CHAPITRE XXII

Dans la journée Fabrice fut attaqué par quelques réflexions sérieuses

et désagréables, mais à mesure qu’il entendait sonner les heures qui le

rapprochaient du moment de l’action, il se sentait allègre et dispos.

La duchesse lui avait écrit qu’il serait surpris par le grand air, et

qu’à peine hors de sa prison il se trouverait dans l’impossibilité de

marcher; dans ce cas il valait mieux pourtant s’exposer à être repris

que se précipiter du haut d’un mur de cent quatre-vingts pieds. «Si ce

malheur m’arrive, disait Fabrice, je me coucherai contre le parapet,

je dormirai une heure, puis je recommencerai; puisque je l’ai juré à

Clélia, j’aime mieux tomber du haut d’un rempart, si élevé qu’il soit,

que d’être toujours à faire des réflexions sur le goût du pain que je

mange. Quelles horribles douleurs ne doit-on pas éprouver avant la fin,

quand on meurt empoisonné! Fabio Conti n’y cherchera pas de façons, il

me fera donner de l’arsenic avec lequel il tue les rats de sa citadelle.»

Vers le minuit un de ces brouillards épais et blancs que le Pô jette

quelquefois sur ses rives s’étendit d’abord sur la ville, et ensuite

gagna l’esplanade et les bastions au milieu desquels s’élève la

grosse tour de la citadelle. Fabrice crut voir que du parapet de la

plate-forme, on n’apercevait plus les petits acacias qui environnaient

les jardins établis par les soldats au pied du mur de cent quatre-vingts

pieds. «Voilà qui est excellent», pensa-t-il.

Un peu après que minuit et demi eut sonné, le signal de la petite lampe

parut à la fenêtre de la volière. Fabrice était prêt à agir; il fit

un signe de croix, puis attacha à son lit la petite corde destinée

à lui faire descendre les trente-cinq pieds qui le séparaient de la

plate-forme où était le palais. Il arriva sans encombre sur le toit

du corps de garde occupé depuis la veille par les deux cents hommes

de renfort dont nous avons parlé. Par malheur les soldats, à minuit

trois quarts qu’il était alors, n’étaient pas encore endormis; pendant

qu’il marchait à pas de loup sur le toit de grosses tuiles creuses,

Fabrice les entendait qui disaient que le diable était sur le toit,

et qu’il fallait essayer de le tuer d’un coup de fusil. Quelques voix

prétendaient que ce souhait était d’une grande impiété, d’autres

disaient que si l’on tirait un coup de fusil sans tuer quelque chose,

le gouverneur les mettrait tous en prison pour avoir alarmé la garnison

inutilement. Toute cette belle discussion faisait que Fabrice se hâtait

le plus possible en marchant sur le toit et qu’il faisait beaucoup plus

de bruit. Le fait est qu’au moment où, pendu à sa corde, il passa devant

les fenêtres, par bonheur à quatre ou cinq pieds de distance à cause de

l’avance du toit, elles étaient hérissées de baïonnettes. Quelques-uns

ont prétendu que Fabrice toujours fou eut l’idée de jouer le rôle du

diable, et qu’il jeta à ces soldats une poignée de sequins. Ce qui est

sûr, c’est qu’il avait semé des sequins sur le plancher de sa chambre,

et il en sema aussi sur la plate-forme dans son trajet de la tour

Farnèse au parapet, afin de se donner la chance de distraire les soldats

qui auraient pu se mettre à le poursuivre.

Arrivé sur la plate-forme et entouré de sentinelles qui ordinairement

criaient tous les quarts d’heure une phrase entière: Tout est bien autour

de mon poste, il dirigea ses pas vers le parapet du couchant et chercha

la pierre neuve.

