Lorsqu'elle reprit l'usage de ses facultés, se voyant assise sur un lit
assez dur, et ne pouvant encore soulever ses paupières, elle essaya de
rassembler ses souvenirs. Mais la prostration avait été si complète, que
ses facultés revinrent lentement; et, comme si la somme de fatigues et
d'émotions qu'elle avait supportées depuis un certain temps fût arrivée à
dépasser ses forces, elle tenta vainement de se rappeler ce qu'elle était
devenue depuis qu'elle avait quitté Venise. Son départ même de cette
patrie adoptive, où elle avait coulé des jours si doux, lui apparut comme
un songe; et ce fut pour elle un soulagement (hélas! trop court) de
pouvoir douter un instant de son exil et des malheurs qui l'avaient causé.
Elle se persuada donc qu'elle était encore dans sa pauvre chambre de la
Corte-Minelli, sur le grabat de sa mère, et qu'après avoir eu avec
Anzoleto une scène violente et amère dont le souvenir confus flottait dans
Son esprit, elle revenait à la vie et à l'espérance en le sentant près
d'elle, en entendant sa respiration entrecoupée, et les douces paroles
qu'il lui adressait à voix basse. Une joie languissante et pleine de
délices pénétra son cœur à cette pensée, et elle se souleva avec effort
pour regarder son ami repentant et pour lui tendre la main. Mais elle ne
pressa qu'une main froide et inconnue; et, au lieu du riant soleil qu'elle
était habituée à voir briller couleur de rose à travers son rideau blanc,
elle ne vit qu'une clarté sépulcrale, tombant d'une voûte sombre et
nageant dans une atmosphère humide; elle sentit sous ses bras la rude
dépouille des animaux sauvages, et, dans un horrible silence, la pâle
figure d'Albert se pencha vers elle comme un spectre.
Consuelo se crut descendue vivante dans le tombeau; elle ferma les yeux,
et retomba sur le lit de feuilles sèches, avec un douloureux gémissement.
Il lui fallut encore plusieurs minutes pour comprendre où elle était, et
à quel hôte sinistre elle se trouvait confiée. La peur, que l'enthousiasme
de son dévouement avait combattue et dominée jusque-là, s'empara d'elle,
au point qu'elle craignit de rouvrir les yeux et de voir quelque affreux
spectacle, des apprêts de mort, un sépulcre ouvert devant elle. Elle
sentit quelque chose sur son front, et y porta la main. C'était une
guirlande de feuillage dont Albert l'avait couronnée. Elle l'ôta pour la
regarder, et vit une branche de cyprès.
«Je t'ai crue morte, ô mon âme, ô ma consolation! lui dit Albert en
s'agenouillant auprès d'elle, et j'ai voulu avant de te suivre dans le
tombeau te parer des emblèmes de l'hyménée. Les fleurs ne croissent point
autour de moi, Consuelo. Les noirs cyprès étaient les seuls rameaux où ma
main pût cueillir ta couronne de fiancée. La voilà, ne la repousse pas.
Si nous devons mourir ici, laisse-moi te jurer que, rendu à la vie, je
n'aurais jamais eu d'autre épouse que toi, et que je meurs avec toi, uni
à toi par un serment indissoluble.
--Fiancés, unis! s'écria Consuelo terrifiée en jetant des regards
consternés autour d'elle: qui donc a prononcé cet arrêt? qui donc a
célébré cet hyménée?
--C'est la destinée, mon ange, répondit Albert avec une douceur et une
tristesse inexprimables. Ne songe pas à t'y soustraire. C'est une destinée
bien étrange pour toi, et pour moi encore plus. Tu ne me comprends pas,
Consuelo, et il faut pourtant que tu apprennes la vérité. Tu m'as défendu
tout à l'heure de chercher dans le passé; tu m'as interdit le souvenir
de ces jours écoulés qu'on appelle la nuit des siècles. Mon être t'a obéi,
et je ne sais plus rien désormais de ma vie antérieure. Mais ma vie
présente, je l'ai interrogée, je la connais; je l'ai vue tout entière
d'un regard, elle m'est apparue en un instant pendant que tu reposais
dans les bras de la mort. Ta destinée, Consuelo, est de m'appartenir, et
cependant tu ne seras jamais à moi. Tu ne m'aimes pas, tu ne m'aimeras
jamais comme je t'aime. Ton amour pour moi n'est que de la charité, ton
dévouement de l'héroïsme. Tu es une sainte que Dieu m'envoie, et jamais
tu ne seras une femme pour moi. Je dois mourir consumé d'un amour que tu
ne peux partager; et cependant, Consuelo, tu seras mon épouse comme tu es
déjà ma fiancée, soit que nous périssions ici et que ta pitié consente à
me donner ce titre d'époux qu'un baiser ne doit jamais sceller, soit que
nous revoyions le soleil, et que ta conscience t'ordonne d'accomplir les
desseins de Dieu envers moi.
