LE JARDINIER ET SON SEIGNEUR

Un amateur de jardinage

Demi-bourgeois, demi-manant,

Possédait en certain village

Un jardin assez propre, et le clos attenant.

Il avait de plant vif fermé cette étendue:

Là croissaient à plaisir l’oseille et la laitue,

De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet,

Peu de jasmin d’Espagne et force serpolet.

Cette félicité par un lièvre troublée

Fit qu’au seigneur du bourg notre homme se plaignit.

Ce maudit animal vient prendre sa goulée

Soir et matin, dit-il, et des pièges se rit;

Les pierres les bâtons y perdent leur crédit:

Il est sorcier, je crois--Sorcier! je l’en défie,

Repartit le seigneur: fût-il diable, Miraut,

En dépit de ses tours, l’attrapera bientôt.

Je vous en déferai, bonhomme, sur ma vie.

--Et quand?--Et dès demain, sans tarder plus longtemps.

La partie ainsi faite, il vient avec ses gens.

--Çà, déjeunons, dit-il: vos poulets sont-ils tendres?

* * *

L’embarras des chasseurs succède au déjeuner.

Chacun s’anime et se prépare;

Les trompes et les cors font un tel tintamarre

Que le bonhomme est étonné.

Le pis fut que l’on mit en piteux équipage

Le pauvre potager. Adieu planches, carreaux;

Adieu chicorée et poireaux;

Adieu de quoi mettre au potage.

Le bonhomme disait: Ce sont là jeux de prince.

Mais on le laissait dire; et les chiens et les gens

Firent plus de dégât en une heure de temps

Que n’en auraient fait en cent ans

Tous les lièvres de la province.

Petits princes, videz vos débats entre vous;

De recourir aux rois vous seriez de grands fous.

Il ne les faut jamais engager dans vos guerres,

Ni les faire entrer sur vos terres.

Cette lecture fut suivie d’un long silence. Le prince se promenait dans

le cabinet, après être allé lui-même remettre le volume à sa place.

--Eh bien! madame, dit la princesse, daignerez-vous parler?

--Non pas, certes, madame! tant que Son Altesse ne m’aura pas nommée

ministre; en parlant ici, je courrais risque de perdre ma place de

grande maîtresse.

Nouveau silence d’un gros quart d’heure; enfin la princesse songea au

rôle que joua jadis Marie de Médicis, mère de Louis XIII: tous les

jours précédents, la grande maîtresse avait fait lire par la lectrice

l’excellente Histoire de Louis XIII, de M. Bazin. La princesse, quoique

fort piquée, pensa que la duchesse pourrait fort bien quitter le pays,

et alors Rassi, qui lui faisait une peur affreuse, pourrait bien imiter

Richelieu et la faire exiler par son fils. Dans ce moment, la princesse

eût donné tout au monde pour humilier sa grande maîtresse; mais elle ne

pouvait: elle se leva, et vint, avec un sourire un peu exagéré, prendre

la main de la duchesse et lui dire:

--Allons, madame, prouvez-moi votre amitié en parlant.

--Eh bien! deux mots sans plus: brûler, dans la cheminée que voilà, tous

les papiers réunis par cette vipère de Rassi, et ne jamais lui avouer

qu’on les a brûlés.

Elle ajouta tout bas, et d’un air familier, à l’oreille de la princesse.

--Rassi peut être Richelieu!

--Mais, diable! ces papiers me coûtent plus de quatre-vingt mille

francs! s’écria le prince fâché.

--Mon prince, répliqua la duchesse avec énergie, voilà ce qu’il en

coûte d’employer des scélérats de basse naissance. Plût à Dieu que vous

pussiez perdre un million, et ne jamais prêter créance aux bas coquins

qui ont empêché votre père de dormir pendant les six dernières années de

son règne.

Le mot <i>basse naissance</i> avait plu extrêmement à la princesse, qui

trouvait que le comte et son amie avaient une estime trop exclusive pour

l’esprit, toujours un peu cousin germain du jacobinisme.