Ce qui paraît incroyable et pourrait faire douter du fait si le résultat

n’avait eu pour témoin une ville entière, c’est que les sentinelles

placées le long du parapet n’aient pas vu et arrêté Fabrice; à la

vérité, le brouillard dont nous avons parlé commençait à monter, et

Fabrice a dit que lorsqu’il était sur la plate-forme, le brouillard

lui semblait arrivé déjà jusqu’à moitié de la tour Farnèse. Mais

ce brouillard n’était point épais, et il apercevait fort bien les

sentinelles dont quelques-unes se promenaient. Il ajoutait que, poussé

comme par une force surnaturelle, il alla se placer hardiment entre deux

sentinelles assez voisines. Il défit tranquillement la grande corde

qu’il avait autour du corps et qui s’embrouilla deux fois; il lui fallut

beaucoup de temps pour la débrouiller et l’étendre sur le parapet. Il

entendait les soldats parler de tous les côtés, bien résolu à poignarder

le premier qui s’avancerait vers lui. «Je n’étais nullement troublé,

ajoutait-il, il me semblait que j’accomplissais une cérémonie.»

Il attacha sa corde enfin débrouillée à une ouverture pratiquée dans le

parapet pour l’écoulement des eaux, il monta sur ce même parapet, et

pria Dieu avec ferveur; puis, comme un héros des temps de chevalerie,

il pensa un instant à Clélia. Combien je suis différent, se dit-il, du

Fabrice léger et libertin qui entra ici il y a neuf mois! Enfin il se

mit à descendre cette étonnante hauteur. Il agissait mécaniquement,

dit-il, et comme il eût fait en plein jour, descendant devant des amis,

pour gagner un pari. Vers le milieu de la hauteur, il sentit tout à

coup ses bras perdre leur force; il croit même qu’il lâcha la corde un

instant; mais bientôt il la reprit; peut-être, dit-il, il se retint

aux broussailles sur lesquelles il glissait et qui l’écorchaient.

Il éprouvait de temps à autre une douleur atroce entre les épaules,

elle allait jusqu’à lui ôter la respiration. Il y avait un mouvement

d’ondulation fort incommode; il était renvoyé sans cesse de la corde

aux broussailles. Il fut touché par plusieurs oiseaux assez gros qu’il

réveillait et qui se jetaient sur lui en s’envolant. Les premières fois

il crut être atteint par des gens descendant de la citadelle par la même

voie que lui pour le poursuivre, et il s’apprêtait à se défendre. Enfin

il arriva au bas de la grosse tour sans autre inconvénient que d’avoir

les mains en sang. Il raconte que depuis le milieu de la tour, le talus

qu’elle forme lui fut fort utile; il frottait le mur en descendant, et

les plantes qui croissaient entre les pierres le retenaient beaucoup.

En arrivant en bas dans les jardins des soldats il tomba sur un acacia

qui, vu d’en haut, lui semblait avoir quatre ou cinq pieds de hauteur,

et qui en avait réellement quinze ou vingt. Un ivrogne qui se trouvait

là endormi le prit pour un voleur. En tombant de cet arbre, Fabrice se

démit presque le bras gauche. Il se mit à fuir vers le rempart, mais, à

ce qu’il dit, ses jambes lui semblaient comme du coton; il n’avait plus

aucune force. Malgré le péril, il s’assit et but un peu d’eau-de-vie qui

lui restait. Il s’endormit quelques minutes au point de ne plus savoir

où il était; en se réveillant il ne pouvait comprendre comment, se

trouvant dans sa chambre, il voyait des arbres. Enfin la terrible vérité

revint à sa mémoire. Aussitôt il marcha vers le rempart; il y monta par

un grand escalier. La sentinelle, qui était placée tout près, ronflait

dans sa guérite. Il trouva une pièce de canon gisant dans l’herbe; il

y attacha sa troisième corde; elle se trouva un peu trop courte, et

il tomba dans un fossé bourbeux où il pouvait y avoir un pied d’eau.

Pendant qu’il se relevait et cherchait à se reconnaître, il se sentit

saisi par deux hommes: il eut peur un instant; mais bientôt il entendit

prononcer près de son oreille et à voix basse:

--Ah! monsignore! monsignore!

