Il s'en fallait de beaucoup que les autres habitants du château fussent
aussi tranquilles. Amélie était furieuse, et ne daignait plus rendre la
moindre visite à la malade. Elle affectait de ne point adresser la parole
à Albert, de ne jamais tourner les yeux vers lui, et de ne pas même
répondre à son salut du matin et du soir. Ce qu'il y eut de plus affreux,
c'est qu'Albert ne parut pas faire la moindre attention à son dépit.
La chanoinesse, voyant la passion bien évidente et pour ainsi dire
déclarée de son neveu pour l'_aventurière_, n'avait plus un moment
de repos. Elle se creusait l'esprit pour imaginer un moyen de faire
cesser le danger et le scandale; et, à cet effet, elle avait de longues
conférences avec le chapelain. Mais celui-ci ne désirait pas très-vivement
la fin d'un tel état de choses. Il avait été longtemps inutile et inaperçu
dans les soucis de la famille. Son rôle reprenait une sorte d'importance
depuis ces nouvelles agitations, et il pouvait enfin se livrer au plaisir
d'espionner, de révéler, d'avertir, de prédire, de conseiller, en un mot
de remuer à son gré les intérêts domestiques, en ayant l'air de ne
toucher à rien, et en se mettant à couvert de l'indignation du jeune
comte derrière les jupes de la vieille tante. A eux deux, ils trouvaient
sans cesse de nouveaux sujets de crainte, de nouveaux motifs de
précaution, et jamais aucun moyen de salut. Chaque jour, la bonne
Wenceslawa abordait son neveu avec une explication décisive au bord des
lèvres, et chaque jour un sourire moqueur ou un regard glacial faisait
expirer la parole et avorter le projet. A chaque instant elle guettait
l'occasion de se glisser auprès de Consuelo, pour lui adresser une
réprimande adroite et ferme; à chaque instant Albert, comme averti par un
démon familier, venait se placer sur le seuil de la chambre, et du seul
froncement de son sourcil, comme le Jupiter Olympien, il faisait tomber le
courroux et glaçait le courage des divinités contraires à sa chère Ilion.
La chanoinesse avait cependant entamé plusieurs fois la conversation
avec la malade; et comme les moments où elle pouvait la voir tête à tête
étaient rares, elle avait mis le temps à profit en lui adressant des
réflexions assez saugrenues, qu'elle croyait très-significatives. Mais
Consuelo était si éloignée de l'ambition qu'on lui supposait, qu'elle n'y
avait rien compris. Son étonnement, son air de candeur et de confiance,
désarmaient tout de suite la bonne chanoinesse, qui, de sa vie, n'avait pu
résister à un accent de franchise ou à une caresse cordiale. Elle s'en
allait, toute confuse, avouer sa défaite au chapelain, et le reste de la
journée se passait à faire des résolutions pour le lendemain.
Cependant Albert, devinant fort bien ce manège, et voyant que Consuelo
commençait à s'en étonner, et à s'en inquiéter, prit le parti de le faire
cesser. Il guetta un jour Wenceslawa au passage; et pendant qu'elle
croyait tromper sa surveillance en surprenant Consuelo seule de grand
matin, il se montra tout à coup, au moment où elle mettait la main sur la
clef pour entrer dans la chambre de la malade.
«Ma bonne tante, lui dit-il en s'emparant de cette main et en la portant à
ses lèvres, j'ai à vous dire bien bas une chose qui vous intéresse. C'est
que la vie et la santé de la personne qui repose ici près me sont plus
précieuses que ma propre vie et que mon propre bonheur. Je sais fort bien
que votre confesseur vous fait un cas de conscience de contrarier mon
dévouement pour elle, et de détruire l'effet de mes soins. Sans cela,
votre noble coeur n'eût jamais conçu la pensée de compromettre par des
paroles amères et des reproches injustes le rétablissement d'une malade à
peine hors de danger. Mais puisque le fanatisme ou la petitesse d'un
prêtre peuvent faire de tels prodiges que de transformer en cruauté
aveugle la piété la plus sincère et la charité la plus pure, je
m'opposerai de tout mon pouvoir au crime dont ma pauvre tante consent à
se faire l'instrument. Je garderai ma malade la nuit et le jour, je ne la
quitterai plus d'un instant; et si malgré mon zèle on réussit à me
l'enlever, je jure, par tout ce qu'il y a de plus redoutable à la croyance
humaine, que je sortirai de la maison de mes pères pour n'y jamais
rentrer. Je pense que quand vous aurez fait connaître ma détermination
à M. le chapelain, il cessera de vous tourmenter et de combattre les
généreux instincts de votre coeur maternel.»