Durant le court moment de profond silence, rempli par les réflexions de

la princesse, l’horloge du château sonna trois heures. La princesse se

leva, fit une profonde révérence à son fils, et lui dit:

--Ma santé ne me permet pas de prolonger davantage la discussion. Jamais

de ministre de basse naissance; vous ne m’ôterez pas de l’idée que votre

Rassi vous a volé la moitié de l’argent qu’il vous a fait dépenser en

espionnage.

La princesse prit deux bougies dans les flambeaux et les plaça dans la

cheminée, de façon à ne pas les éteindre; puis, s’approchant de son

fils, elle ajouta:

--La fable de La Fontaine l’emporte, dans mon esprit, sur le juste désir

de venger un époux. Votre Altesse veut-elle me permettre de brûler ces

écritures?

Le prince restait immobile.

«Sa physionomie est vraiment stupide, se dit la duchesse; le comte a

raison: le feu prince ne nous eût pas fait veiller jusqu’à trois heures

du matin, avant de prendre un parti.»

La princesse, toujours debout, ajouta:

--Ce petit procureur serait bien fier, s’il savait que ses paperasses,

remplies de mensonges, et arrangées pour procurer son avancement, ont

fait passer la nuit aux deux plus grands personnages de l’Etat.

Le prince se jeta sur un des portefeuilles comme un furieux, et en vida

tout le contenu dans la cheminée. La masse des papiers fut sur le point

d’étouffer les deux bougies; l’appartement se remplit de fumée. La

princesse vit dans les yeux de son fils qu’il était tenté de saisir une

carafe et de sauver ces papiers, qui lui coûtaient quatre-vingt mille

francs.

--Ouvrez donc la fenêtre! cria-t-elle à la duchesse avec humeur. La

duchesse se hâta d’obéir; aussitôt tous les papiers s’enflammèrent à

la fois; il se fit un grand bruit dans la cheminée, et bientôt il fut

évident qu’elle avait pris feu.

Le prince avait l’âme petite pour toutes les choses d’argent; il crut

voir son palais en flammes, et toutes les richesses qu’il contenait

détruites; il courut à la fenêtre et appela la garde d’une voix toute

changée. Les soldats en tumulte étant accourus dans la cour à la voix du

prince, il revint près de la cheminée qui attirait l’air de la fenêtre

ouverte avec un bruit réellement effrayant; il s’impatienta, jura, fit

deux ou trois tours dans le cabinet comme un homme hors de lui, et,

enfin, sortit en courant.

La princesse et sa grande maîtresse restèrent debout, l’une vis-à-vis de

l’autre, et gardant un profond silence.

«La colère va-t-elle recommencer? se dit la duchesse; ma foi, mon procès

est gagné.» Et elle se disposait à être fort impertinente dans ses

répliques, quand une pensée l’illumina; elle vit le second portefeuille

intact. «Non, mon procès n’est gagné qu’à moitié!» Elle dit à la

princesse, d’un air assez froid:

--Madame m’ordonne-t-elle de brûler le reste de ces papiers?

--Et où les brûlerez-vous? dit la princesse avec humeur.

--Dans la cheminée du salon; en les y jetant l’un après l’autre, il n’y

a pas de danger.

La duchesse plaça sous son bras le portefeuille regorgeant de papiers,

prit une bougie et passa dans le salon voisin. Elle prit le temps de

voir que ce portefeuille était celui des dépositions, mit dans son châle

cinq ou six liasses de papiers, brûla le reste avec beaucoup de soin,

puis disparut sans prendre congé de la princesse.

--Voici une bonne impertinence, se dit-elle en riant; mais elle a

failli, par ses affectations de veuve inconsolable, me faire perdre la

tête sur un échafaud.

En entendant le bruit de la voiture de la duchesse, la princesse fut

outrée contre sa grande maîtresse.

Malgré l’heure indue, la duchesse fit appeler le comte; il était au feu

du château, mais parut bientôt avec la nouvelle que tout était fini.

--Ce petit prince a réellement montré beaucoup de courage, et je lui en

ai fait mon compliment avec effusion.

--Examinez bien vite ces dépositions, et brûlons-les au plus tôt.

Le comte lut et pâlit.

--Ma foi, ils arrivaient bien près de la vérité; cette procédure est

fort adroitement faite, ils sont tout à fait sur les traces de Ferrante

Palla; et, s’il parle, nous avons un rôle difficile.