--Comte Albert, dit Consuelo en essayant de quitter ce lit couvert de
peaux d'ours noirs qui ressemblaient à un drap mortuaire, je ne sais si
c'est l'enthousiasme d'une reconnaissance trop vive ou la suite de votre
délire qui vous fait parler ainsi. Je n'ai plus la force de combattre
vos illusions; et si elles doivent se tourner contre moi, contre moi qui
suis venue, au péril de ma vie, vous secourir et vous consoler, je sens
que je ne pourrai plus vous disputer ni mes jours ni ma liberté. Si ma vue
vous irrite et si Dieu m'abandonne, que la volonté de Dieu soit faite!
Vous qui croyez savoir tant de choses, vous ne savez pas combien ma vie
est empoisonnée, et avec combien peu de regrets j'en ferais le sacrifice!
--Je sais que tu es bien malheureuse, ô ma pauvre sainte! je sais que tu
portes au front une couronne d'épines que je ne puis en arracher. La cause
et la suite de tes malheurs, je les ignore, et je ne te les demande pas.
Mais je t'aimerais bien peu, je serais bien peu digne de ta compassion,
si, dès le jour où je t'ai rencontrée, je n'avais pas pressenti et reconnu
en toi la tristesse qui remplit ton âme et abreuve ta vie. Que peux-tu
craindre de moi, Consuelo de mon âme? Toi, si ferme et si sage, toi à qui
Dieu a inspiré des paroles qui m'ont subjugué et ranimé en un instant, tu
sens donc défaillir étrangement la lumière de ta foi et de ta raison,
puisque tu redoutes ton ami, ton serviteur et ton esclave? Reviens à toi,
mon ange; regarde-moi. Me voici à tes pieds, et pour toujours, le front
dans la poussière. Que veux-tu, qu'ordonnes-tu? Veux-tu sortir d'ici à
l'instant même, sans que je te suive, sans que je reparaisse jamais devant
toi? Quel sacrifice exiges-tu? Quel serment veux-tu que je te fasse? Je
puis te promettre tout et t'obéir en tout. Oui, Consuelo, je peux même
devenir un homme tranquille, soumis, et, en apparence, aussi raisonnable
que les autres. Est-ce ainsi que je te serai moins amer et moins
effrayant? Jusqu'ici je n'ai jamais pu ce que j'ai voulu; mais tout ce
que tu voudras désormais me sera accordé. Je mourrai peut-être en me
transformant selon ton désir; mais c'est à mon tour de te dire que ma
vie a toujours été empoisonnée, et que je ne pourrais pas la regretter en
la perdant pour toi.
--Cher et généreux Albert, dit Consuelo rassurée et attendrie,
expliquez-vous mieux, et faites enfin que je connaisse le fond de cette
âme impénétrable. Vous êtes à mes yeux un homme supérieur à tous les
autres; et, dès le premier instant où je vous ai vu, j'ai senti pour
vous un respect et une sympathie que je n'ai point de raisons pour vous
dissimuler. J'ai toujours entendu dire que vous étiez insensé, je n'ai pas
pu le croire. Tout ce qu'on me racontait de vous ajoutait à mon estime et
à ma confiance. Cependant il m'a bien fallu reconnaître que vous étiez
accablé d'un mal moral profond et bizarre. Je me suis, présomptueusement
persuadée que je pouvais adoucir ce mal. Vous-même avez travaillé à me le
faire croire. Je suis venue vous trouver, et voilà que vous me dites sur
moi et sur vous-même des choses d'une profondeur et d'une vérité qui
me rempliraient d'une vénération sans bornes, si vous n'y mêliez des idées
étranges, empreintes d'un esprit de fatalisme que je ne saurais partager.
