personne en rose avait une mère en vert qui nous sépara,

je crois, dans un but politique. Du reste, il y eut un dérangement

général pendant qu'on enlevait les restes du dîner, et j'en

profitai pour m'enfoncer seul au milieu des arbres, animé par un

mélange de colère et de remords. Je me demandais si je feindrais

quelque indisposition pour m'enfuir... n'importe où... sur mon

joli coursier gris, quand je rencontrai Dora et miss Mills.

«Monsieur Copperfield, dit miss Mills, vous êtes triste!

-- Je vous demande bien pardon, je ne suis pas triste du tout.

-- Et vous, Dora, dit miss Mills, vous êtes triste?

-- Oh! mon Dieu, non, pas le moins du monde.

-- Monsieur Copperfield, et vous, Dora, dit miss Mills d'un air

presque vénérable, en voilà assez. Ne permettez pas à un

malentendu insignifiant de flétrir ces fleurs printanières qui,

une fois fanées, ne peuvent plus refleurir. Je parle, continua

miss Mills, par mon expérience du passé, d'un passé irrévocable.

Les sources jaillissantes qui étincellent au soleil ne doivent pas

être fermées par pur caprice; l'oasis du Sahara ne doit pas être

supprimée à la légère.»

Je ne savais pas ce que je faisais, car j'avais la tête tout en

feu, mais je pris la petite main de Dora, je la baisai et elle me

laissa faire. Je baisai la main de miss Mills, et il me sembla que

nous montions ensemble tout droit au septième ciel.

Nous n'en redescendîmes pas. Nous y restâmes toute la soirée,

errant çà et là parmi les arbres, le petit bras tremblant de Dora

reposant sur le mien, et Dieu sait que, quoique ce fût une folie,

notre sort eût été bien heureux si nous avions pu devenir

immortels tout d'un coup avec cette folie dans le coeur, pour

errer éternellement ainsi au milieu des arbres de cet Eden.

Trop tôt, hélas! nous entendîmes les autres qui riaient et qui

causaient, puis on appela Dora. Alors nous reparûmes, et on pria

Dora de chanter. Favoris-roux voulait prendre la boîte de la

guitare dans la voiture, mais Dora lui dit que je savais seul où

elle était. Favoris-roux fut donc défait en un instant, et c'est

moi qui trouvai la boîte, moi qui l'ouvris, moi qui sortis la

guitare, moi qui m'assis près d'elle, moi qui gardai son mouchoir

et ses gants, et moi qui m'enivrai du son de sa douce voix pendant

qu'elle chantait pour celui qui l'aimait, les autres pouvaient

applaudir si cela leur convenait, mais ils n'avaient rien à faire

avec sa romance.

J'étais fou de joie. Je craignais d'être trop heureux pour que

tout cela fût vrai; je craignais de me réveiller tout à l'heure à

Buckingham-Street, d'entendre mistress Crupp heurter les tasses en

préparant le déjeuner. Mais non, c'était bien Dora qui chantait,

puis d'autres chantèrent ensuite; miss Mills chanta elle-même une

complainte sur les échos assoupis des cavernes de la Mémoire,

comme si elle avait cent ans, et le soir vint, et on prit le thé

en faisant bouillir l'eau au bivouac de notre petite bohème, et

j'étais aussi heureux que jamais.

Je fus encore plus heureux que jamais quand on se sépara, et que

tout le monde, le pauvre Favoris-roux y compris, reprit son

chemin, dans chaque direction, pendant que je partais avec elle au

milieu du calme de la soirée, des lueurs mourantes, et des doux

parfums qui s'élevaient autour de nous. M. Spenlow était un peu

assoupi, grâce au vin de Champagne; béni soit le sol qui en a

porté le raisin! béni soit le raisin qui en a fait le vin! béni

soit le soleil qui l'a mûri! béni soit le marchand qui l'a

frelaté! Et comme il dormait profondément dans un coin de la

voiture, je marchais à côté et je parlais à Dora. Elle admirait

mon cheval et le caressait (oh! quelle jolie petite main à voir

sur le poitrail d'un cheval!); et son châle qui ne voulait pas se

tenir droit! j'étais obligé de l'arranger de temps en temps, et je

crois que Jip lui-même commençait à s'apercevoir de ce qui se

passait, et à comprendre qu'il fallait prendre son parti de faire

sa paix avec moi.

