«O ma mère, s'écria-t-elle, ouvre-moi tes bras! O Anzoleto, je t'ai aimé!
O mon Dieu, dédommage-moi dans une vie meilleure!».
A peine avait-elle jeté vers le ciel ce cri d'agonie, qu'elle trébuche
et se frappe à un obstacle inattendu. O surprise! ô bonté divine! c'est
un escalier étroit et raide, qui monte à l'une des parois du souterrain,
et qu'elle gravit avec les ailes de la peur et de l'espérance. La voûte
s'élève sur son front; le torrent se précipite, heurte l'escalier que
Consuelo a eu le temps de franchir, en dévore les dix premières marches,
mouille jusqu'à la cheville les pieds agiles qui le fuient, et, parvenu
enfin au sommet de la voûte surbaissée que Consuelo a laissée derrière
elle, s'engouffre dans les ténèbres, et tombe avec un fracas épouvantable
dans un réservoir profond que l'héroïque enfant domine d'une petite
plate-forme où elle est arrivée sur ses genoux et dans l'obscurité.
Car son flambeau s'est éteint. Un coup de vent furieux a précédé
l'irruption de la masse d'eau. Consuelo s'est laissée tomber sur la
dernière marche, soutenue jusque-là par l'instinct conservateur de la
vie, mais ignorant encore si elle est sauvée, si ce fracas de la
cataracte est un nouveau désastre qui va l'atteindre, et si cette pluie
froide qui en rejaillit jusqu'à elle, et qui baigne ses cheveux, est la
main glacée de la mort qui s'étend sur sa tête.
Cependant le réservoir se remplit peu à peu, jusqu'à d'autres déversoirs
plus profonds, qui emportent encore au loin dans les entrailles de la
terre le courant de la source abondante. Le bruit diminue; les vapeurs se
dissipent; un murmure sonore, mais plus harmonieux qu'effrayant, se
répand dans les cavernes. D'une main convulsive, Consuelo est parvenue à
rallumer son flambeau. Son coeur frappe encore violemment sa poitrine;
mais son courage s'est ranimé. A genoux, elle remercie Dieu et sa mère.
Elle examine enfin le lieu où elle se trouve, et promène la clarté
vacillante de sa lanterne sur les objets environnants.
Une vaste grotte creusée par la nature sert de voûte à un abîme que la
source lointaine du Schreckenstein alimente, et où elle se perd dans les
entrailles du rocher. Cet abîme est si profond qu'on ne voit plus l'eau
qu'il engouffre; mais quand on y jette une pierre, elle roule pendant
deux minutes, et produit en s'y plongeant une explosion semblable à
celle du canon. Les échos de la caverne le répètent longtemps, et le
clapotement sinistre de l'eau invisible dure plus longtemps encore. On
dirait les aboiements de la meute infernale. Sur une des parois de la
grotte, un sentier étroit et difficile, taillé dans le roc, côtoie le
précipice, et s'enfonce dans une nouvelle galerie ténébreuse, où le
travail de l'homme cesse entièrement, et qui se détourne des courants
d'eau et de leur chute, en remontant vers des régions plus élevées.
C'est la route que Consuelo doit prendre. Il n'y en a point d'autre:
l'eau a fermé et rempli entièrement celle qu'elle vient de suivre. Il est
impossible d'attendre dans la grotte le retour de Zdenko. L'humidité en
est mortelle, et déjà le flambeau pâlit, pétille et menace de s'éteindre
sans pouvoir se rallumer.
Consuelo n'est point paralysée par l'horreur de cette situation. Elle
pense bien qu'elle n'est plus sur la route du Schreckenstein. Ces
galeries souterraines qui s'ouvrent devant elle sont un jeu de la nature,
et conduisent à des impasses ou à un labyrinthe dont elle ne retrouvera
jamais l'issue. Elle s'y hasardera pourtant, ne fût-ce que pour trouver
un asile plus sain jusqu'à la nuit prochaine. La nuit prochaine, Zdenko
reviendra; il arrêtera le courant, la galerie sera vidée, et la captive
pourra revenir sur ses pas et revoir la lumière des étoiles.