La chanoinesse stupéfaite ne put répondre à ce discours qu'en fondant en
larmes. Albert l'avait emmenée à l'extrémité de la galerie, afin que cette
explication ne fût pas entendue de Consuelo. Elle se plaignit vivement
du ton de révolte et de menace que son neveu prenait avec elle, et voulut
profiter de l'occasion pour lui démontrer la folie de son attachement pour
une personne d'aussi basse extraction que la Nina.
«Ma tante, lui répondit Albert en souriant, vous oubliez que si nous
sommes issus du sang royal des Podiebrad, nos ancêtres les monarques
ne l'ont été que par la grâce des paysans révoltés et des soldats
aventuriers. Un Podiebrad ne doit donc jamais voir dans sa glorieuse
origine qu'un motif de plus pour se rapprocher du faible et du pauvre,
puisque c'est là que sa force et sa puissance ont planté leurs racines,
il n'y a pas si longtemps qu'il puisse déjà l'avoir oublié.»
Quand Wenceslawa raconta au chapelain cette orageuse conférence, il fut
d'avis de ne pas exaspérer le jeune comte en insistant auprès de lui, et
de ne pas le pousser à la révolte en tourmentant sa protégée.
«C'est au comte Christian lui-même qu'il faut adresser vos
représentations, dit-il. L'excès de votre tendresse a trop enhardi le
fils; que la sagesse de vos remontrances éveille enfin l'inquiétude du
père, afin qu'il prenne à l'égard de la _dangereuse personne_ des mesures
décisives.
--Croyez-vous donc, reprit la chanoinesse, que je ne me sois pas encore
avisée de ce moyen? Mais, hélas! mon frère a vieilli de quinze ans pendant
les quinze jours de la dernière disparition d'Albert. Son esprit a
tellement baissé, qu'il n'est plus possible de lui faire rien comprendre
à demi-mot. Il semble qu'il fasse une sorte de résistance aveugle et
muette à l'idée d'un chagrin nouveau; il se réjouit comme un enfant
d'avoir retrouvé son fils, et de l'entendre raisonner en apparence comme
un homme sensé. Il le croit guéri radicalement, et ne s'aperçoit pas que
le pauvre Albert est en proie à un nouveau genre de folie plus funeste que
l'autre. La sécurité de mon frère à cet égard est si profonde, et il en
jouit si naïvement, que je ne me suis pas encore senti le courage de la
détruire, en lui ouvrant les yeux tout à fait sur ce qui se passe. Il me
semble que cette ouverture, lui venant de vous, serait écoutée avec plus
de résignation, et qu'accompagnée de vos exhortations religieuses, elle
serait plus efficace et moins pénible.
--Une telle ouverture est trop délicate, répondit le chapelain, pour être
abordée par un pauvre prêtre comme moi. Dans la bouche d'une soeur,
elle sera beaucoup mieux placée, et votre seigneurie saura en adoucir
l'amertume par les expressions d'une tendresse que je ne puis me permettre
d'exprimer familièrement à l'auguste chef de la famille.»
Ces deux graves personnages perdirent plusieurs jours à se renvoyer le
soin d'attacher le grelot; et pendant ces irrésolutions où la lenteur et
l'apathie de leurs habitudes trouvaient bien un peu leur compte, l'amour
faisait de rapides progrès dans le coeur d'Albert. La santé de Consuelo se
rétablissait à vue d'oeil, et rien ne venait troubler les douceurs d'une
intimité que la surveillance des argus les plus farouches n'eût pu rendre
plus chaste et plus réservée qu'elle ne l'était par le seul fait d'une
pudeur vraie et d'un amour profond.
