Jacques de Trivières était venu attendre sa mère et sa sœur à la sortie
de la gare Montparnasse.
Très grand dans son costume de saint-cyrien, il s’était étonnamment
fortifié durant son année d’école. Ses traits avaient pris une
expression virile que complétaient son regard sérieux et sa fière tenue.
La génération des hommes très jeunes, au début du plus effroyable
cataclysme qu’aura connu l’humanité, a été mûrie par les circonstances.
Les préoccupations qui s’agitent sous les fronts de vingt ans sont si
différentes de celles que connurent leurs aînés, qu’on peut dire que
cette époque aura vu des adolescents posséder le jugement et le
tranquille courage des hommes faits, tandis que des jeunes hommes ont
acquis l’expérience de vieillards.
En voyant paraître Diane auprès de sa mère, dans son costume de voyage
en drap sombre qui accusait sa pâleur, Jacques fut frappé du changement
qui s’était opéré en sa sœur depuis leur dernière rencontre.
Il s’en inquiéta, mais la jeune fille répondit hâtivement qu’elle
n’était pas malade, qu’elle se portait très bien et s’informa de suite
si, depuis sa sortie, le saint-cyrien avait revu leur tuteur.
Jacques l’avait manqué la veille, étant allé chez lui pendant que le
général se présentait à l’hôtel de Trivières et demandait ces dames.
--Il n’a rien laissé pour nous?
--Il a laissé dire qu’il reviendrait demain matin et a paru content
d’apprendre que vous rentriez ce soir.
Après une nuit passée dans l’anxiété, Mlle de Trivières se leva avec la
certitude que cette journée ne s’écoulerait point sans lui apporter la
réponse qu’elle désirait et redoutait à la fois.
Vers dix heures, le général se fit annoncer. La marquise n’était pas
encore sortie de sa chambre.
Diane descendit seule au salon.
Quand il la vit paraître, mince et blanche comme un lis, son visage
torturé par la pensée intérieure qui brûlait comme une flamme dans ses
yeux ardents, le vieillard lui trouva une physionomie tragique, un air
de douleur résignée, dont la grâce touchante lui alla au cœur et le
remplit de remords.
Pour un peu, il se fût pris pour un assassin en face de sa victime.
Il vint à elle, lui saisit les mains, mais elle ne le laissa pas parler.
--Vous savez... bon ami?
--Oui, je l’ai retrouvé.
--Vivant?
--Vivant!
Si le général avait encore douté des sentiments de sa pupille, il les
eût compris à ce moment.
Il la conduisit à un fauteuil, car elle se soutenait avec peine.
Elle dit très bas et vite:
--Parlez! parlez, bon ami! Est-il gravement blessé? où est-il?
--Il est ici, à Paris. Oui, son état est très grave. Mais... Allons!
allons! ma petite fille, fit l’excellent homme, en tapotant les cheveux
de Diane qui pleurait sur son épaule, sois forte, que diable! Comment
pourrai-je te dire le reste, si tu...
--Le reste? Ce n’est pas tout?
Le général ne répondit pas.
Comme lorsqu’il était ému, il fit un tour dans le salon, les bras
croisés derrière le dos, l’air sombre.
Enfin, il eut pitié des grands yeux qui renfonçaient leurs larmes pour
l’interroger.
Il revint à la jeune fille, et lui prenant de nouveau les mains, il les
serra avec force.
--Diane, mon enfant, puis-je compter que tu seras plus qu’une femme
courageuse..., que tu auras la fermeté d’un homme?...
Ses lèvres blanches articulèrent avec peine:
--Oui, bon ami!
--Eh bien! va mettre un chapeau. Je t’emmène; nous allons le voir!
Diane jeta un petit cri qui était presque de joie et retrouva des forces
pour courir à la porte.
--Et maman? dit-elle en se retournant.
--Je préfère que tu viennes seule d’abord; ta mère viendra plus tard...
si tu le désires.
L’auto roulait vers un quartier lointain de Paris: Cours-la-Reine, le
long du fleuve tranquille, boulevard Saint-Germain, où Diane s’étonna de
voir des gens à l’air paisible marcher, parler sans émoi, alors que son
cœur, à elle, battait à lui faire mal.
Maintenant la rapide voiture montait la pente du boulevard Saint-Michel
jusqu’à une petite rue que Diane reconnut: la rue du Val-de-Grâce, avec
l’hôpital militaire de face, au fond.