Cette pénétrante miss Mills, cette charmante recluse qui avait usé

l'existence, ce petit patriarche de vingt ans à peine qui en avait

fini avec le monde, et qui n'aurait pas voulu, pour tout au monde,

réveiller les échos assoupis des cavernes de la Mémoire, comme

elle fut bonne pour moi!

«Monsieur Copperfield, me dit elle, venez de ce côté de la voiture

pour un moment, si vous avez un moment à me donner. J'ai besoin de

vous parler.»

Me voilà, sur mon joli coursier gris, me penchant pour écouter mis

Mills, la main sur la portière.

«Dora va venir me voir. Elle revient avec moi chez mon père après-

demain. S'il vous convenait de venir chez nous, je suis sûre que

papa serait très-heureux de vous recevoir.»

Que pouvais-je faire de mieux que d'appeler tout bas des

bénédictions sans nombre sur la tête de miss Mills, et surtout de

confier l'adresse de miss Mills, au recoin le plus sûr de ma

mémoire! Que pouvais-je faire de mieux que de dire à miss Mills,

avec des paroles brûlantes et des regards reconnaissants, combien

je la remerciais de ses bons offices, et quel prix infini

j'attachais à son amitié!

Alors miss Mills me congédia avec bénignité: «Retournez vers

Dora,» et j'y retournai; et Dora se pencha hors de la voiture pour

causer avec moi, et nous causâmes tout le reste du chemin, et je

fis serrer la roue de si près à mon coursier gris qu'il eut la

jambe droite tout écorchée, même que son propriétaire me déclara

le lendemain que je lui devais soixante-cinq shillings, pour cette

avarie, ce que j'acquittai sans marchander, trouvant que je payais

bien bon marché une si grande joie. Pendant ce temps, miss Mills

regardait la lune en récitant tout bas des vers, et en se

rappelant, je suppose, le temps éloigné où la terre et elle

n'avaient pas encore fait un divorce complet.

Norwood était beaucoup trop près, et nous y arrivâmes beaucoup

trop tôt. M. Spenlow reprit ses sens, un moment avant d'atteindre

sa maison et me dit: «Vous allez entrer pour vous reposer,

Copperfield.» J'y consentis et on apporta des sandwiches, du vin

et de l'eau. Dans cette chambre éclairée, Dora me paraissait si

charmante en rougissant, que je ne pouvais m'arracher à sa

présence, et que je restais là à la regarder fixement comme dans

un rêve, quand les ronflements de M. Spenlow vinrent m'apprendre

qu'il était temps de tirer ma révérence. Je partis donc, et tout

le long du chemin je sentais encore la petite main de Dora posée

sur la mienne; je me rappelais mille et mille fois chaque incident

et chaque mot, puis je me trouvai enfin dans mon lit, aussi enivré

de joie que le plus fou des jeunes écervelés à qui l'amour ait

jamais tourné la tête.

En me réveillant, le lendemain matin, j'étais décidé à déclarer ma

passion à Dora, pour connaître mon sort. Mon bonheur ou mon

malheur, voilà maintenant toute la question. Je n'en connaissais

plus d'autre au monde, et Dora seule pouvait y répondre. Je passai

trois jours à me désespérer, à me mettre à la torture, inventant

les explications les moins encourageantes qu'on pouvait donner à

tout ce qui s'était passé entre Dora et moi. Enfin, paré à grands

frais pour la circonstance, je partis pour me rendre chez miss

Mills, avec une déclaration sur les lèvres.

Il est inutile de dire maintenant combien de fois je montai la rue

pour la redescendre ensuite, combien de fois je fis le tour de la

place, en sentant très-vivement que j'étais bien mieux que la lune

le mot de la vieille énigme, avant de me décider à gravir les

marches de la maison, et à frapper à la porte. Quand j'eus enfin

frappé, en attendant qu'on m'ouvrît, j'eus un moment l'idée de

demander, si ce n'était pas là que demeurait M. Blackboy (par

imitation de ce pauvre Barkis), de faire mes excuses et de

m'enfuir. Cependant je ne lâchai pas pied.