Il comprit vaguement que ces hommes appartenaient à la duchesse;

aussitôt il s’évanouit profondément. Quelque temps après il sentit qu’il

était porté par des hommes qui marchaient en silence et fort vite; puis

on s’arrêta, ce qui lui donna beaucoup d’inquiétude. Mais il n’avait

ni la force de parler ni celle d’ouvrir les yeux; il sentait qu’on le

serrait; tout à coup il reconnut le parfum des vêtements de la duchesse.

Ce parfum le ranima; il ouvrit les yeux; il put prononcer les mots:

--Ah! chère amie!

Puis il s’évanouit de nouveau profondément.

Le fidèle Bruno, avec une escouade de gens de police dévoués au comte,

était en réserve à deux cents pas; le comte lui-même était caché dans

une petite maison tout près du lieu où la duchesse attendait. Il n’eût

pas hésité, s’il l’eût fallu, à mettre l’épée à la main avec quelques

officiers à demi-solde, ses amis intimes; il se regardait comme obligé

de sauver la vie à Fabrice, qui lui semblait grandement exposé, et qui

jadis eût eu sa grâce signée du prince, si lui Mosca n’eût eu la sottise

de vouloir éviter une sottise écrite au souverain.

Depuis minuit la duchesse, entourée d’hommes armés jusqu’aux dents,

errait dans un profond silence devant les remparts de la citadelle; elle

ne pouvait rester en place, elle pensait qu’elle aurait à combattre pour

enlever Fabrice à des gens qui le poursuivraient. Cette imagination

ardente avait pris cent précautions, trop longues à détailler ici, et

d’une imprudence incroyable. On a calculé que plus de quatre-vingts

agents étaient sur pied cette nuit-là, s’attendant à se battre pour

quelque chose d’extraordinaire. Par bonheur, Ferrante et Ludovic étaient

à la tête de tout cela, et le ministre de la police n’était pas hostile;

mais le comte lui-même remarqua que la duchesse ne fut trahie par

personne, et qu’il ne sut rien comme ministre.

La duchesse perdit la tête absolument en revoyant Fabrice; elle le

serrait convulsivement dans ses bras, puis fut au désespoir en se voyant

couverte de sang: c’était celui des mains de Fabrice; elle le crut

dangereusement blessé. Aidée d’un de ses gens, elle lui ôtait son habit

pour le panser, lorsque Ludovic, qui, par bonheur, se trouvait là, mit

d’autorité la duchesse et Fabrice dans une des petites voitures qui

étaient cachées dans un jardin près de la porte de la ville, et l’on

partit ventre à terre pour aller passer le Pô près de Sacca. Ferrante,

avec vingt hommes bien armés, faisait l’arrière-garde, et avait promis

sur sa tête d’arrêter la poursuite. Le comte, seul et à pied, ne quitta

les environs de la citadelle que deux heures plus tard, quand il vit que

rien ne bougeait. «Me voici en haute trahison!» se disait-il ivre de

joie.

Ludovic eut l’idée excellente de placer dans une voiture un jeune

chirurgien attaché à la maison de la duchesse, et qui avait beaucoup de

la tournure de Fabrice.

--Prenez la fuite, lui dit-il, du côté de Bologne; soyez fort maladroit,

tâchez de vous faire arrêter; alors coupez-vous dans vos réponses, et

enfin avouez que vous êtes Fabrice del Dongo; surtout gagnez du temps.

Mettez de l’adresse à être maladroit, vous en serez quitte pour un mois

de prison, et Madame vous donnera 50 sequins.

--Est-ce qu’on songe à l’argent quand on sert Madame?

Il partit, et fut arrêté quelques heures plus tard, ce qui causa une

joie bien plaisante au général Fabio Conti et à Rassi, qui, avec le

danger de Fabrice, voyait s’envoler sa baronnie.