Tandis qu’ils descendaient cette rue, le général, qui n’avait guère
parlé pendant le trajet, dit, avec inquiétude, en regardant les yeux
secs et brillants de sa pupille:
--Tu seras courageuse? Tu sauras maîtriser tes nerfs? Je l’ai vu hier.
Je connais son état. Souviens-toi qu’il n’est pas hors de danger, et
qu’une émotion trop violente le tuerait...
Diane baissa la tête sans répondre.
Le général ajouta:
--Ce que nous faisons-là était défendu... Il ne devrait voir
_absolument_ personne!
Mais, à cause de toi, j’ai insisté auprès du médecin en chef. On nous
permet d’entrer pour dix minutes seulement.
Ils descendirent devant la grille.
Diane se souvint de l’avoir franchie une autre fois au côté de
l’officier, du héros, qui, peut-être à cette minute, agonisait derrière
ces murs.
Déjà un an. Comme ses sentiments pour lui avaient changé!... Mais non,
il lui parut qu’elle l’avait toujours aimé; elle ne se souvenait plus de
rien de ce qui n’était pas lui.
Appuyée au bras de son tuteur, elle se laissa guider à travers les
couloirs compliqués; ils arrivèrent enfin devant une salle dont elle
reconnut l’entrée.
C’était celle où Diane avait entrevu le malheureux Jacquet, le camarade
d’Hervé.
Elle croyait comprendre la nature de son mal. Si on l’avait mis dans
cette salle où l’on soignait les maladies de la face, c’est qu’il était
défiguré.
C’était cela que bon ami redoutait pour elle; pour cela qu’il lui
recommandait du courage! Ah! qu’était-ce auprès de la douleur de le
perdre pour toujours!
Qu’il vécût seulement!
Qu’importait la beauté de son visage si son cœur n’avait point changé!
Mais Hervé n’était pas dans cette salle.
Bon ami alla un peu plus loin. Il s’arrêta devant une petite porte
vitrée recouverte à l’intérieur par un rideau blanc.
Là ils durent parlementer.
M. d’Antivy présenta à l’infirmier une carte d’admission écrite de la
main du major-chef. L’infirmier s’inclina et tourna doucement le bouton
de la porte.
Le général dit à voix basse:
--Veux-tu entrer seule? Si tu le préfères, je t’attendrai.
--Peut-il me comprendre? Me reconnaîtra-t-il? demanda-t-elle.
--Oui, madame, répondit l’infirmier. Il n’y a que douze jours qu’il a
été trépané; il ne parle presque pas, mais il reconnaît; il y voit un
peu. Surtout, ne restez pas longtemps et appelez-moi si quelque choc
n’allait pas.
Diane se tourna vers son tuteur:
--J’entre seule... Voulez-vous m’attendre?
Le regard qu’elle jeta à son vieil ami était si beau d’espoir, de
tendresse, de pitié, que ce dernier, pourtant bronzé par des mois de
campagne, se détourna soudain vers la petite fenêtre ouvrant sur les
jardins et ne put prendre sur lui de retourner la tête tout le temps que
dura la visite.
Diane s’était glissée sans bruit dans la chambre presque obscure.
Le lit étroit, tout blanc, faisait tache au fond.
Elle s’en approcha en retenant son souffle.
Le silence l’oppressait et aussi la vue de ce long corps étendu, dont
elle ne voyait que deux mains exsangues, aussi pâles que le drap, et le
bas du visage immobile dont toute la partie élevée disparaissait sous
des linges.
A voir cette immobilité, elle se crut en présence d’un cadavre.
Était-il vraiment mort?
Le lui avait-on caché jusqu’à ce moment?
Non... une telle cruauté! Bon ami n’aurait pas fait cela!
Elle éprouvait le besoin de se rassurer et, n’osant appeler, elle toucha
légèrement la main du blessé.
Il fit un mouvement. Elle respira.
Puis il se tourna un peu, très peu de son côté.
Alors, elle s’aperçut que la moitié seulement de la face était cachée
par le pansement. Sauf dans le haut où le bandage faisait le tour de la
tête et encerclait le front.
Il fixa sur la jeune fille son œil unique, fixe, qui paraissait sans
pensée...
Cela dura un certain temps... Diane n’osait bouger.
Peu à peu, la fixité du regard se détendit, l’intelligence y reparut
comme un rayon de clarté au-dessus d’une eau trouble et, sans
étonnement, le blessé prononça son nom:
--Diane...
C’était la première fois qu’elle le lui entendait dire. Ce nom--son
nom!--dans sa bouche, à cette heure, elle le reçut comme l’aveu du plus
brûlant amour...
