par Bonnétable (Sarthe).
«Mademoiselle,
«Je me permets de m’adresser directement à vous à l’instigation d’un
soldat mutilé dont j’ai reçu la visite et qui me charge de vous supplier
de vouloir bien vous intéresser à lui.
«Le pauvre garçon a payé largement sa dette à la patrie, ayant perdu une
jambe en Champagne.
«Réformé, il est rentré chez sa mère, brave concierge du quartier
Montmartre et cherche actuellement un emploi afin de la décharger de son
entretien. Mais cette question n’est pas celle qui lui tient le plus à
cœur.
«Cet ancien soldat se recommande à vous, mademoiselle, connaissant
l’influence que vous possédez sur la jeune fille avec laquelle il était
fiancé.
«Elle se nomme Rose Perrin, et elle est à votre service en qualité de
lingère... Vous avez eu la grande bonté de vous intéresser à sa santé.
«Rose, qui avait gardé jusqu’en ces derniers temps une correspondance
régulière avec ce jeune homme, a cessé complètement de lui écrire depuis
qu’il a été blessé.
«Ainsi que je l’ai affirmé au pauvre garçon désespéré de son abandon, je
ne puis croire que la cause en soit sa mutilation si digne de pitié.
«Cette petite ouvrière était remplie de cœur, elle n’est point de celles
qui reviennent sur leur parole pour un semblable motif, cependant
j’avoue que je ne comprends rien moi-même à son silence obstiné, et j’ai
promis au fiancé malheureux d’obtenir, mademoiselle, votre intervention
en sa faveur.
«Je connais assez votre bonté compatissante dont j’ai eu la preuve par
l’intérêt que vous avez témoigné à mes pauvres blessés, pour être
assurée que vous n’hésiterez pas à confesser Rose et peut-être à la
faire revenir à de meilleurs sentiments envers le malheureux à qui elle
s’était promise.
«Recevez de nouveau, mademoiselle, l’expression de ma sincère gratitude,
et les sentiments tout dévoués de
«MARIE LANCELOT,
«189, avenue de Longchamp, Paris.»
«Voici une commission peu facile», pense Diane.
Elle réfléchit longuement, et, tout à coup, un sourire éclaire son
visage.
Elle se lève et se dirige vers le chalet.
--Ah! petite obstinée, pense-t-elle, nous verrons qui aura le dernier
mot!
Bien seule dans l’ouvroir--il va être six heures et demie: c’est l’heure
du repos du soir. Diane s’asseoit devant son bureau et trace ces lignes:
«MADEMOISELLE,
«Je reçois à l’instant votre lettre et voici la solution à laquelle je
me suis arrêtée comme étant la plus pratique et comme celle qui doit
donner le meilleur résultat.
«Je n’ai pas confessé Rose qui s’obstine dans une idée fixe.
«Je pense que mon intervention serait inutile et j’estime que si
quelqu’un est mieux qualifié que tout autre pour plaider sa cause ce ne
peut être que le coupable lui-même--coupable d’avoir eu quatorze
marraines! Tel est son crime.
«J’ai décidé que M. Plisson prendrait le train pour Bonnétable au jour
le plus proche et viendrait en personne présenter ses excuses et obtenir
son pardon.
«A en juger d’après certains indices, je ne crois pas que ce soit une
chose impossible.
«Il pourra même passer plusieurs jours à la Biche-au-Bois--si tout
s’arrange comme je le pense--et, si le pays lui convient, y rester en
qualité de gardien.
«L’emploi manque encore de titulaire.
«Je cherchais justement un homme honnête et, de préférence, un mutilé de
la guerre.
«Nous fixerons ultérieurement ses appointements.
«Vous trouverez ci-inclus, mademoiselle, deux billets de cent francs.
«Je vous prie de vouloir bien en donner un à Plisson pour le défrayer de
ses frais de voyage et de garder le second que vous emploierez à des
douceurs pour vos blessés.
«Recevez, mademoiselle, l’expression de mes sentiments distingués.
«D. DE TRIVIÈRES.»
Diane finit d’écrire les derniers mots quand la petite sœur des Anges
entre sur la pointe des pieds portant très haut, avec une infinie
précaution, une superbe guirlande de papier... La sœur s’approche de la
cheminée où elle dispose son œuvre avec art, puis recule de deux pas
pour juger de l’effet, et enfin tourne sa cornette du côté du bureau, où
elle rencontre le regard de Mlle de Trivières.
--C’est joli? mademoiselle, demande la sœur en rougissant.
--Très joli, répond Diane, retenant un sourire.
Les roses de papier luttent de couleur avec les joues de la sœur des
Anges, mais c’est à leur désavantage.
--Ma sœur, dit Diane en faisant un signe, venez ici, je vais vous dire
un secret.
Sœur des Anges palpite rien qu’à l’idée d’apprendre le secret, mais sa
joie et son enthousiasme débordent quand elle le sait et elle s’écrie en
battant des mains comme une enfant.
--Oh! Mademoiselle, la bonne idée! Cette fois, si l’endurcie résiste, il
n’y aura plus qu’à l’abandonner à la divine Miséricorde.
--Elle ne résistera pas, ma sœur. Maintenant vous seriez bien aimable
d’aller dire à la ferme qu’on attelle les poneys, je vais être en retard
pour le dîner et je n’aurai pas le temps de changer de robe.
Cinq minutes plus tard, Mlle de Trivières, emportant sa lettre, franchit
la distance qui la sépare du village d’abord, où elle s’arrête devant la
poste, puis du château.
Elle accélère le pas vif des poneys en franchissant la grille, car elle
entend résonner les premiers coups de la cloche du dîner; elle sait
qu’on attend des invités.