--Mais il ne parlera pas, s’écria la duchesse; c’est un homme d’honneur,

celui-là: brûlons, brûlons.

--Pas encore. Permettez-moi de prendre les noms de douze ou quinze

témoins dangereux, et que je me permettrai de faire enlever, si jamais

le Rassi veut recommencer.

--Je rappellerai à Votre Excellence que le prince a donné sa parole de

ne rien dire à son ministre de la justice de notre expédition nocturne.

--Par pusillanimité, et de peur d’une scène, il la tiendra.

--Maintenant, mon ami, voici une nuit qui avance beaucoup notre mariage;

je n’aurais pas voulu vous apporter en dot un procès criminel, et encore

pour un péché que me fit commettre mon intérêt pour un autre.

Le comte était amoureux, lui prit la main, s’exclama; il avait les

larmes aux yeux.

--Avant de partir, donnez-moi des conseils sur la conduite que je dois

tenir avec la princesse; je suis excédée de fatigue, j’ai joué une heure

la comédie sur le théâtre, et cinq heures dans le cabinet.

--Vous vous êtes assez vengée des propos aigrelets de la princesse,

qui n’étaient que de la faiblesse, par l’impertinence de votre sortie.

Reprenez demain avec elle sur le ton que vous aviez ce matin; le Rassi

n’est pas encore en prison ou exilé, nous n’avons pas encore déchiré la

sentence de Fabrice.

«Vous demandiez à la princesse de prendre une décision, ce qui donne

toujours de l’humeur aux princes et même aux premiers ministres; enfin

vous êtes sa grande maîtresse, c’est-à-dire sa petite servante. Par un

retour, qui est immanquable chez les gens faibles, dans trois jours le

Rassi sera plus en faveur que jamais; il va chercher à faire prendre

quelqu’un: tant qu’il n’a pas compromis le prince, il n’est sûr de rien.

«Il y a eu un homme blessé à l’incendie de cette nuit; c’est un

tailleur, qui a, ma foi, montré une intrépidité extraordinaire. Demain,

je vais engager le prince à s’appuyer sur mon bras, et à venir avec moi

faire une visite au tailleur; je serai armé jusqu’aux dents et j’aurai

l’œil au guet; d’ailleurs ce jeune prince n’est point encore haï. Moi,

je veux l’accoutumer à se promener dans les rues, c’est un tour que

je joue au Rassi, qui certainement va me succéder, et ne pourra plus

permettre de telles imprudences. En revenant de chez le tailleur, je

ferai passer le prince devant la statue de son père; il remarquera les

coups de pierre qui ont cassé le jupon à la romaine dont le nigaud de

statuaire l’a affublé; et, enfin, le prince aura bien peu d’esprit si

de lui-même il ne fait pas cette réflexion: «Voilà ce qu’on gagne à

faire prendre des jacobins.» A quoi je répliquerai: «Il faut en pendre

dix mille ou pas un: la Saint-Barthélemy a détruit les protestants en

France.»