M. Mills n'était pas chez lui. Je m'y attendais. Qu'est-ce qu'on

avait besoin de lui? Miss Mills était chez elle, il ne m'en

fallait pas davantage.

On me fit entrer dans une pièce au premier, où je trouvai miss

Mills et Dora; Jip y était aussi. Miss Mills copiait de la musique

(je me souviens que c'était une romance nouvelle intitulée: _le De

profundis de l'amour_), et Dora peignait des fleurs. Jugez de mes

sentiments quand je reconnus mes fleurs, le bouquet du marché de

Covent-Garden! Je ne puis pas dire que la ressemblance fût

frappante, ni que j'eusse jamais vu des fleurs de cette nature.

Mais je reconnus l'intention de la composition, au papier qui

enveloppait le bouquet et qui était, lui, très-exactement copié.

Miss Mills fut ravie de me voir; elle regrettait infiniment que

son papa fut sorti, quoiqu'il me semblât que nous supportions tous

son absence avec magnanimité. Miss Mills soutint la conversation

pendant un moment, puis passant sa plume sur le _De profundis de

l'amour_, elle se leva et quitta la chambre.

Je commençais à croire que je remettrais la chose au lendemain.

«J'espère que votre pauvre cheval n'était pas trop fatigué quand

vous êtes rentré l'autre soir, me dit Dora en levant ses beaux

yeux, c'était une longue course pour lui.»

Je commençais à croire que ce serait pour le soir même.

«C'était une longue course pour lui, sans doute, répondis-je, car

le pauvre animal n'avait rien pour le soutenir pendant le voyage.

-- Est-ce qu'on ne lui avait pas donné à manger? pauvre bête!»

demanda Dora.

Je commençais à croire que je remettrais la chose au lendemain.

«Pardon, pardon, on avait pris soin de lui. Je veux dire qu'il ne

jouissait pas autant que moi de l'ineffable bonheur d'être près de

vous.»

Dora baissa la tête sur son dossier, et dit au bout d'un moment

(j'étais resté assis tout ce temps-là dans un état de fièvre

brûlante, je sentais que mes jambes étaient roides comme des

bâtons):

«Vous n'aviez pas l'air de sentir ce bonheur bien vivement pendant

une partie de la journée.»

Je vis que le sort en était jeté, et qu'il fallait en finir sur

l'heure même.

«Vous n'aviez pas l'air de tenir le moins du monde à ce bonheur,

dit Dora avec un petit mouvement de sourcils et en secouant la

tête, pendant que vous étiez assis auprès de miss Kitt.»

Je dois remarquer que miss Kitt était la jeune personne en rose,

aux petits yeux.

«Du reste, je ne sais pas pourquoi vous y auriez tenu, dit Dora,

ou pourquoi vous dites que c'était un bonheur. Mais vous ne pensez

probablement pas tout ce que vous dites. Et vous êtes certainement

bien libre de faire ce qu'il vous convient. Jip, vilain garçon,

venez ici!»

Je ne sais pas ce que je fis. Mais tout fut dit en un moment. Je

coupai le passage à Jip; je pris Dora dans mes bras. J'étais plein

d'éloquence. Je ne cherchais pas mes mots. Je lui dis combien je

l'aimais. Je lui dis que je mourrais sans elle. Je lui dis que je

l'idolâtrais. Jip aboyait comme un furieux tout le temps.

Quand Dora baissa la tête et se mit à pleurer en tremblant, mon

éloquence ne connut plus de bornes. Je lui dis qu'elle n'avait

qu'à dire un mot, et que j'étais prêt à mourir pour elle. Je ne

voulais à aucun prix de la vie sans l'amour de Dora. Je ne pouvais

ni ne voulais la supporter. Je l'aimais depuis le premier jour, et

j'avais pensé à elle à chaque minute du jour et de la nuit. Dans

le moment même où je parlais, je l'aimais à la folie. Je

l'aimerais toujours à la folie. Il y avait eu avant moi des

amants, il y en aurait encore après moi, mais jamais amant n'avait

pu, ne pouvait, ne pourrait, ne voudrait, ne devrait aimer comme

j'aimais Dora. Plus je déraisonnais, plus Jip aboyait. Lui et moi,

chacun à notre manière, c'était à qui se montrerait le plus fou

des deux. Puis, petit à petit, ne voilà-t-il pas que nous étions

assis, Dora et moi, sur le canapé, tout tranquillement, et Jip

était couché sur les genoux de sa maîtresse, et me regardait

paisiblement. Mon esprit était délivré de son fardeau. J'étais

parfaitement heureux; Dora et moi, nous étions engagés l'un à

l'autre.