Dirai-je tout sans vous blesser et sans vous faire souffrir?...
--Dites tout, Consuelo; je sais d'avance ce que vous avez à me dire.
--Eh bien, je le dirai, car je me l'étais promis. Tous ceux qui vous
aiment désespèrent de vous. Ils croient devoir respecter, c'est-à-dire
ménager, ce qu'ils appellent votre démence; ils craignent de vous
exaspérer, en vous laissant voir qu'ils la connaissent, la plaignent,
et la redoutent. Moi, je n'y crois pas, et je ne puis trembler en vous
demandant pourquoi, étant si sage, vous avez parfois les dehors d'un
insensé; pourquoi, étant si bon, vous faites les actes de l'ingratitude
et de l'orgueil; pourquoi, étant si éclairé et si religieux, vous vous
abandonnez aux rêveries d'un esprit malade et désespéré; pourquoi, enfin,
vous voilà seul, enseveli vivant dans un caveau lugubre, loin de votre
famille qui vous cherche et vous pleure, loin de vos semblables que vous
chérissez avec un zèle ardent, loin de moi, enfin, que vous appeliez, que
vous dites aimer, et qui n'ai pu parvenir jusqu'à vous sans des miracles
de volonté et une protection divine?
--Vous me demandez le secret de ma vie, le mot de ma destinée, et vous le
savez mieux que moi, Consuelo! C'est de vous que j'attendais la révélation
de mon être, et vous m'interrogez! Oh! je vous comprends; vous voulez
m'amener à une confession, à un repentir efficace, à une résolution
victorieuse. Vous serez obéie. Mais ce n'est pas à l'instant même que je
puis me connaître, me juger, et me transformer de la sorte. Donnez-moi
quelques jours, quelques heures du moins, pour vous apprendre et pour
m'apprendre à moi-même si je suis fou, ou si je jouis de ma raison.
Hélas! hélas! l'un et l'autre sont vrais, et mon malheur est de n'en
pouvoir douter! mais de savoir si je dois perdre entièrement le jugement
et la volonté, ou si je puis triompher du démon qui m'obsède, voilà ce que
je ne puis en cet instant. Prenez pitié de moi, Consuelo! je suis encore
sous le coup d'une émotion plus puissante que moi-même. J'ignore ce que
je vous ai dit; j'ignore combien d'heures se sont écoulées depuis que vous
êtes ici; j'ignore comment vous pouvez y être sans Zdenko, qui ne voulait
pas vous y amener; j'ignore même dans quel monde erraient mes pensées
quand vous m'êtes apparue. Hélas! j'ignore depuis combien de siècles je
suis enfermé ici, luttant avec des souffrances inouïes, contre le fléau
qui me dévore! Ces souffrances, je n'en ai même plus conscience quand
elles sont passées; il ne m'en reste qu'une fatigue terrible, une stupeur,
et comme un effroi que je voudrais chasser.... Consuelo, laissez-moi
m'oublier, ne fût-ce que pour quelques instants. Mes idées s'éclairciront,
ma langue se déliera. Je vous le promets, je vous le jure. Ménagez-moi
cette lumière de la réalité longtemps éclipsée dans d'affreuses ténèbres,
et que mes yeux ne peuvent soutenir encore! Vous m'avez ordonné de
concentrer toute ma vie dans mon coeur. Oui! vous m'avez dit cela; ma
raison et ma mémoire ne datent plus que du moment où vous m'avez parlé.
Eh bien, cette parole a fait descendre un calme angélique dans mon sein.
Mon coeur vit tout entier maintenant, quoique mon esprit sommeille encore.
