HANOUMANE

La petite Nâne venait d’entrer, derrière sa maman, dans la cabine qui

leur était réservée sur le _Polynésien_. Tout de suite elle prononça, de

son étrange petite voix nette, très décidée, presque impérieuse, et où

traînait cet indéfinissable accent que prennent les enfants européens

élevés parmi des serviteurs indigènes:

--C’est ça les maisons, c’est ça les chambres en France? Eh bien, c’est

vilain!

Et se retournant vers Ti-Haï, sa vieille _ba-hia_ annamite, elle dit:

--Où ça y en a moyen jouer?

--Tu joueras sur le pont, répondit sa mère; il y a beaucoup de place sur

le pont... et dans la batterie aussi, c’est tout à fait la place pour

les petites filles, la batterie.

Un frisson, pendant qu’elle parlait, venait de lui glacer les veines,

malgré la chaleur mouillée de cette fin de journée saïgonnaise; elle

avait si peur de ce voyage, si peur! Elle se rappelait _l’autre_, sa

première petite Jeanne, qu’un coup de roulis avait précipitée dans

l’Océan Indien, six années auparavant, comme elle retournait à

Madagascar avec son mari; on n’avait même pas retrouvé son corps, ce

corps léger d’enfant, tranché peut-être d’un seul coup par l’hélice aux

ailes d’acier... Oui, le demi-jour de la batterie, ceinte de tous côtés

par les cabines, offrait plus de sécurité que le pont des premières,

au-dessus des vagues perfides. Pour cacher son émotion, sa voix blâma:

--Je t’ai déjà dit de ne pas parler annamite! Tu es une petite fille

française, qui va en France. Tu verras comme on se moquera de toi, en

France!

--Je ne parle pas annamite, répondit Nâne, je parle à Ti-Haï le français

qu’elle comprend... Et puis, je ne veux pas aller en France, moi! J’aime

mieux Tra-Mon; à Tra-Mon, il y avait un grand jardin, il y avait des

arbres, et Hânoumane n’était pas dans une cage, comme ici! Ici, c’est

laid, c’est petit, c’est vilain!

Et elle frappa du pied, sans pleurer, seulement offensée de l’injustice

des choses.

Le sort ne l’y avait point accoutumée. Depuis sa naissance, elle goûtait

la vie radieuse des petits enfants dans nos colonies. A Madagascar, les

porteurs se disputaient son filanzane, la petite chaise en osier tressée

tout exprès pour elle, assise sur deux montants de bois flexible et dur,

que deux bourjanes au mufle pacifique de bons animaux mettaient sur

leurs épaules en riant du peu de poids que la chance leur imposait. Et

ce n’était pas seulement leur paresse qui s’ébaudissait. C’était à cause

du plaisir, à cause de l’honneur! Nâne était la petite fille aux cheveux

couleur-de-lune: un petit être précieux, sans doute d’origine céleste,

une rareté comme ils n’en avaient point vue encore! Et, sur leur

passage, les femmes malgaches accouraient; elles leur donnaient des

œufs, des morceaux de canne à sucre dont le jus ruisselant flattait leur

gourmandise; elles se seraient données elles-mêmes pour avoir le droit

de tâter cette chevelure «comme les vers à soie n’en font pas», de voir

de plus près ces joues claires, transparentes et roses, comme l’oreille

d’un petit coquillage. Et quand Nâne parlait, ces femmes demandaient

ardemment: «Qu’est-ce qu’elle veut, ô Rakoutou; qu’est-ce qu’elle veut,

ô Lémaza? Dis-nous ce qu’elle désire, la _ramatoua-kély-foutsy_, la

_ramatoua-tsara-foutsy, tsara dia tsara_! La petite demoiselle blanche,

la demoiselle blanche et belle, belle de toute la beauté!» Ce fut une

petite déesse, qui alla s’embarquer à Tamatave, tandis que sa mémoire

obscure d’enfant ne gardait de la France que le souvenir d’un pays où il

n’y a pas de place; pas de place pour jouer, pas de place pour rire, et

où les serviteurs ne lui obéissaient pas.