L’évasion ne fut connue à la citadelle que sur les six heures du matin,

et ce ne fut qu’à dix qu’on osa en instruire le prince. La duchesse

avait été si bien servie que, malgré le profond sommeil de Fabrice,

qu’elle prenait pour un évanouissement mortel, ce qui fit que trois fois

elle fit arrêter la voiture, elle passait le Pô dans une barque comme

quatre heures sonnaient. Il y avait des relais sur la rive gauche; on

fit encore deux lieues avec une extrême rapidité, puis on fut arrêté

plus d’une heure pour la vérification des passeports. La duchesse en

avait de toutes les sortes pour elle et pour Fabrice; mais elle était

folle ce jour-là, elle s’avisa de donner dix napoléons au commis de la

police autrichienne, et de lui prendre la main en fondant en larmes.

Ce commis, fort effrayé, recommença l’examen. On prit la poste; la

duchesse payait d’une façon si extravagante, que partout elle excitait

les soupçons en ce pays où tout étranger est suspect. Ludovic lui vint

encore en aide; il dit que Mme la duchesse était folle de douleur,

à cause de la fièvre continue du jeune comte Mosca, fils du premier

ministre de Parme, qu’elle emmenait avec elle consulter les médecins de

Pavie.

Ce ne fut qu’à dix lieues par-delà le Pô que le prisonnier se réveilla

tout à fait, il avait une épaule luxée et force écorchures. La duchesse

avait encore des façons si extraordinaires que le maître d’une auberge

de village, où l’on dîna, crut avoir affaire à une princesse du sang

impérial, et allait lui faire rendre les honneurs qu’il croyait lui

être dus, lorsque Ludovic dit à cet homme que la princesse le ferait

immanquablement mettre en prison s’il s’avisait de faire sonner les

cloches.

Enfin, sur les six heures du soir, on arriva au territoire piémontais.

Là seulement Fabrice était en toute sûreté; on le conduisit dans un

petit village écarté de la grande route; on pansa ses mains, et il

dormit encore quelques heures.

Ce fut dans ce village que la duchesse se livra à une action non

seulement horrible aux yeux de la morale, mais qui fut encore bien

funeste à la tranquillité du reste de sa vie. Quelques semaines avant

l’évasion de Fabrice, et un jour que tout Parme était allé à la porte de

la citadelle pour tâcher de voir dans la cour l’échafaud qu’on dressait

en son honneur, la duchesse avait montré à Ludovic, devenu le factotum

de sa maison, le secret au moyen duquel on faisait sortir d’un petit

cadre de fer, fort bien caché, une des pierres formant le fond du fameux

réservoir d’eau du palais Sanseverina, ouvrage du treizième siècle, et

dont nous avons parlé. Pendant que Fabrice dormait dans la trattoria de

ce petit village, la duchesse fit appeler Ludovic; il la crut devenue

folle, tant les regards qu’elle lui lançait étaient singuliers.

--Vous devez vous attendre, lui dit-elle, que je vais vous donner

quelques milliers de francs: eh bien! non; je vous connais, vous êtes

un poète, vous auriez bientôt mangé cet argent. Je vous donne la petite

terre de la Ricciarda, à une lieue de Casal-Maggiore.

Ludovic se jeta à ses pieds fou de joie, et protestant avec l’accent du

cœur que ce n’était point pour gagner de l’argent qu’il avait contribué

à sauver monsignore Fabrice; qu’il l’avait toujours aimé d’une façon

particulière depuis qu’il avait eu l’honneur de le conduire une fois

en sa qualité de troisième cocher de Madame. Quand cet homme, qui

réellement avait du cœur, crut avoir assez occupé de lui une aussi

grande dame, il prit congé; mais elle, avec des yeux étincelants, lui

dit:

--Restez.

Elle se promenait sans mot dire dans cette chambre de cabaret, regardant

de temps à autre Ludovic avec des yeux incroyables. Enfin cet homme,

voyant que cette étrange promenade ne prenait point de fin, crut devoir

adresser la parole à sa maîtresse.

--Madame m’a fait un don tellement exagéré, tellement au-dessus de

tout ce qu’un pauvre homme tel que moi pouvait s’imaginer, tellement

supérieur surtout aux faibles services que j’ai eu l’honneur de rendre,

que je crois en conscience ne pas pouvoir garder sa terre de la

Ricciarda. J’ai l’honneur de rendre cette terre à Madame, et de la prier

de m’accorder une pension de quatre cents francs.