Consuelo s'enfonça donc dans les mystères du souterrain avec un nouveau
courage, attentive cette fois à tous les accidents du sol, et s'attachant
à suivre toujours les pentes ascendantes, sans se laisser détourner par
les galeries en apparence plus spacieuses et plus directes qui s'offraient
à chaque instant. De cette manière elle était sûre de ne plus rencontrer
de courants d'eau, et de pouvoir revenir sur ses pas.
Elle marchait au milieu de mille obstacles: des pierres énormes
encombraient sa route, et déchiraient ses pieds; des chauves-souris
gigantesques, arrachées de leur morne sommeil par la clarté de la
lanterne, venaient par bataillons s'y frapper, et tourbillonner comme des
esprits de ténèbres autour de la voyageuse. Après les premières émotions
de la surprise, à chaque nouvelle terreur, elle sentait grandir son
courage. Quelquefois elle gravissait d'énormes blocs de pierre détachés
d'immenses voûtes crevassées, qui montraient d'autres blocs menaçants,
retenus à peine dans leurs fissures élargies à vingt pieds au-dessus de
sa tête; d'autres fois la voûte se resserrait et s'abaissait au point que
Consuelo était forcée de ramper dans un air rare et brûlant pour s'y
frayer un passage. Elle marchait ainsi depuis une demi-heure, lorsqu'au
détour d'un angle resserré, où son corps svelte et souple eut de la peine
à passer, elle retomba de Charybde en Scylla, en se trouvant face à face
avec Zdenko: Zdenko d'abord pétrifié de surprise et glacé de terreur,
bientôt indigné, furieux et menaçant comme elle l'avait déjà vu.
Dans ce labyrinthe, parmi ces obstacles sans nombre, à la clarté
vacillante d'un flambeau que le manque d'air étouffait à chaque instant,
la fuite était impossible. Consuelo songea à se défendre corps à corps
contre une tentative de meurtre. Les yeux égarés, la bouche écumante
de Zdenko, annonçaient assez qu'il ne s'arrêterait pas cette fois à la
menace. Il prit tout à coup une résolution étrangement féroce: il se mit
à ramasser de grosses pierres, et à les placer l'une sur l'autre, entre
lui et Consuelo, pour murer l'étroite galerie où elle se trouvait. De
cette manière, il était sûr qu'en ne vidant plus la citerne durant
plusieurs jours, il la ferait périr de faim, comme l'abeille qui enferme
le frelon indiscret dans sa cellule, en apposant une cloison de cire à
l'entrée.
Mais c'était avec du granit que Zdenko bâtissait, et il s'en acquittait
avec une rapidité prodigieuse. La force athlétique que cet homme si
maigre, et en apparence si débile, trahissait en ramassant et en
arrangeant ces blocs, prouvait trop bien à Consuelo que la résistance
était impossible, et qu'il valait mieux espérer de trouver une autre
issue en retournant sur ses pas, que de se porter aux dernières
extrémités en l'irritant. Elle essaya de l'attendrir, de le persuader et
de le dominer par ses paroles.
«Zdenko, lui disait-elle, que fais-tu là, insensé? Albert te reprochera
ma mort. Albert m'attend et m'appelle. Je suis son amie, sa consolation
et son salut. Tu perds ton ami et ton frère en me perdant.»
Mais Zdenko, craignant de se laisser gagner, et résolu de continuer son
oeuvre, se mit à chanter dans sa langue sur un air vif et animé, tout en
bâtissant d'une main active et légère son mur cyclopéen.
Une dernière pierre manquait pour assurer l'édifice. Consuelo le
regardait faire avec consternation. Jamais, pensait-elle, je ne pourrai
démolir ce mur. Il me faudrait les mains d'un géant. La dernière pierre
fut posée, et bientôt elle s'aperçut que Zdenko en bâtissait un second,
adossé au premier. C'était toute une carrière, toute une forteresse qu'il
allait entasser entre elle et Albert. Il chantait toujours, et paraissait
prendre un plaisir extrême à son ouvrage.
Une inspiration merveilleuse vint enfin à Consuelo. Elle se rappela la
fameuse formule hérétique qu'elle s'était fait expliquer par Amélie, et
qui avait tant scandalisé le chapelain.
