Le pont d'un navire courant au plus près sur la Baltique. Sur le pont
le PÈRE UBU & toute sa bande.
Le Commandant:
--Ah! quelle belle brise.
Père Ubu:
--Il est de fait que nous filons avec une rapidité qui tient du
prodige. Nous devons faire au moins un million de noeuds à l'heure
et ces noeuds ont ceci de bon qu'une fois faits ils ne se défont
pas. Il est vrai que nous avons vent arrière.
Pile:
--Quel triste imbécile.
(_Une risée arrive, le navire couche et blanchit la mer_.)
Père Ubu:
--Oh! Ah! Dieu! nous voilà chavirés. Mais il va tout de travers, il va
tomber ton bateau.
Le Commandant:
--Tout le monde sous le vent, bordez la misaine!
Père Ubu:
--Ah! mais non, par exemple! Ne vous mettez pas tous du même côté!
C'est imprudent ça. Et supposez que le vent vienne à changer de côté:
tout le monde irait au fond de l'eau et les poissons nous mangeront.
Le Commandant:
--N'arrivez pas, serrez près et plein!
Père Ubu:
--Si! Si! Arrivez. Je suis pressé, moi! Arrivez, entendez-vous! C'est
ta faute, brute de capitaine, si nous n'arrivons pas. Nous devrions
être arrivés. Oh oh, mais je vais commander, moi, alors! Pare à virer!
A Dieu vat. Mouillez, virez vent devant, virez vent arrière. Hissez les
voiles, serrez les voiles, la barre dessus, la barre dessous, la barre
à côté. Vous voyez, ça va très bien. Venez en travers à la lame et
alors ce sera parfait.
(_Tous se tordent, la brise fraîchit_.)
Le Commandant:
--Amenez le grand foc, prenez un ris aux huniers!
Père Ubu:
--Ceci n'est pas mal, c'est même bon! Entendez-vous, monsieur
l'Equipage? amenez le grand coq et allez faire un tour dans les
pruniers.
(_Plusieurs agonisent de rire. Une lame embarque_.)
Père Ubu:
Oh! quel déluge! Ceci est un effet des manoeuvres que nous avons
données.
Mère Ubu & Pile:
--Délicieuse chose que la navigation.
(_Deuxième lame embarque_.)
Pile (_inondé_):
--Méfiez-vous de Satan et de ses pompes.
Père Ubu:
--Sire garçon, apportez-nous à boire.
(_Tous s'installent à boire_.)
Mère Ubu:
Ah! quel délice de revoir bientôt la douce France, nos vieux amis et
notre château de Mondragon!
Père Ubu:
--Eh! nous y serons bientôt. Nous arrivons à l'instant sous le château
d'Elseneur.
Pile:
--Je me sens ragaillardi à l'idée de revoir ma chère Espagne.
Cotice:
--Oui, et nous éblouirons nos compatriotes des récits de nos aventures
merveilleuses.
Père Ubu:
--Oh! ça, évidemment! Et moi je me ferai nommer Maître des Finances
à Paris.
Mère Ubu:
--C'est cela! Ah! quelle secousse!
Cotice:
--Ce n'est rien, nous venons de doubler la pointe d'Elfeneur.
Pile:
--Et maintenant notre noble navire s'élance à toute vitesse sur les
sombres lames de la mer du Nord.
Père Ubu:
--Mer farouche et inhospitalière qui baigne le pays appelé Germanie,
ainsi nommé parce que les habitants de ce pays sont tous cousins
germains.
Mère Ubu:
--Voilà ce que j'appelle de l'érudition. On dit ce pays fort beau.
Père Ubu:
--Ah! messieurs! si beau qu'il soit il ne vaut pas la Pologne. S'il
n'y avait pas de Pologne il n'y aurait pas de Polonais!