Je suppose que nous avions quelque idée que cela devait finir par

le mariage. Je le pense, parce que Dora déclara que nous ne nous

marierions pas sans le consentement de son papa. Mais dans notre

joie enfantine, je crois que nous ne regardions ni en avant ni en

arrière; le présent, dans son ignorance innocente, nous suffisait.

Nous devions garder notre engagement secret, mais l'idée ne me

vint seulement pas alors qu'il y eût dans ce procédé quelque chose

qui ne fût pas parfaitement honnête.

Miss Mills était plus pensive que de coutume, quand Dora, qui

était allée la chercher, la ramena; je suppose que c'était parce

que ce qui venait de se passer réveilla les échos assoupis des

cavernes de la Mémoire. Toutefois elle nous donna sa bénédiction,

nous promit une amitié éternelle, et nous parla en général comme

il convenait à une Voix sortant du Cloître prophétique.

Que d'enfantillages! quel temps de folies, d'illusions et de

bonheur!

Quand je pris la mesure du doigt de Dora pour lui faire faire une

bague composée de _ne m'oubliez pas_, et que le bijoutier auquel

je donnai mes ordres, devinant de quoi il s'agissait, se mit à

rire en inscrivant ma commande, et me demanda ce qui lui convint

pour ce joli petit bijou orné de pierres bleues qui se lie

tellement encore dans mon souvenir avec la main de Dora, qu'hier

encore en voyant une bague pareille au doigt de ma fille, je

sentis mon coeur tressaillir un moment d'une douleur passagère;

Quand je me promenai, gonflé de mon secret, plein de ma propre

importance, et qu'il me sembla que l'honneur d'aimer Dora et

d'être aimé d'elle m'élevait autant au-dessus de ceux qui

n'étaient pas admis à cette félicité et qui se traînaient sur la

terre que si j'avais volé dans les airs;

Quand nous nous donnâmes des rendez-vous dans le jardin de la

place, et que nous causions dans le pavillon poudreux où nous

étions si heureux que j'aime, à l'heure qu'il est, les moineaux de

Londres pour cette seule raison, et que je vois les couleurs de

l'arc-en-ciel sur leur plumage enfumé;

Quand nous eûmes notre première grande querelle, huit jours après

nos fiançailles, et que Dora me renvoya la bague renfermée dans un

petit billet plié en triangle, en employant cette terrible

expression: «Notre amour a commencé par la folie, il finit par le

désespoir!» et qu'à la lecture de ces cruelles paroles, je

m'arrachai les cheveux en disant que tout était fini;

Quand, à l'ombre de la nuit, je volai chez miss Mills, et que je

la vis en cachette dans une arrière-cuisine où il y avait une

machine à lessive, et que je la suppliai de s'interposer entre

nous et de nous sauver de notre folie;

Quand miss Mills consentit à se charger de cette commission et

revint avec Dora, en nous exhortant, du haut de la chaire de sa

jeunesse brisée, à nous faire des concessions mutuelles et à

éviter le désert du Sahara;

Quand nous nous mîmes à pleurer, et que nous nous réconciliâmes

pour jouir de nouveau d'un bonheur si vif dans cette arrière-

cuisine avec la machine à lessive, qui ne nous en paraissait pas

moins le temple même de l'amour, et que nous arrangeâmes un

système de correspondance qui devait passer par les mains de miss

Mills, et qui supposait une lettre par jour pour le moins de

chaque côté:

Que d'enfantillages! quel temps de bonheur, d'illusion et de

folies! De toutes les époques de ma vie que le temps tient dans sa

main, il n'y en a pas une seule dont le souvenir ramène sur mes

lèvres autant de sourires et dans mon coeur autant de tendresse.

David Copperfield - Tome II · 第 10 / 53 题