«Zdenko! s'écria-t-elle en bohémien, à travers une des fentes du mur mal
joint qui la séparait déjà de lui; ami Zdenko, _que celui à qui on a
fait tort te salue!_»
A peine cette parole fut-elle prononcée, qu'elle opéra sur Zdenko comme
un charme magique; il laissa tomber l'énorme bloc qu'il tenait, en
poussant un profond soupir, et il se mit à démolir son mur avec plus de
promptitude encore qu'il ne l'avait élevé; puis, tendant la main à
Consuelo, il l'aida en silence à franchir cette ruine, après quoi il la
regarda attentivement, soupira étrangement, et, lui remettant trois clefs
liées ensemble par un ruban rouge, il lui montra le chemin devant elle,
en lui disant:
«Que celui à qui on a fait tort te salue!
--Ne veux-tu pas me servir de guide? lui dit-elle. Conduis-moi vers ton
maître.»
Zdenko secoua la tête en disant:
«Je n'ai pas de maître, j'avais un ami. Tu me le prends. La destinée
s'accomplit. Va où Dieu te pousse; moi, je vais pleurer ici jusqu'à ce
que tu reviennes.»
Et, s'asseyant sur les décombres, il mit sa tête dans ses mains, et ne
voulut plus dire un mot.
Consuelo ne s'arrêta pas longtemps pour le consoler. Elle craignait le
retour de sa fureur; et, profitant de ce moment où elle le tenait en
respect, certaine enfin d'être sur la route du Schreckenstein, elle
partit comme un trait. Dans sa marche incertaine et pénible, Consuelo
n'avait pas fait beaucoup de chemin; car Zdenko, se dirigeant par une
route beaucoup plus longue mais inaccessible à l'eau, s'était rencontré
avec elle au point de jonction des deux souterrains, qui faisaient, l'un
par un détour bien ménagé, et creusé de main d'homme dans le roc,
l'autre, affreux, bizarre, et plein de dangers, le tour du château, de
ses vastes dépendances, et de la colline sur laquelle il était assis.
Consuelo ne se doutait guère qu'elle était en cet instant sous le parc,
et cependant elle en franchissait les grilles et les fossés par une voie
que toutes les clefs et toutes les précautions de la chanoinesse ne
pouvaient plus lui fermer. Elle eut la pensée, au bout de quelque trajet
sur cette nouvelle route, de retourner sur ses pas, et de renoncer à une
entreprise déjà si traversée, et qui avait failli lui devenir si funeste.
De nouveaux obstacles l'attendaient peut-être encore. Le mauvais vouloir
de Zdenko pouvait se réveiller. Et s'il allait courir après elle! s'il
allait élever un nouveau mur pour empêcher son retour! Au lieu qu'en
abandonnant son projet, en lui demandant de lui frayer le chemin vers la
citerne, et de remettre cette citerne à sec pour qu'elle pût monter, elle
avait de grandes chances pour le trouver docile et bienveillant. Mais
elle était encore trop sous l'émotion du moment pour se résoudre à revoir
ce fantasque personnage. La peur qu'il lui avait causée augmentait à
mesure qu'elle s'éloignait de lui; et après avoir affronté sa vengeance
avec une présence d'esprit miraculeuse, elle faiblissait en se la
représentant. Elle fuyait donc devant lui, n'ayant plus le courage de
tenter ce qu'il eût fallu faire pour se le rendre favorable, et
n'aspirant qu'à trouver une de ces portes magiques dont il lui avait cédé
les clefs, afin de mettre une barrière entre elle et le retour de sa
démence.
Mais n'allait-elle pas trouver Albert, cet autre fou qu'elle s'était
obstinée témérairement à croire doux et traitable, dans une position
analogue à celle de Zdenko envers elle? Il y avait un voile épais sur
toute cette aventure; et, revenue de l'attrait romanesque qui avait
contribué à l'y pousser, Consuelo se demandait si elle n'était pas la
plus folle des trois, de s'être précipitée dans cet abîme de dangers et
de mystères, sans être sûre d'un résultat favorable et d'un succès
fructueux.
