LXXII.

Le _signor Pistola_, auquel nous ne pouvons donner d'autre nom que celui

dont Consuelo l'avait gratifié, car nous ne l'avons pas trouvé assez

intéressant de sa personne pour faire des recherches à cet égard, avait vu,

du lieu où il était caché, la berline s'arrêter aux cris des fugitifs.

L'autre anonyme, que nous appelons aussi, comme Consuelo, le _Silencieux_,

avait fait, du haut de la colline, la même observation et la même

réflexion; il avait couru rejoindre Mayer, et tous deux songeaient aux

moyens de se sauver. Avant que le baron eût traversé le ruisseau, Pistola

avait gagné du chemin, et s'était déjà tapi dans le bois. Il les laissa

passer, et leur tira par derrière deux coups de pistolet, dont l'un perça

le chapeau du baron, et l'autre blessa le cheval du domestique assez

légèrement. Le baron tourna bride, l'aperçut, et, courant sur lui,

l'étendit par terre d'un coup de pistolet. Puis il le laissa se rouler dans

les épines en jurant, et suivit Joseph qui arriva à la voiture de M. Mayer

presque en même temps que celle du comte. Ce dernier avait déjà sauté à

terre. Mayer et le Silencieux avaient disparu avec le cheval sans perdre le

temps à cacher la chaise. Le premier soin des vainqueurs fut de forcer la

serrure de la caisse où était renfermé le prisonnier. Consuelo aida avec

transport à couper les cordes et le bâillon de ce malheureux, qui ne se

vit pas plus tôt délivré qu'il se jeta à terre prosterné devant ses

libérateurs, et remerciant Dieu. Mais, dès qu'il eut regardé le baron,

il se crut retombé de Charybde en Scylla.

Ah! monsieur le baron de Trenk! s'écria-t-il, ne me perdez pas, ne me

livrez pas. Grâce, grâce pour un pauvre déserteur, père de famille!

Je ne suis pas plus Prussien que vous, monsieur le baron; je suis sujet

autrichien comme vous, et je vous supplie de ne pas me faire arrêter. Oh!

faites-moi grâce!

--Faites-lui grâce, monsieur le baron de Trenk! s'écria Consuelo sans

savoir à qui elle parlait, ni de quoi il s'agissait.

--Je te fais grâce, répondit le baron; mais à condition que tu vas

t'engager par les plus épouvantables serments à ne jamais dire de qui

tu tiens la vie et la liberté.»

Et en parlant ainsi, le baron, tirant un mouchoir de sa poche, s'enveloppa

soigneusement la figure, dont il ne laissa passer qu'un oeil.

«Êtes-vous blessé? dit le comte.

--Non, répondit-il en rabattant son chapeau sur son visage; mais si nous

rencontrons ces prétendus brigands, je ne me soucie pas d'être reconnu.

Je ne suis déjà pas très-bien dans les papiers de mon gracieux souverain:

il ne me manquerait plus que cela!

--Je comprends ce dont il s'agit, reprit le comte; mais soyez sans crainte,

je prends tout sur moi.

--Cela peut sauver ce déserteur des verges et de la potence, mais non pas

moi d'une disgrâce. N'importe! on ne sait pas ce qui peut arriver; il faut

obliger ses semblables à tout risque. Voyons, malheureux! peux-tu tenir sur

tes jambes! Pas trop, à ce que je vois. Tu es blessé?

--J'ai reçu beaucoup de coups, il est vrai, mais je ne les sens plus.

--Enfin, peux-tu déguerpir?

--Oh! oui, monsieur l'aide de camp.

--Ne m'appelle pas ainsi, drôle, tais-toi; va-t'en! Et nous, cher comte,

faisons de même: il me tarde d'avoir quitté ce bois. J'ai abattu un des

recruteurs; si le roi le savait, mon affaire serait bonne!... quoique après

tout, je m'en moque! ajouta-t-il en levant les épaules.

--Hélas, dit Consuelo, tandis que Joseph passait sa gourde au déserteur, si

on l'abandonne ici, il sera bientôt repris. Il a les pieds enflés par les

cordes, et peut à peine se servir de ses mains. Voyez, comme il est pâle

et défait!

--Nous ne l'abandonnerons pas, dit le comte qui avait les yeux attachés

sur Consuelo. Franz, descendez de cheval, dit-il à son domestique; et,

s'adressant au déserteur:--Monte sur cette bête, je te la donne, et ceci

encore, ajouta-t-il en lui jetant sa bourse. As-tu la force de gagner

l'Autriche?

--Oui, oui, Monseigneur!

--Veux-tu aller à Vienne?

--Oui, Monseigneur.

--Veux-tu reprendre du service?

--Oui, Monseigneur, pourvu que ce ne soit pas en Prusse.

--Va-t'en trouver Sa Majesté l'impératrice-reine: elle reçoit tout le monde

un jour par semaine. Dis-lui que c'est le comte Hoditz qui lui fait présent

d'un très-beau grenadier, parfaitement dressé à la prussienne.

--J'y cours, Monseigneur.

--Et n'aie jamais le malheur de nommer M. le baron, ou je te fais prendre

par mes gens, et je te renvoie en Prusse.

--J'aimerais mieux mourir tout de suite. Oh! si les misérables m'avaient

laissé l'usage des mains, je me serais tué quand ils m'ont repris.

--Décampe!

Consuelo, Tome 2 (1861) · 第 37 / 40 题