UNE PETITE FEUILLE...

Ils finissaient de déjeuner, tous trois dans la salle à manger, dont les

deux fenêtres s’éclairaient sur un vieux jardin de la rue Lhomond. Le

printemps, déjà tiède, faisait éclater les bourgeons. Une lumière un peu

verte et très jeune égayait la pièce; on entendit roucouler d’invisibles

tourterelles. Mme Hédiot, qui aimait embellir de quelque sentimentalité

les élans de ses sens, dirigea vers Pirotte un regard souriant qui

voulait dire: «Écoutez, ami, écoutez!» Mais Pirotte affecta de ne rien

voir, ni d’entendre; il se méfiait toujours un peu d’Hédiot, il avait

plus de réserve, il avait plus de prudence et de discrétion. C’est

peut-être qu’il était moins épris, c’est peut-être qu’il était un homme,

tout simplement, et qu’il avait pitié d’un autre homme, de celui même

auquel il avait pris une épouse, tandis que l’amour inspire aux femmes

une sorte de haine, intimement tissée de mépris, pour celui qu’elles

trahissent; et c’est cela que nous nommons leur intrépidité. Pourtant

Hédiot montrait tant de tranquillité et de bonhomie, il faisait preuve

d’une ignorance si paisible! Après le café, il proposa d’une voix

naturelle à son hôte:

--Nous passons dans mon bureau pour fumer une cigarette?

Les deux hommes se levèrent, tandis que Mme Hédiot annonça qu’elle

allait mettre son chapeau: une femme a tant d’affaires, à Paris!

Pirotte, allumant une muratti, suivit Hédiot, qui s’assit devant sa

table de travail et bourra tranquillement sa pipe. Puis il écarta les

feuillets que son labeur du matin avait couverts d’une écriture droite

et nette, les compta, et les plaça dans un dossier, à côté de lui.

--Toujours votre _Magie imitatoire_? fit Pirotte.

--Toujours, répondit Hédiot. Et j’avance: petit à petit l’oiseau fait

son nid. Dans six mois j’aurai mis le mot «fin» au bas de ces feuillets.

--C’est intéressant? dit Pirotte, avec une indifférence dissimulée.

--Pas pour vous, Pirotte. Vous êtes un botaniste, vous travaillez très

loin de moi, dans un tout autre domaine. Pas même, à vrai dire, pour le

reste des hommes civilisés, pas même pour la plupart des érudits. Il

faut bien que nous en fassions notre deuil: la vérité est que vous et

moi, nous sommes lus par une centaine de personnes, pas davantage. Je

suis les traces de Frazer, je serai compris par Lévy-Brühl, Van Gennep,

une imperceptible poignée de gens éparpillés sur toute la face de la

terre. On me citera quelque temps, puis mon œuvre sera dépassée, et je

mourrai... Voilà: c’est ce qui s’appelle l’avenir de la science, pour

nous les savants.

--Et qu’est-ce que c’est, la magie imitatoire? demanda Pirotte, pour

entretenir la conversation.

--Oh! rien: une niaiserie... Seulement cette niaiserie a été le premier

effort des hommes pour utiliser ou dompter les forces de la nature: à la

fois une physique et une religion. Les primitifs se figurent que les

puissances naturelles, le vent, le soleil, la pluie, la terre, ont une

intelligence assez pareille à la leur, c’est-à-dire enfantine, et que,

si on fait en les appelant certains gestes, elles imitent ces gestes,

ayant compris à ces signes la besogne qu’on exige d’elles. Tenez: voici

une photographie venue du Soudan, qui représente des sorciers

costumés... costumés en meules de foin, ou plutôt de millet; et ils

sèment dans le sol, en dansant, des grains de millet. C’est pour intimer

à la terre nourrice le sentiment que c’est du millet, une récolte

abondante de millet qu’on la prie de bien vouloir produire. De même, en

versant de l’eau sur la glèbe, et en imitant le bruit du tonnerre, ils

s’imaginent engager le ciel à laisser tomber la pluie.