«Demain, chère amie, avant ma promenade, faites-vous annoncer chez le

prince, et dites-lui: «Hier soir, j’ai fait auprès de vous le service

de ministre, je vous ai donné des conseils, et, par vos ordres, j’ai

encouru le déplaisir de la princesse; il faut que vous me payiez.» Il

s’attendra à une demande d’argent, et froncera le sourcil; vous le

laisserez plongé dans cette idée malheureuse le plus longtemps que vous

pourrez; puis vous direz: «Je prie Votre Altesse d’ordonner que Fabrice

soit jugé contradictoirement (ce qui veut dire lui présent) par les

douze juges les plus respectés de vos Etats.» Et, sans perdre de temps,

vous lui présenterez à signer une petite ordonnance écrite de votre

belle main, et que je vais vous dicter; je vais mettre, bien entendu,

la clause que la première sentence est annulée. A cela, il n’y a qu’une

objection; mais, si vous menez l’affaire chaudement, elle ne viendra

pas à l’esprit du prince. Il peut vous dire: «Il faut que Fabrice se

constitue prisonnier à la citadelle.» A quoi vous répondrez: «Il se

constituera prisonnier à la prison de la ville (vous savez que j’y

suis le maître, tous les soirs, votre neveu viendra vous voir).» Si le

prince vous répond: «Non, sa fuite a écorné l’honneur de ma citadelle,

et je veux, pour la forme, qu’il rentre dans la chambre où il était»,

vous répondrez à votre tour: «Non, car là il serait à la disposition de

mon ennemi Rassi». Et, par une de ces phrases de femme que vous savez

si bien lancer, vous lui ferez entendre que, pour fléchir Rassi, vous

pourrez bien lui raconter l’auto-da-fé de cette nuit; s’il insiste, vous

annoncerez que vous allez passer quinze jours à votre château de Sacca.

«Vous allez faire appeler Fabrice et le consulter sur cette démarche qui

peut le conduire en prison. Pour tout prévoir, si, pendant qu’il est

sous les verrous, Rassi, trop impatient, me fait empoisonner, Fabrice

peut courir des dangers. Mais la chose est peu probable; vous savez que

j’ai fait venir un cuisinier français, qui est le plus gai des hommes,

et qui fait des calembours; or, le calembour est incompatible avec

l’assassinat. J’ai déjà dit à notre ami Fabrice que j’ai retrouvé tous

les témoins de son action belle et courageuse; ce fut évidemment ce

Giletti qui voulut l’assassiner. Je ne vous ai pas parlé de ces témoins,

parce que je voulais vous faire une surprise, mais ce plan a manqué; le

prince n’a pas voulu signer. J’ai dit à notre Fabrice que, certainement,

je lui procurerai une grande place ecclésiastique; mais j’aurai bien de

la peine si ses ennemis peuvent objecter en cour de Rome une accusation

d’assassinat.

«Sentez-vous, madame, que, s’il n’est pas jugé de la façon la plus

solennelle, toute sa vie le nom de Giletti sera désagréable pour lui?

Il y aurait une grande pusillanimité à ne pas se faire juger, quand

on est sûr d’être innocent. D’ailleurs, fût-il coupable, je le ferais

acquitter. Quand je lui ai parlé, le bouillant jeune homme ne m’a pas

laissé achever, il a pris l’almanach officiel, et nous avons choisi

ensemble les douze juges les plus intègres et les plus savants; la

liste faite, nous avons effacé six noms, que nous avons remplacés par

six jurisconsultes, mes ennemis personnels, et, comme nous n’avons

pu trouver que deux ennemis, nous y avons suppléé par quatre coquins

dévoués à Rassi.

Cette proposition du comte inquiéta mortellement la duchesse, et non

sans cause; enfin, elle se rendit à la raison, et, sous la dictée du

ministre, écrivit l’ordonnance qui nommait les juges.

Le comte ne la quitta qu’à six heures du matin; elle essaya de dormir,

mais en vain. A neuf heures, elle déjeuna avec Fabrice, qu’elle trouva

brûlant d’envie d’être jugé; à dix heures, elle était chez la princesse,

qui n’était point visible; à onze heures, elle vit le prince, qui tenait

son lever, et qui signa l’ordonnance sans la moindre objection. La

duchesse envoya l’ordonnance au comte, et se mit au lit.

Il serait peut-être plaisant de raconter la fureur de Rassi, quand le

comte l’obligea à contresigner, en présence du prince, l’ordonnance

signée le matin par celui-ci; mais les événements nous pressent.

Le comte discuta le mérite de chaque juge, et offrit de changer les

noms. Mais le lecteur est peut-être un peu las de tous ces détails

de procédure, non moins que de toutes ces intrigues de cour. De tout

ceci, on peut tirer cette morale, que l’homme qui approche de la cour

compromet son bonheur, s’il est heureux, et, dans tous les cas, fait

dépendre son avenir des intrigues d’une femme de chambre.

D’un autre côté, en Amérique, dans la république, il faut s’ennuyer

toute la journée à faire une cour sérieuse aux boutiquiers de la rue, et

devenir aussi bête qu’eux, et là, pas d’Opéra.

La duchesse, à son lever du soir, eut un moment de vive inquiétude: on

ne trouvait plus Fabrice; enfin, vers minuit, au spectacle de la cour,

elle reçut une lettre de lui. Au lieu de se constituer prisonnier à la

prison de la ville, où le comte était le maître, il était allé reprendre

son ancienne chambre à la citadelle, trop heureux d’habiter à quelques

pas de Clélia.