Cependant elle suivait un souterrain spacieux et admirablement creusé par
les fortes mains des hommes du moyen âge. Tous les rochers étaient percés
par un entaillement ogival surbaissé avec beaucoup de caractère et de
régularité. Les portions moins compactes, les veines crayeuses du sol,
tous les endroits où l'éboulement eût été possible, étaient soutenus par
une construction en pierre de taille à rinceaux croisés, que liaient
ensemble des clefs de voûte quadrangulaires en granit. Consuelo, ne
perdait pas son temps à admirer ce travail immense, exécuté avec une
solidité qui défiait encore bien des siècles. Elle ne se demandait pas
non plus comment les possesseurs actuels du château pouvaient ignorer
l'existence d'une construction si importante. Elle eût pu se l'expliquer,
en se rappelant que tous les papiers historiques de cette famille et de
cette propriété avaient été détruits plus de cent ans auparavant, à
l'époque de l'introduction de la réforme en Bohème; mais elle ne
regardait plus autour d'elle, et ne pensait presque plus qu'à son propre
salut, satisfaite seulement de trouver un sol uni, un air respirable, et
un libre espace pour courir. Elle avait encore assez de chemin à faire,
quoique cette route directe vers le Schreckenstein fût beaucoup plus
courte que le sentier tortueux de la montagne. Elle le trouvait bien
long; et, ne pouvant plus s'orienter, elle ignorait même si cette route
la conduisait au Schreckenstein ou à un terme beaucoup plus éloigné
de son expédition.
Au bout d'un quart d'heure de marche, elle vit de nouveau la voûte
s'élever, et le travail de l'architecte cesser entièrement. C'était
pourtant encore l'ouvrage des hommes que ces vastes carrières, ces
grottes majestueuses qu'il lui fallait traverser. Mais envahies par la
végétation, et recevant l'air extérieur par de nombreuses fissures, elles
avaient un aspect moins sinistre que les galeries. Il y avait là mille
moyens de se cacher et de se soustraire aux poursuites d'un adversaire
irrité. Mais un bruit d'eau courante vint faire tressaillir Consuelo; et
si elle eût pu plaisanter dans une pareille situation, elle se fût avoué
à elle-même que jamais le baron Frédérick, au retour de la chasse,
n'avait eu plus d'horreur de l'eau qu'elle n'en éprouvait en cet instant.
Cependant elle fit bientôt usage de sa raison. Elle n'avait fait que
monter depuis qu'elle avait quitté le précipice, au moment d'être
submergée. A moins que Zdenko n'eût à son service une machine hydraulique
d'une puissance et d'une étendue incompréhensible, il ne pouvait pas
faire remonter vers elle son terrible auxiliaire, le torrent. Il était
bien évident d'ailleurs qu'elle devait rencontrer quelque part le
courant de la source, l'écluse, ou la source elle-même; et si elle eût pu
réfléchir davantage, elle se fût étonnée de n'avoir pas encore trouvé sur
son chemin cette onde mystérieuse, cette source des Pleurs qui alimentait
la citerne.
C'est que la source avait son courant dans les veines inconnues des
montagnes, et que la galerie, coupant à angle droit, ne la rencontrait
qu'aux approches de la citerne d'abord, et ensuite sous le Schreckenstein,
ainsi qu'il arriva enfin à Consuelo. L'écluse était donc loin derrière
elle, sur la route que Zdenko avait parcourue seul, et Consuelo approchait
de cette source, que depuis des siècles aucun autre homme qu'Albert ou
Zdenko n'avait vue. Elle eut bientôt rejoint le courant, et cette fois
elle le côtoya sans terreur et sans danger.
Un sentier de sable frais et fin remontait le cours de cette eau
limpide et transparente, qui courait avec un bruit généreux dans un lit
convenablement encaissé. Là, reparaissait le travail de l'homme. Ce
sentier était relevé en talus dans des terres fraîches et fertiles; car
de belles plantes aquatiques, des pariétaires énormes, des ronces
sauvages fleuries dans ce lieu abrité, sans souci de la rigueur de la
saison, bordaient le torrent d'une marge verdoyante. L'air extérieur
pénétrait par une multitude de fentes et de crevasses suffisantes pour
entretenir la vie de la végétation, mais trop étroites pour laisser
passage à l'oeil curieux qui les aurait cherchées du dehors. C'était
comme une serre chaude naturelle, préservée par ses voûtes du froid et
des neiges, mais suffisamment aérée par mille soupiraux imperceptibles.