Mais l’enchantement, pour elle, avait recommencé dans le delta de

Cochinchine, quand son père avait été nommé président du tribunal de

Tra-Mon. Toute cette domesticité qui encombre les demeures des Européens

lui avait constitué autant de sujets, autant d’esclaves. Et il y avait

même Tinh et Maô, les deux bons prisonniers, prisonniers éternels, comme

si c’eût été de leur plein gré, qui, la cangue au cou, arrosaient les

fleurs du grand jardin: bavards comme de vieilles femmes et puérils

comme Nâne elle-même. Aussitôt qu’on ne les regardait plus, ils

s’accroupissaient au soleil pour faire battre des cigales, et Nâne,

alors, allait, elle aussi, chercher sa cigale et mendier des sapèques

chez M. Moreau, le greffier, pour parier contre son ami Tinh, qui

n’avait rien fait de mal que de casser, par mégarde, le bras de sa femme

d’un coup de bâton, et son ami Maô, remarquable fraudeur de sel et

d’opium. Ti-Haï, sa vieille _ba-hia_, lui contait les histoires

merveilleuses dont toutes les cervelles annamites sont pleines; et elles

n’étaient point toutes convenables, témoin celle de la belle jeune fille

qui se trouva enceinte des œuvres d’un dieu-dragon, durant qu’elle

prenait innocemment son bain dans le lac Ba-Bé. Mais tout est pur aux

petits enfants, et, d’ailleurs, ce qui intéressa Nâne dans l’aventure,

ce ne fut point l’infortune de la jeune fille--elle avait «épousé» un

dragon, la belle affaire?--mais les exploits du jeune héros né de cette

union, et qui vit toujours, dans la montagne, d’où il descendra bientôt

pour se faire reconnaître empereur par les Annamites et les Français.

Nâne pensait en annamite et comme les Annamites; donc, ça ne

l’offusquait pas du tout que les Français dussent obéir un jour à un

beau prince aux mains fines, aux yeux bridés, vêtu de l’impériale soie

jaune; elle lui aurait parlé tout de suite, dans sa langue, pour le

prier de donner une grande robe de cérémonie à son papa, tout ce qu’il y

a de beau, et d’en faire un ministre du _Komat_. Elle participait, tout

naturellement, à l’existence quotidienne du peuple doux et innocent qui

l’entourait et dont la conversation, qui n’était peut-être pas beaucoup

moins enfantine que la sienne, lui donnait l’illusion de s’occuper des

mêmes choses que les grandes personnes. A table, elle disait gravement à

ses parents: «On va repiquer les mâ, pour la récolte du cinquième mois:

ils sont bien venus, cette année!» Et si on l’interrogeait, elle

montrait n’ignorer rien de ce qui touche à la culture du riz. Son seul

regret était qu’on lui défendît d’y prendre part. Ça doit être si

amusant, quand les grands buffles noirs ont fini de piétiner la boue

liquide des rizières, d’y entrer presque nue jusqu’au cou, pour planter

les petites touffes vertes. Quand on remonte sur les digues, on est

comme un bouddha, tout en or!

Lorsque Nâne en avait assez de ces entretiens très sérieux, il y avait

le jardin, rempli de miracles vivants! Les grands perroquets verts et

rouges qui, dans la somptueuse floraison des flamboyants où on les avait

enchaînés, se distinguaient mal, de loin, du feuillage vert et des

fleurs écarlates; les paons solennels, à la voix discordante, qui

faisaient, avec leurs grandes plumes, sur le sol, le bruit d’une robe à

queue; et, surtout il y avait Hânoumane! Hânoumane était une guenon,

plus haute que Nâne quand elle marchait sur ses mains de derrière, et

que Nâne appelait parfois «Monsieur Sichel», à cause qu’elle avait des

favoris blancs, exactement comme le président de la cour. Et Hânoumane,

qu’on avait d’abord enchaînée comme les perroquets, errait partout,

maintenant en toute liberté. Pour rien au monde, semblable en cela à la

plupart des grands singes de l’Asie méridionale, elle ne se fût éloignée

des demeures des hommes. Et elle était si coquette que Nâne avait obtenu

la permission de garder pour elle un peigne et un miroir. La guenon se

contemplait dans la glace d’un air pénétré, se faisait une raie au

milieu du front, puis peignait ses favoris avec gravité. Même Nâne

aurait voulu lui donner un rasoir, mais on lui avait dit que les dames

n’en ont point, et que Hânoumane était une dame. Cela l’étonnait

beaucoup, à cause des favoris.