Ce fut un événement d’une immense conséquence: en ce lieu il était

exposé au poison plus que jamais. Cette folie mit la duchesse au

désespoir; elle en pardonna la cause, un fol amour pour Clélia, parce

que décidément dans quelques jours elle allait épouser le riche marquis

Crescenzi. Cette folie rendit à Fabrice toute l’influence qu’il avait

eue jadis sur l’âme de la duchesse.

«C’est ce maudit papier que je suis allée faire signer qui lui donnera

la mort! Que ces hommes sont fous avec leurs idées d’honneur! Comme

s’il fallait songer à l’honneur dans les gouvernements absolus, dans

les pays où un Rassi est ministre de la justice! Il fallait bel et bien

accepter la grâce que le prince eût signée tout aussi facilement que la

convocation de ce tribunal extraordinaire. Qu’importe, après tout, qu’un

homme de la naissance de Fabrice soit plus ou moins accusé d’avoir tué

lui-même, et l’épée au poing, un histrion tel que Giletti!»

A peine le billet de Fabrice reçu, la duchesse courut chez le comte,

qu’elle trouva tout pâle.

--Grand Dieu! chère amie, j’ai la main malheureuse avec cet enfant, et

vous allez encore m’en vouloir. Je puis vous prouver que j’ai fait venir

hier soir le geôlier de la prison de la ville; tous les jours, votre

neveu serait venu prendre du thé chez vous. Ce qu’il y a d’affreux,

c’est qu’il est impossible à vous et à moi de dire au prince que l’on

craint le poison, et le poison administré par Rassi; ce soupçon lui

semblerait le comble de l’immoralité. Toutefois, si vous l’exigez, je

suis prêt à monter au palais; mais je suis sûr de la réponse. Je vais

vous dire plus; je vous offre un moyen que je n’emploierais pas pour

moi. Depuis que j’ai le pouvoir en ce pays, je n’ai pas fait périr un

seul homme, et vous savez que je suis tellement nigaud de ce côté-là,

que quelquefois, à la chute du jour, je pense encore à ces deux espions

que je fis fusiller un peu légèrement en Espagne. Eh bien! voulez-vous

que je vous défasse de Rassi? Le danger qu’il fait courir à Fabrice est

sans bornes; il tient là un moyen sûr de me faire déguerpir.

Cette proposition plut extrêmement à la duchesse; mais elle ne l’adopta

pas.

--Je ne veux pas, dit-elle au comte, que, dans notre retraite, sous ce

beau ciel de Naples, vous ayez des idées noires le soir.

--Mais, chère amie, il me semble que nous n’avons que le choix des

idées noires. Que devenez-vous, que deviens-je moi-même, si Fabrice est

emporté par une maladie?

La discussion reprit de plus belle sur cette idée, et la duchesse la

termina par cette phrase:

--Rassi doit la vie à ce que je vous aime mieux que Fabrice; non, je ne

veux pas empoisonner toutes les soirées de la vieillesse que nous allons

passer ensemble.

La duchesse courut à la forteresse; le général Fabio Conti fut enchanté

d’avoir à lui opposer le texte formel des lois militaires: personne ne

peut pénétrer dans une prison d’Etat sans un ordre signé du prince.

--Mais le marquis Crescenzi et ses musiciens viennent chaque jour à la

citadelle?

--C’est que j’ai obtenu pour eux un ordre du prince.

La pauvre duchesse ne connaissait pas tous ses malheurs. Le général

Fabio Conti s’était regardé comme personnellement déshonoré par la fuite

de Fabrice: lorsqu’il le vit arriver à la citadelle, il n’eût pas dû

le recevoir, car il n’avait aucun ordre pour cela. «Mais, se dit-il,

c’est le ciel qui me l’envoie pour réparer mon honneur et me sauver

du ridicule qui flétrirait ma carrière militaire. Il s’agit de ne pas

manquer à l’occasion: sans doute on va l’acquitter, et je n’ai que peu

de jours pour me venger.»

La Chartreuse De Parme · 第 30 / 35 题