Des larmes emplirent ses yeux pendant qu’elle parlait tout bas:
--C’est moi, Hervé, vous me reconnaissez? Je suis venue...
--Diane!
--Je suis venue pour vous guérir et vous consoler... parce que... je
vous aime!
Il ferma cet œil pitoyable où l’on entrevoyait, telles des ombres, se
disputer la mort avec la vie...
Sa pauvre bouche disloquée essaya un sourire. Il pressa faiblement la
petite main qui avait pris la sienne; elle lui dit doucement:
--Je vous fatigue... Ne pensez pas!
--Je ne pense pas... Je suis heureux!
Une grosse larme coula le long de sa joue. Il tourna sa tête avec effort
du côté opposé et dit d’une voix lente, embarrassée:
--Diane..., si vous voyiez! Je n’ai plus... figure humaine!... Je suis
hideux!
--Vous êtes, répondit-elle en se penchant au-dessus du lit, vous êtes
celui qui m’aime... et que j’aime, le fiancé, l’époux que j’ai choisi!
--Je vous... ferais horreur!
--Non... Je ne désire qu’une seule chose: c’est que vous viviez, et que
je puisse me dévouer à vous toujours.
Avant qu’elle ait eu le temps de prévoir son mouvement, il avait écarté
le bandage et découvrait une affreuse plaie à peine cicatrisée partant
du front, traversant la paupière droite et descendant sur la joue, du
côté de l’oreille où elle finissait.
--Regardez!
Diane ne tressaillit pas; elle regarda en face l’horrible cicatrice
rouge, à peine fermée et, sans rien dire, elle se pencha davantage, elle
appuya lentement ses lèvres sur la plaie...
En se relevant, elle répéta, les yeux rayonnants d’amour:
--Je vous aime, Hervé. C’est pour la France que vous avez souffert. Vous
serez toujours, à mes yeux, le plus noble et le plus beau. Hervé, c’est
moi qui vous le demande humblement: m’aimez-vous?
--Oui... Diane, je vous aime!
Le silence était très profond dans la petite chambre. Avant d’y entrer,
le général toussa doucement, puis il s’approcha à petits pas.
Il ne savait trop, dans l’obscurité, de quel côté se tourner, quand la
voix de sa pupille dit près de lui:
--Venez, bon ami, que je vous présente mon fiancé.
La guérison miraculeuse du lieutenant de Kéravan fut un étonnement pour
le corps médical qui n’y comptait plus.
Les médecins l’attribuèrent à une nouvelle méthode qu’ils avaient
expérimentée à cette époque. Nous croyons plus simplement que Diane et
Hervé rééditèrent la jolie aventure de l’Amour médecin, ou que Dieu
voulut conserver au monde une noble figure de héros.
On prétend que les Bretons ont la tête dure. Le fait est que le trépané
s’en tira à peu de frais. La balafre qui lui barrait le visage
n’intéressait pas directement l’œil droit. Il put bientôt l’ouvrir et y
voir presque aussi bien que de l’autre. Enfin, la cicatrice elle-même,
traitée par la nouvelle méthode qui fait revivre les tissus, ne servit
bientôt plus qu’à parer son mâle visage et à le marquer d’un souvenir
glorieux.
Il arriva un moment où Diane retrouva complètement la physionomie grave
et douce, le regard profond qu’elle aimait tant.
Trois mois après sa sortie de l’hôpital, le lieutenant de Kéravan et sa
jeune femme partaient pour Vauclair, où ils allaient passer leur lune de
miel et célébrer la Victoire.
Quinze jours plus tard, ils voyaient arriver la marquise de Trivières,
qui déclarait ne plus pouvoir se passer de son gendre, Mme de Kéravan et
sa fidèle Corentine, puis le général d’Antivy et son neveu Hubert de
Louvigny,--le vrai!--en congé de vingt jours. Il devait repartir avec
les troupes d’occupation.
Ce dernier se jeta avec effusion dans les bras de son ami:
--Ai-je besoin, demanda Hervé, de te présenter à ma femme?
--Nous nous connaissons déjà, dit Louvigny, mais notre connaissance date
de loin.
--Pas tant que cela, plaisanta la jeune femme. Oubliez-vous, monsieur,
qu’une certaine Rose Perrin vous écrivit une charmante lettre que vous
avez dédaignée?
--Me le pardonnez-vous, madame? demanda le jeune homme, d’un ton
malicieux.
Diane rougit, et souriant à son bien-aimé, elle répondit:
--Rose Perrin ne vous le pardonne pas..., mais Diane de Kéravan vous en
remercie.