On eût dit qu'un soin complaisant avait protégé la vie de ces belles
plantes, et débarrassé le sable que le torrent rejetait sur ces rives
des graviers qui offensent le pied; et on ne se fût pas trompé dans cette
supposition. C'était Zdenko qui avait rendu gracieux, faciles et sûrs les
abords de la retraite d'Albert.
Consuelo commençait à ressentir l'influence bienfaisante qu'un aspect
moins sinistre et déjà poétique des objets extérieurs produisait sur son
imagination bouleversée par de cruelles terreurs. En voyant les pâles
rayons de la lune se glisser ça et là dans les fentes des roches, et se
briser sur les eaux tremblotantes, en sentant l'air de la forêt frémir
par intervalles sur les plantes immobiles que l'eau n'atteignait pas,
en se sentant toujours plus près de la surface de la terre, elle se
sentait renaître, et l'accueil qui l'attendait au terme de son héroïque
pèlerinage, se peignait dans son esprit sous des couleurs moins sombres.
Enfin, elle vit le sentier se détourner brusquement de la rive, entrer
dans une courte galerie maçonnée fraîchement, et finir à une petite
porte qui semblait de métal, tant elle était froide, et qu'encadrait
gracieusement un grand lierre terrestre.
Quand elle se vit au bout de ses fatigues et de ses irrésolutions, quand
elle appuya sa main épuisée sur ce dernier obstacle, qui pouvait céder à
l'instant même, car elle tenait la clef de cette porte dans son autre
main, Consuelo hésita et sentit une timidité plus difficile à vaincre que
toutes ses terreurs. Elle allait donc pénétrer seule dans un lieu fermé à
tout regard, à toute pensée humaine, pour y surprendre le sommeil ou la
rêverie d'un homme qu'elle connaissait à peine; qui n'était ni son père,
ni son frère, ni son époux; qui l'aimait peut-être, et qu'elle ne pouvait
ni ne voulait aimer. Dieu m'a entraînée et conduite ici, pensait-elle, au
milieu des plus épouvantables périls. C'est par sa volonté plus encore
que par sa protection que j'y suis parvenue. J'y viens avec une âme
fervente, une résolution pleine de charité, un coeur tranquille, une
conscience pure, un désintéressement à toute épreuve. C'est peut-être la
mort qui m'y attend, et cependant cette pensée ne m'effraie pas. Ma vie
est désolée, et je la perdrais sans trop de regrets; je l'ai éprouvé il
n'y a qu'un instant, et depuis une heure je me vois dévouée à un affreux
trépas avec une tranquillité à laquelle je ne m'étais point préparée.
C'est peut-être une grâce que Dieu m'envoie à mon dernier moment. Je
Vais tomber peut-être sous les coups d'un furieux, et je marche à cette
catastrophe avec la fermeté d'un martyr. Je crois ardemment à la vie
éternelle, et je sens que si je péris ici, victime d'un dévouement
inutile peut-être, mais profondément religieux, je serai récompensée
dans une vie plus heureuse. Qui m'arrête? et pourquoi éprouvé-je
donc un trouble inexprimable, comme si j'allais commettre une faute et
rougir devant celui que je viens sauver?
C'est ainsi que Consuelo, trop pudique pour bien comprendre sa pudeur,
luttait contre elle-même, et se faisait presque un reproche de la
délicatesse de son émotion. Il ne lui venait cependant pas à l'esprit
qu'elle pût courir des dangers plus affreux pour elle que celui de la
mort. Sa chasteté n'admettait pas la pensée qu'elle pût devenir la proie
des passions brutales d'un insensé. Mais elle éprouvait instinctivement
la crainte de paraître obéir à un sentiment moins élevé, moins divin que
celui dont elle était animée. Elle mit pourtant la clef dans la serrure;
mais elle essaya plus de dix fois de l'y faire tourner sans pouvoir s'y
résoudre. Une fatigue accablante, une défaillance extrême de tout son
être, achevaient de lui faire perdre sa résolution au moment d'en
recevoir le prix: sur la terre, par un grand acte de charité; dans le
ciel, par une mort sublime.