C’est ainsi qu’elle avait atteint ses six ans, «poussant comme une

mauvaise herbe», disait son père, joyeux et sans étonnement, car le

climat d’Indo-Chine, funeste aux Européens adultes, passe pour

exceptionnellement favorable à leurs jeunes enfants. Ils ignorent la

dysenterie, le choléra, la bilieuse. Même l’insidieuse anémie tropicale

ne les effleure point. Et le juge se frottait les mains. «Quand nous

retournerons en France, disait-il, nous la laisserons à sa grand’mère.

Mais elle pourrait rester ici jusqu’à huit ou dix ans: c’est un

sanatorium, l’Indo-Chine, pour les enfants, un sanatorium... Si même je

ne la ramène pas ici, c’est qu’elle y serait trop gâtée. Et on en ferait

une sauvage, une Annamite!»

Cette fin de la phrase était pour Ti-Haï, qui écoutait en baissant les

yeux, les doigts sur ses seins desséchés, comme il convient quand on

entend parler le maître. Mais, ensuite, elle faisait ses confidences à

Nam, son mari, le vieux sergent de tirailleurs.

--Eux pas connaisse, disait-elle, pas connaisse ça qu’y a bon pour

pitits blancs. Soleil, crachin, pour pitit ventre, pitit foie, pitit

cœur, ça y a bon. Mais y a pas bon pour tête. Pour tête y a gagné fou, y

a gagné méchant.

Et elle savait, la vieille, elle en avait élevé d’autres, elle avait

l’expérience de ces élans impulsifs, de ces délires de volonté, puis de

ces coups d’affaissement, qui saisissent les Européens dans son pays;

et, elle en était sûre, leurs enfants aussi sont comme ça: on ne fait

pas attention à leurs petites colères, on croit que ce sont les mêmes

qu’en France. On se trompe: «Eux y en a gagné fous».

Il advint ce que Nâne avait pressenti sur le bateau: elle s’ennuya. Sa

mère ne la laissait monter sur le pont que conduite par la main de

Ti-Haï ou la sienne, et la demi-obscurité de la batterie lui parut

insupportable. Et puis, elle sut bientôt ce que c’était qu’un pays--le

paquebot, pour elle, c’était déjà une contrée nouvelle--où il n’y a que

des Européens qui se croient tous égaux et n’obéissent à personne: même

à la tyrannie de Nâne, chose incroyable, ils refusaient de se soumettre!

Nâne en fut tout étonnée. Elle pensait n’avoir que deux maîtres au

monde, son père et sa mère, et que le reste des hommes et des femmes

étaient ses sujets. Jusqu’aux valets du bord qui lui donnaient des

ordres, qui lui disaient: «On ne fait pas ça, mademoiselle, c’est

défendu!» Elle en fut déconcertée jusqu’à la fureur; et, enfin, on avait

embarqué Hânoumane, puisqu’elle avait refusé de s’en séparer, mais elle

était dans une cage, bien loin, près du poste des matelots, un endroit

où on n’allait pas--il y avait donc des endroits où on ne peut pas

aller?--et Nâne ne la voyait plus jamais. Cela aussi, c’était défendu.

Nâne n’avait jamais su de sa vie ce que voulait dire ce mot

extraordinaire et choquant. Voilà pourquoi, un jour, le commandant

aperçut Hânoumane, une serviette au cou et l’air bien sage, qui

partageait le déjeuner des enfants. Il ne dit rien, mais, cinq minutes

plus tard, le capitaine d’armes arrivait, muni d’un filin souple et

solide, que terminait un nœud coulant passé dans une épissure à laquelle

on n’aurait rien su reprocher. Il élargit le nœud coulant, le jeta

vivement autour de la taille du singe, sans lui faire de mal, tira

dessus un bon coup bien sec, et fit rouler la bête sur le plancher.