... A ce moment Mme Hédiot reparut, un chapeau à haute aigrette sur la

tête, drapée dans ses fourrures.

--Adieu, bavards! cria-t-elle gaiement.

Hédiot ne bougea pas. Pirotte franchit la porte du cabinet de travail

pour lui baiser la main. Mme Hédiot l’attira vers elle. «Ce soir, cinq

heures...» avait-elle murmuré. Hédiot, se levant tout à coup, avait

légèrement penché la tête vers le vestibule. Il se rassit presque

aussitôt. Mais ses deux mains avaient tiré nerveusement sur les deux

branches d’une paire de ciseaux à papier, si fort que les deux branches

se séparèrent. Il jeta avec précipitation ces débris dans un tiroir.

Quand Pirotte revint vers lui, il lui montra un visage parfaitement

calme.

--Et c’est tout ça, la magie, fit Pirotte, tout ça? Mon Dieu, que cela

va faire de peine aux pauvres diables qui rêvent d’envoûtement, de

messes noires, d’actions mystérieuses de la volonté, formidablement

accrue par le concours des pouvoirs inconnus, sur les faits et les

choses.

--Il y a aussi ce que vous dites, répondit Hédiot. C’est la conséquence

logique du raisonnement: du moment qu’on peut exercer une influence sur

les forces, quelles qu’elles soient, cette influence peut s’exercer

aussi sur la force du mal, pour la dompter, pour l’enchaîner, la mettre

hors d’état de nuire--ou au contraire, la précipiter sur un ennemi.

--C’est encore plus bête, fit Pirotte en riant, mais c’est plus

romanesque. A la bonne heure!

--Regardez, poursuivit Hédiot en allant chercher une statuette sur une

étagère. Ceci vient du Gabon.

L’effigie, haute comme trois travers de main, était à la fois grotesque

et hideuse: un nègre, les jambes écartées et cagneuses, la face

prognathe, la bouche élargie par un rictus monstrueux, maintenait des

deux mains sur son gros ventre une sorte de tabernacle carré, fermé par

une lame de mica terni. Pirotte éprouva un instant une impression

d’horreur indéfinissable contre laquelle il réagit par la blague:

--C’est en bois, ou en pierre, ce magot?

--En bois très dur. Une espèce d’ébène, je suppose, et si lourd qu’il

tombe au fond l’eau. En fait, c’est au fond d’une rivière qu’on l’a

trouvé. Le sorcier l’avait noyé exprès.

--Exprès? Après avoir pris la peine de sculpter cette œuvre d’art?...

Pourquoi?

--A cause de la chose qui est dans le tabernacle.

--Je ne comprends pas.