Cependant la baronne Amélie ne pouvant plus supporter l'humiliation de son
rôle, demandait vivement à son père de la reconduire à Prague. Le baron
Frédérick, lui préférait le séjour des forêts à celui des villes, lui
promettait tout ce qu'elle voulait, et remettait chaque jour au lendemain
la notification et les apprêts de son départ. La jeune fille vit qu'il
fallait brusquer les choses, et s'avisa d'un expédient inattendu. Elle
s'entendit avec sa soubrette, jeune Française, passablement fine et
décidée; et un matin, au moment où son père partait pour la chasse,
elle le pria de la conduire en voiture au château d'une dame de leur
connaissance, à qui elle devait depuis longtemps une visite. Le baron eut
bien un peu de peine à quitter son fusil et sa gibecière pour changer sa
toilette et l'emploi de sa journée. Mais il se flatta que cet acte de
condescendance rendrait Amélie moins exigeante; que la distraction de
cette promenade emporterait sa mauvaise humeur, et l'aiderait à passer
sans trop murmurer quelques jours de plus au château des Géants. Quand
le brave homme avait une semaine devant lui, il croyait avoir assuré
l'indépendance de toute sa vie; sa prévoyance n'allait point au delà.
Il se résigna donc à renvoyer Saphyr et Panthère au chenil; et Attila, le
faucon, retourna sur son perchoir d'un air mutin et mécontent qui arracha
un gros soupir à son maître.
Enfin le baron monte en voiture avec sa fille, et au bout de trois tours
de roue s'endort profondément selon son habitude en pareille circonstance.
Aussitôt le cocher reçoit d'Amélie l'ordre de tourner bride et de se
Diriger vers la poste la plus voisine. On y arrive après deux heures de
marche rapide; et lorsque le baron ouvre les yeux, il voit des chevaux de
poste attelés à son brancard tout prêts à l'emporter sur la route de
Prague.
«Eh bien, qu'est-ce? où sommes-nous? où allons-nous? Amélie, ma chère
enfant, quelle distraction est la vôtre? Que signifie ce caprice, ou
cette plaisanterie?»
A toutes les questions de son père la jeune baronne ne répondait que par
des éclats de rire et des caresses enfantines. Enfin, quand elle vit le
postillon à cheval et la voiture rouler légèrement sur le sable de la
grande route, elle prit un air sérieux, et d'un ton fort décidé elle parla
ainsi:
«Cher papa, ne vous inquiétez de rien. Tous nos paquets ont été fort
bien faits. Les coffres de la voiture sont remplis de tous les effets
nécessaires au voyage. Il ne reste au château des Géants que vos armes et
vos bêtes, dont vous n'avez que faire à Prague, et que d'ailleurs on vous
renverra dès que vous les redemanderez. Une lettre sera remise à mon oncle
Christian, à l'heure de son déjeuner. Elle est tournée de manière à lui
faire comprendre la nécessité de notre départ, sans l'affliger trop, et
sans le fâcher contre vous ni contre moi. Maintenant je vous demande
humblement pardon de vous avoir trompé; mais il y avait près d'un mois que
vous aviez consenti à ce que j'exécute en cet instant. Je ne contrarie
donc pas vos volontés en retournant à Prague dans un moment où vous n'y
songiez pas précisément, mais où vous êtes enchanté, je gage, d'être
délivré de tous les ennuis qu'entraînent la dissolution et les préparatifs
d'un déplacement. Ma position devenait intolérable, et vous ne vous en
aperceviez pas. Voilà mon excuse et ma justification. Daignez m'embrasser
et ne pas me regarder avec ces yeux courroucés qui me font peur.»
En parlant ainsi, Amélie étouffait, ainsi que sa suivante, une forte envie
de rire; car jamais le baron n'avait eu un regard de colère pour qui que
ce fût, à plus forte raison pour sa fille chérie. Il roulait en ce moment
de gros yeux effarés et, il faut l'avouer, un peu hébétés par la surprise.
