Père Ubu:
--Qui de vous est le plus vieux? (_Un paysan s'avance_.) Comment te
nommes-tu?
Le Paysan:
--Stanislas Leczinski.
Père Ubu:
--Eh bien, cornegidouille, écoute-moi bien, sinon ces messieurs te
couperont les oneilles. Mais, vas-tu m'écouter enfin?
Stanislas:
--Mais Votre Excellence n'a encore rien dit.
Père Ubu:
--Comment, je parle depuis une heure. Crois-tu que ji vienne ici pour
prêcher dans le désert?
Stanislas:
--Loin de moi cette pensée.
Père Ubu:
--Je viens donc te dire, t'ordonner et te signifier que tu aies à
produire et exhiber promptement ta finance, sinon tu seras massacré.
Allons, messeigneurs les salopins de finance, voiturez ici le voiturin
à phynances. (_On apporte le voiturin_.)
Stanislas:
--Sire, nous ne sommes inscrits sur le registre que pour cent
cinquante-deux rixdales que nous avons déjà payées, il y aura
tantôt six semaines à la Saint Mathieu.
Père Ubu:
--C'est fort possible, mais j'ai changé le gouvernement et j'ai fait
mettre dans le journal qu'on paierait deux fois tous les impôts et
trois fois ceux qui pourront être désignés ultérieurement. Avec ce
système j'aurai vite fait fortune, alors je tuerai tout le monde et
je m'en irai.
Paysans:
--Monsieur Ubu, de grâce, ayez pitié de nous. Nous sommes de pauvres
citoyens.
Père Ubu:
--Je m'en fiche. Payez.
Paysans:
--Nous ne pouvons, nous avons payé.
Père Ubu:
--Payez! ou je vous mets dans ma poche avec supplice et décollation du
cou et de la tête! Cornegidouille, je suis le roi peut-être!
Tous:
--Ah, c'est ainsi! Aux armes! Vive Bougrelas, par la grâce de Dieu roi
de Pologne et de Lithuanie!
Père Ubu:
--En avant, messieurs des Finances, faites votre devoir.
(_Une lutte s'engage, la maison est détruite et le vieux_ Stanislas
_s'enfuit seul à travers la plaine_. Ubu _reste à ramasser la
finance_.)