Hânoumane, surprise, fit entendre cet aigre cri des singes mécontents,

qui ressemble au bruit d’une crécelle... Puis, tout à coup, ce fut le

capitaine d’armes qui secoua une main en l’air, en criant:

--Nom de Dieu!

Nâne, sautant d’un bond de sa chaise, lui avait mordu le pouce jusqu’au

sang.

Et les choses en seraient sûrement restées là si le père de Nâne n’avait

traversé la batterie au même instant pour aller déjeuner: les capitaines

d’armes ne font pas de rapport sur la conduite des petites filles! Mais

un juge est un juge, et le père de Nâne avait l’habitude professionnelle

de considérer que tout délit exige un châtiment. Il prit sa fille par le

coude, la traîna jusqu’à sa victime, et dit:

--Tu vas demander pardon!

--Non! dit Nâne, énergiquement.

Elle avait pris Hânoumane dans ses bras, ne pensant plus qu’à dégager la

guenon de ses entraves. Et, pour le reste, elle était pénétrée de la

conviction sincère que le capitaine d’armes méritait d’avoir la tête

tranchée, d’un bon coup de ces grands sabres qu’on prend à deux mains.

--C’est bon! dit son père; dix minutes de pénitence dans la cabine.

Nâne le regarda, d’un air de stupeur et d’indignation. C’était la

première fois qu’on la punissait, et devant tout le monde, devant ses

pairs, les autres petits garçons et les autres petites filles! Et pour

ça, pour ça! Puisqu’il avait fait du mal à Hânoumane, cette espèce de

domestique en habit de marin! Elle se laissa conduire sans verser une

larme, sans pousser un cri.

--Dix minutes! répéta son père.

Et il tira sa montre, décidé à ouvrir lui-même, le temps écoulé. Ti-Haï

se jeta au-devant de lui:

--Y a pas bon! cria-t-elle, y a pas bon!

Il haussa les épaules. C’était leur faute, à ces domestiques indigènes,

si les enfants ne savent supporter le plus petit châtiment.

D’ailleurs, à travers la porte, on n’entendait rien. Nâne, outragée,

avait envie de tuer, non pas de s’humilier. Se venger, oui, se venger!

Se venger de son père, de tout le monde, faire pleurer tout le monde.

Et, tout à coup, elle aperçut le hublot de la cabine, que maintenait

entre-bâillé son écrou de cuivre. Elle avait bien vu comment Ti-Haï

l’ouvrait et le fermait: c’était facile. Alors?... Oui, sa petite sœur,

qui était tombée à l’eau, qu’elle n’avait jamais connue, c’était ça qui

avait fait le plus de chagrin à la maison; elle le savait bien! Elle

dévissa l’écrou, les lèvres pincées, les yeux brillants. Nâne ne savait

pas ce que c’est que la mort; elle ne vit pas la mort, elle ne vit qu’un

moyen de faire pleurer, de punir parce qu’on avait été injuste; elle

n’avait pas peur, pas peur du tout... Son corps si mince passa jusqu’à

la taille par l’ouverture ronde. Sous elle, l’eau était bleue, rapide le

long du bordage, amusante. La seule chose qui l’arrêta une minute fut

que c’était un peu haut pour sauter. Mais, elle se rappelait, c’est mou,

c’est doux, l’eau... Elle se laissa glisser... Il n’y eut presque pas de

bruit: une mouette blanche qui plonge et qu’on ne revoit plus, voilà

tout.

... Les dix minutes étaient écoulées. Le juge rouvrit la porte.

--Nâne! dit-il tranquillement.

Il la chercha des yeux. Nâne! Nâne... Ce n’est pas grand une cabine; il

n’y a pas un seul endroit où, même un enfant, se puisse cacher.

Pourtant, il écarta quelques vêtements, il tâta les couchettes.

--Nâne!

Ti-Haï était entrée derrière lui.

--Y a pas bon! cria-t-elle encore, mais d’une autre voix... fenêtre moi

tout à l’heure pas ouvert comme ça!

--Vous dites?... cria le juge, les yeux hagards.

Histoires exotiques et merveilleuses · 第 5 / 21 题