S'il éprouvait quelque contrariété de se voir jouer de la sorte, et un
chagrin réel de quitter son frère et sa soeur aussi brusquement, sans leur
avoir dit adieu, il était si émerveillé de ce qui arrivait, que son
mécontentement se changeait en admiration, et il ne pouvait que dire:
«Mais comment avez-vous fait pour arranger tout cela sans que j'en aie eu
le moindre soupçon? Pardieu, j'étais loin de croire, en ôtant mes bottes
et en faisant rentrer mon cheval, que je partais pour Prague, et que je
ne dînerais pas ce soir avec mon frère! Voilà une singulière aventure, et
personne ne voudra me croire quand je la raconterai ... Mais où avez-vous
mis mon bonnet de voyage, Amélie, et comment voulez-vous que je dorme dans
la voiture avec ce chapeau galonné sur les oreilles?
--Votre bonnet? le voici, cher papa, dit la jeune espiègle en lui
présentant sa toque fourrée, qu'il mit à l'instant sur son chef avec
une naïve satisfaction.
--Mais ma bouteille de voyage? vous l'avez oubliée certainement, méchante
petite fille?
--Oh! certainement non, s'écria-t-elle en lui présentant un large flacon
de cristal, garni de cuir de Russie, et monté en argent; je l'ai remplie
moi-même du meilleur vin de Hongrie qui soit dans la cave de ma tante.
Goûtez plutôt, c'est celui que vous préférez.
--Et ma pipe? et mon sac de tabac turc?
--Rien ne manque, dit la soubrette. Monsieur le baron trouvera tout dans
les poches de la voiture; nous n'avons rien oublié, rien négligé pour
qu'il fit le voyage agréablement.
--A la bonne heure!, dit le baron en chargeant sa pipe; ce n'en est pas
moins une grande scélératesse que vous faites là, ma chère Amélie. Vous
rendez votre père ridicule, et vous êtes cause que tout le monde va se
moquer de moi.
--Cher papa, répondit Amélie, c'est moi qui suis bien ridicule aux yeux
du monde, quand je parais m'obstiner à épouser un aimable cousin qui ne
daigne pas me regardez, et qui, sous mes yeux, fait une cour assidue à
ma maîtresse de musique. Il y a assez longtemps que je subis cette
humiliation, et je ne sais trop s'il est beaucoup de filles de mon rang,
de mon air et de mon âge, qui n'en eussent pas pris un dépit plus sérieux.
Ce que je sais fort bien, c'est qu'il y a des filles qui s'ennuient moins
que je ne le fais depuis dix-huit mois, et qui, pour en finir, prennent la
fuite ou se font enlever. Moi, je me contente de fuir en enlevant mon
père. C'est plus nouveau et plus honnête: qu'en pense mon cher papa?
--Tu as le diable au corps!» répondit le baron en embrassant sa fille; et
il fit le reste du voyage fort gaiement, buvant, fumant et dormant tour à
tour, sans se plaindre et sans s'étonner davantage.
Cet événement ne produisit pas autant d'effet dans la famille que la
petite baronne s'en était flattée. Pour commencer par le comte Albert, il
eût pu passer une semaine sans y prendre garde; et lorsque la chanoinesse
le lui annonça, il se contenta de dire:
«Voici la seule chose spirituelle que la spirituelle Amélie ait su faire
depuis qu'elle a mis le pied ici. Quant à mon bon oncle, j'espère qu'il ne
sera pas longtemps sans nous revenir.
--Moi, je regrette mon frère, dit le vieux Christian, parce qu'à mon âge
on compte par semaines et par jours. Ce qui ne vous paraît pas longtemps,
Albert, peut être pour moi l'éternité, et je ne suis pas aussi sûr que
Vous de revoir mon pacifique et insouciant Frédérick. Allons! Amélie l'a
voulu, ajouta-t-il en repliant et jetant de côté avec un sourire la
lettre singulièrement cajoleuse et méchante que la jeune baronne lui avait
laissée: rancune de femme ne pardonne pas. Vous n'étiez pas nés l'un pour
l'autre, mes enfants, et mes doux rêves se sont envolés!»
En parlant ainsi, le vieux comte regardait son fils avec une sorte
d'enjouement mélancolique, comme pour surprendre quelque trace de regret
dans ses yeux. Mais il n'en trouva aucune; et Albert, en lui pressant le
bras avec tendresse, lui fit comprendre qu'il le remerciait de renoncer à
des projets si contraires à son inclination.