--Vous allez comprendre: quand un indigène a été, lui-même ou les

membres de sa famille, victime d’une série d’accidents bizarres,

répétés, mortels,--épidémies, assassinats, assauts de bêtes féroces,--il

devine, ou plutôt il connaît, à n’en pas douter, que le mal est sur lui,

l’assiège et le domine. Ne croyez pas qu’il se figure un démon, un être

invisible mais ayant une forme, une stature, des organes. Non pas: c’est

un spiritualiste, un pur, un vrai spiritualiste, que ce noir que vous

considérez comme appartenant à l’une des races les plus dégradées du

monde, cet homme à museau de bête, aux incisives limées en pointe, qui

mange la viande pourrie des hippopotames repêchés dans les fleuves,

morts depuis quinze jours, et parfois de la chair humaine! C’est un

spiritualiste, je vous le répète: il croit à une force du mal sans

forme, sans os, sans matière, sans dimensions, qui peut s’étendre

jusqu’aux confins de l’horizon et agir partout à la fois, ou se

resserrer dans un espace aussi étroit que la tête d’une épingle. Alors

il fait venir le sorcier, le sorcier qui peut guérir, le sorcier qui

sait, qui voit avec les yeux de l’esprit les choses de l’esprit, le

sorcier qui, par des enseignements reçus dans de véritables collèges de

magie, cachés au fond des forêts et dont nul n’approche, peut vaincre,

peut contraindre et lier ces choses. Je ne vous décrirai pas les

cérémonies de déprécation: elles varient suivant les lieux, l’esprit

mauvais qu’il faut combattre, les méthodes--car elles ne sont point

partout les mêmes--inculquées dans ces singuliers gymnases de la science

noire. Ce qu’il faut que vous sachiez,--sans y croire, bien

entendu,--c’est qu’il vient un moment où l’esprit mauvais est conquis:

il est là, dans la main, parfois dans la bouche ou dans le souffle de

l’opérateur.

»C’est alors qu’une dernière conjuration le force à s’enfermer dans

l’objet que le sorcier désigne: une pierre, une simple feuille, qui

contient toute sa perfidie. Cette pierre ou cette feuille, on la cache

dans une statuette pareille à celle que vous voyez, et qui en est le

gardien, le geôlier, si vous aimez mieux. Mais ce geôlier, pour plus de

sûreté, on l’enterre au loin dans la brousse--ou bien on le noie: il

gardera sa proie avec lui, éternellement.

--Et si elle échappe à ce geôlier?

--Ah! dame! fit Hédiot, alors, c’est l’histoire du _genni_ des _Mille et

une nuits_ quand on le laisse sortir de sa bouteille. Il reprend sa

liberté--sa liberté et sa puissance.

--Et, continua Pirotte, qu’est-ce qu’il porte sur le ventre, le

bonhomme-geôlier qui est là? Une pierre, ou une feuille?

--Je n’en sais rien, répliqua Hédiot d’un air indifférent. J’ai gardé

cette statuette pour la faire photographier: ça deviendra une planche

dans un de mes bouquins. Je n’y attache pas d’autre importance.

--Mais, insista Pirotte, ému de curiosité, est-ce qu’on peut regarder?

--Si vous voulez.

Avec la pointe de son canif, Pirotte fit sauter la petite lamelle de

mica qui couvrait le tabernacle.

--C’est une feuille, dit-il. Et comme elle est restée verte! On dirait

qu’on vient de la cueillir.

--Le perfide esprit qu’elle contient l’aura conservée, fit Hédiot en

riant.

--Ou plutôt le manque d’air... N’importe, je serais curieux de savoir de

quel végétal elle provient.

--C’est une feuille de palétuvier, affirma Hédiot avec décision.

--De palétuvier! Mon cher, vous n’errez jamais, sans doute, quand il

s’agit de magie imitatoire. Mais vous sortez de votre domaine: ça, une

feuille de palétuvier!

--Et vous, le botaniste, qu’est-ce que vous en dites?

--Moi, je... C’est une monocotylédonée, sûrement, mais... permettez-moi

donc de la garder quelques jours. J’y regarderai de plus près, au

laboratoire du Muséum.

--A votre aise, dit Hédiot, à votre aise. Mais, dites donc, pourtant...

--Quoi?

--La force du mal, vous savez, la force qui est dedans?...

--Allons donc! fit Pirotte. Est-ce que vous croyez à cette histoire-là?

--Vous ne voudriez pas! répondit Hédiot. Pourtant, l’homme qui me l’a

rapportée y croyait, lui: il avait vécu quinze ans au Gabon.

--Oui, dit Pirotte, ça donne la couche, comme ils disent... D’ailleurs,

je vous la rapporterai, votre feuille, vous pourrez la remettre sur

l’ombilic de ce monsieur!

--Moi? déclara Hédiot. Je n’y tiens pas. Je vais remettre le mica en

place, cela suffira.

--Mais non, mais non! Il faut que votre objet d’art soit complet!

Pirotte prit une enveloppe sur la table, y écrivit le nom et l’adresse

de Hédiot, puis y glissa la petite feuille.

--Au revoir! dit-il.

--Vous allez au Muséum?