Je crains de vous parler de moi; je pourrais m'égarer et vous effrayer
encore par mes rêveries. Je veux ne vivre que par le sentiment, et c'est
une vie inconnue pour moi; ce serait une vie de délices, si je pouvais
m'y abandonner sans vous déplaire. Ah! Consuelo, pourquoi m'avez-vous
dit de concentrer toute ma vie dans mon coeur? Expliquez-vous vous-même;
laissez-moi ne m'occuper que de vous, ne voir et ne comprendre que
vous ... aimer, enfin. O mon Dieu! j'aime! j'aime un être vivant,
semblable à moi! je l'aime de toute la puissance de mon être! Je puis
concentrer sur lui toute l'ardeur, toute la sainteté de mon affection!
C'est bien assez de bonheur pour moi comme cela, et je n'ai pas la folie
de demander davantage!
--Eh bien, cher Albert, reposez votre pauvre âme dans ce doux sentiment
d'une tendresse paisible et fraternelle. Dieu m'est témoin que vous le
pouvez sans crainte et sans danger; car je sens pour vous une amitié
fervente, une sorte de vénération que les discours frivoles et les vains
jugements du vulgaire ne sauraient ébranler. Vous avez compris, par une
sorte d'intuition divine et mystérieuse, que ma vie était brisée par la
douleur; vous l'avez dit, et c'est la vérité suprême qui a mis cette
parole dans votre bouche. Je ne puis pas vous aimer autrement que comme
un frère; mais ne dites pas que c'est la charité, la pitié seule qui me
guide. Si l'humanité et la compassion m'ont donné le courage de venir
ici, une sympathie, une estime particulière pour vos vertus, me donnent
aussi le courage et le droit de vous parler comme je fais. Abjurez donc
dès à présent et pour toujours l'illusion où vous êtes sur votre propre
sentiment. Ne parlez pas d'amour, ne parlez pas d'hyménée. Mon passé, mes
souvenirs, rendent le premier impossible; la différence de nos conditions
rendrait le second humiliant et inacceptable pour moi. En revenant sur
de telles rêveries, vous rendriez mon dévouement pour vous téméraire,
coupable peut-être. Scellons par une promesse sacrée cet engagement que
je prends d'être votre soeur, votre amie, votre consolatrice, quand vous
serez disposé à m'ouvrir votre coeur; votre garde-malade, quand la
souffrance vous rendra sombre et taciturne. Jurez que vous ne verrez pas
en moi autre chose, et que vous ne m'aimerez pas autrement.
--Femme généreuse, dit Albert en pâlissant, tu comptes bien sur mon
courage, et tu connais bien mon amour, en me demandant une pareille
promesse. Je serais capable de mentir pour la première fois de ma vie;
je pourrais m'avilir jusqu'à prononcer un faux serment, si tu l'exigeais
de moi. Mais tu ne l'exigeras pas, Consuelo; tu comprendras que ce serait
mettre dans ma vie une agitation nouvelle, et dans ma conscience un
remords qui ne l'a pas encore souillée. Ne t'inquiète pas de la manière
dont je t'aime, je l'ignore tout le premier; seulement, je sens que
retirer le nom d'amour à cette affection serait dire un blasphème. Je me
soumets à tout le reste: j'accepte ta pitié, tes soins, ta bonté, ton
amitié paisible; je ne te parlerai que comme tu le permettras; je ne te
dirai pas une seule parole qui te trouble; je n'aurai pas pour toi un
seul regard qui doive faire baisser tes yeux; je ne toucherai jamais ta
main, si le contact de la mienne te déplaît; je n'effleurerai pas même
ton vêtement, si tu crains d'être flétrie par mon souffle. Mais tu
aurais tort de me traiter avec cette méfiance, et tu ferais mieux
d'entretenir en moi cette douceur d'émotions qui me vivifie, et dont tu
ne peux rien craindre. Je comprends bien que ta pudeur s'alarmerait de
l'expression d'un amour que tu ne veux point partager; je sais que ta
fierté repousserait les témoignages d'une passion que tu ne veux ni
provoquer ni encourager. Sois donc tranquille, et jure sans crainte
d'être ma soeur et ma consolatrice: je jure d'être ton frère et ton
serviteur. Ne m'en demande pas davantage; je ne serai ni indiscret ni
importun. Il me suffira que tu saches que tu peux me commander et me
gouverner despotiquement ... comme on ne gouverne pas un frère, mais
comme on dispose d'un être qui s'est donné à vous tout entier et pour
toujours.»