«Que ta volonté soit faite, mon Dieu, reprit le vieillard, et que ton
coeur soit libre, mon fils! Tu te portes bien, tu parais calme et heureux
désormais parmi nous. Je mourrai consolé, et la reconnaissance de ton père
te portera bonheur après notre séparation.
--Ne parlez pas de séparation, mon père! s'écria le jeune comte, dont les
yeux se remplirent subitement de larmes. Je n'ai pas la force de supporter
cette idée.»
La chanoinesse, qui commençait à s'attendrir, fut aiguillonnée en cet
instant par un regard du chapelain, qui se leva et sortit du salon avec
une discrétion affectée.
C'était lui donner l'ordre et le signal. Elle pensa, non sans douleur et
sans effroi, que le moment était venu de parler; et, fermant les yeux
comme une personne qui se jette par la fenêtre pour échapper à l'incendie,
elle commença ainsi en balbutiant et en devenant plus pâle que de coutume:
«Certainement Albert chérit tendrement son père, et il ne voudrait pas lui
causer un chagrin mortel....»
Albert leva la tête, et regarda sa tante avec des yeux si clairs et si
pénétrants, qu'elle fut toute décontenancée, et n'en put dire davantage.
Le vieux comte parut ne pas avoir entendu cette réflexion bizarre, et,
dans le silence qui suivit, la pauvre Wenceslawa resta tremblante sous
le regard de son neveu, comme la perdrix sous l'arrêt du chien qui la
fascine et l'enchaîne.
Mais le comte Christian, sortant de sa rêverie au bout de quelques
instants, répondit à sa soeur comme si elle eût continué de parler, ou
comme s'il eût pu lire dans son esprit les révélations qu'elle voulait lui
faire.
«Chère soeur, dit-il, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de ne pas
vous tourmenter de choses auxquelles vous n'entendez rien. Vous n'avez su
de votre vie ce que c'était qu'une inclination de coeur, et l'austérité
d'une chanoinesse n'est pas la règle qui convient à un jeune homme.
--Dieu vivant! murmura la chanoinesse bouleversée, ou mon frère ne
veut pas me comprendre, ou sa raison et sa piété l'abandonnent.
Serait-il possible qu'il voulût encourager par sa faiblesse ou traiter
légèrement....
--Quoi? ma tante, dit Albert d'un ton ferme et avec une physionomie
sévère. Parlez, puisque vous êtes condamnée à le faire. Formulez
clairement votre pensée. Il faut que cette contrainte finisse, et que
nous nous connaissions les uns les autres.
--Non, ma soeur, ne parlez pas, répondit le comte Christian; vous n'avez
rien de neuf à me dire. Il y a longtemps que je vous entends à merveille
sans en avoir l'air. Le moment n'est pas venu de s'expliquer sur ce sujet.
Quand il en sera temps, je sais ce que j'aurai à faire.»
Il affecta aussitôt de parler d'autre chose, et laissa la chanoinesse
consternée, Albert incertain et troublé.
Quand le chapelain sut de quelle manière le chef de la famille avait reçu
l'avis indirect qu'il lui avait fait donner, il fut saisi de crainte.
Le comte Christian, sous un air d'indolence et d'irrésolution, n'avait
Jamais été un homme faible. Parfois on l'avait vu sortir d'une sorte de
Somnolence par des actes de sagesse et d'énergie. Le prêtre eut peur
d'avoir été trop loin et d'être réprimandé. Il s'attacha donc à détruire
son ouvrage au plus vite, et à persuader à la chanoinesse de ne plus se
mêler de rien. Quinze jours s'écoulèrent de la manière la plus paisible,
sans que rien pût faire pressentir à Consuelo qu'elle était un sujet de
trouble dans la famille. Albert continua ses soins assidus auprès d'elle,
et lui annonça le départ d'Amélie comme une absence passagère dont il ne
lui fit pas soupçonner le motif. Elle commença à sortir de sa chambre; et
la première fois qu'elle se promena dans le jardin, le vieux Christian
soutint de son bras faible et tremblant les pas chancelants de la
convalescente.