--Oui, fit Hédiot.

--Vous y resterez toute la journée?

Pirotte faillit rougir, mais il affirma:

--Certainement, toute la journée!

* * * * *

... C’était l’habitude de Pirotte et de Mme Hédiot, quand ils se

quittaient, de ne pas sortir ensemble du petit rez-de-chaussée de la rue

Bériaud. Pirotte partait le premier. Il embrassa son amie une dernière

fois avant qu’elle remit sa voilette, et s’éloigna en fermant la porte

derrière lui. Dans la rue, il s’aperçut qu’il pleuvait.

--Voilà bien ma veine, songea-t-il; ce temps-là va me coûter une

voiture!

La modestie relative de ses ressources lui imposait l’économie. Mais il

se résigna et se mit à courir sur la chaussée, hélant les fiacres et les

automobiles. Un autobus, d’une allure impétueuse, arriva sur lui comme

une projectile.

--Imbécile! cria le chauffeur.

Pirotte était conscient de la souplesse et de l’élasticité de ses

muscles. Il coula sur cet homme injurieux un demi sourire assuré et

bondit sur sa droite. L’autobus devait passer à sa gauche, il avait tout

son sang-froid, il l’avait calculé dans un éclair, le mouvement qu’il

fallait accomplir. Mais l’autobus dérapa sur la chaussée glissante, fit

une embardée, arriva sur lui, formidable, terrible, inévitable.

--Nom de Dieu! cria le chauffeur en bloquant ses freins.

Il était trop tard. Pirotte sentit l’énorme roue de bois et de

caoutchouc bardé de fer lui broyer l’épaule. Et il n’éprouva rien,

aucune douleur, uniquement l’impression mécanique de cet écrasement. Il

eut toute sa lucidité, une effroyable lucidité, pour penser: «Si la roue

ne s’arrête pas, elle va me passer sur la tête!» Et la roue lui passa

sur la tête...

Entr’ouvrant un rideau, Mme Hédiot l’avait regardé. Chaque fois ainsi,

elle rassasiait ses yeux, elle ne perdait de vue son amant que le plus

tard possible: et rien ne lui échappa, rien, de la chose horrible! Elle

courut, franchit le trottoir, écarta le foule, brutalisa l’agent qui

verbalisait déjà, fouillait les poches du mort pour découvrir «son

identité».

--Louis! cria-t-elle, Louis!

--C’est votre mari, dit l’agent, qui se relevait, un papier à la main:

M. Hédiot?

--Non, dit-elle, en lisant instinctivement la suscription de

l’enveloppe, qu’elle garda: c’est une lettre pour mon mari. Lui, c’est

M. Pirotte! Mon Dieu! c’est M. Pirotte!

Elle s’évanouit, on la reconduisit chez elle. Ce n’était plus qu’une

pauvre femme épouvantée, lacérée, aussi broyée que le cadavre, et qui

passait perpétuellement ses mains sur ses paupières pour en effacer des

traces de sang qu’elle voyait planer dans l’air. M. Hédiot travaillait

tranquillement. Elle s’abattit en travers de sa table.

--Pirotte, gémit-elle, Pirotte!

--Eh bien? interrogea M. Hédiot en relevant la tête.

--Il est mort! Il est mort, j’ai vu...

--Ah! fit M. Hédiot, c’est curieux...

--Vous dites? cria-t-elle.

--Je voulais dire que c’est atroce, corrigea-t-il d’une voix très douce:

atroce!

--Et il y avait dans sa poche cette lettre pour vous. Il y a votre nom,

voyez.

--Mais non, répliqua M. Hédiot du même ton plein de mansuétude

pitoyable, mais non! Ce n’est pas une lettre. Il n’y avait rien, dans

cette enveloppe, qu’un objet sans importance... sans importance!

Et, s’approchant de la cheminée, il jeta l’enveloppe dans le feu.

Histoires exotiques et merveilleuses · 第 7 / 21 题