--Combien de fois en votre vie, lui dit-elle avec la hauteur la plus

sombre, combien de fois avez-vous ouï dire que j’avais déserté un projet

une fois énoncé par moi?

Après cette phrase, la duchesse se promena encore durant quelques

minutes; puis, s’arrêtant tout à coup, elle s’écria:

--C’est par hasard et parce qu’il a su plaire à cette petite fille, que

la vie de Fabrice a été sauvée! S’il n’avait été aimable, il mourait.

Est-ce que vous pourrez me nier cela? dit-elle en marchant sur Ludovic

avec des yeux où éclatait la plus sombre fureur.

Ludovic recula de quelques pas et la crut folle, ce qui lui donna de

vives inquiétudes pour la propriété de sa terre de la Ricciarda.

--Eh bien! reprit la duchesse du ton le plus doux et le plus gai, et

changée du tout au tout, je veux que mes bons habitants de Sacca aient

une journée folle et de laquelle ils se souviennent longtemps. Vous

allez retourner à Sacca, avez-vous quelque objection? Pensez-vous courir

quelque danger?

--Peu de chose, Madame: aucun des habitants de Sacca ne dira jamais que

j’étais de la suite de monsignore Fabrice. D’ailleurs, si j’ose le dire

à Madame, je brûle de voir ma terre de la Ricciarda: il me semble si

drôle d’être propriétaire!

--Ta gaieté me plaît. Le fermier de la Ricciarda me doit, je pense,

trois ou quatre ans de son fermage: je lui fais cadeau de la moitié

de ce qu’il me doit, et l’autre moitié de tous ces arrérages, je te

la donne, mais à cette condition: tu vas aller à Sacca, tu diras

qu’après-demain est le jour de la fête d’une de mes patronnes, et,

le soir qui suivra ton arrivée, tu feras illuminer mon château de la

façon la plus splendide. N’épargne ni argent ni peine: songe qu’il

s’agit du plus grand bonheur de ma vie. De longue main j’ai préparé

cette illumination; depuis plus de trois ans j’ai réuni dans les caves

du château tout ce qui peut servir à cette noble fête; j’ai donné

en dépôt au jardinier toutes les pièces d’artifice nécessaires pour

un feu magnifique: tu le feras tirer sur la terrasse qui regarde le

Pô. J’ai quatre-vingt-neuf grands tonneaux de vin dans mes caves, tu

feras établir quatre-vingt-neuf fontaines de vin dans mon parc. Si le

lendemain il reste une bouteille de vin qui ne soit pas bue, je dirai

que tu n’aimes pas Fabrice. Quand les fontaines de vin, l’illumination

et le feu d’artifice seront bien en train, tu t’esquiveras prudemment,

car il est possible, et c’est mon espoir, qu’à Parme toutes ces belles

choses-là paraissent une insolence.

--C’est ce qui n’est pas possible seulement, c’est sûr; comme il

est certain aussi que le fiscal Rassi, qui a signé la sentence de

monsignore, en crèvera de rage. Et même... ajouta Ludovic avec timidité,

si Madame voulait faire plus de plaisir à son pauvre serviteur que de

lui donner la moitié des arrérages de la Ricciarda, elle me permettrait

de faire une petite plaisanterie à ce Rassi...

--Tu es un brave homme! s’écria la duchesse avec transport, mais je te

défends absolument de rien faire à Rassi; j’ai le projet de le faire

pendre en public, plus tard. Quant à toi, tâche de ne pas te faire

arrêter à Sacca, tout serait gâté si je te perdais.

--Moi, Madame! Quand j’aurai dit que je fête une des patronnes de

Madame, si la police envoyait trente gendarmes pour déranger quelque

chose, soyez sûre qu’avant d’être arrivés à la croix rouge qui est au

milieu du village, pas un d’eux ne serait à cheval. Ils ne se mouchent

pas du coude, non, les habitants de Sacca; tous contrebandiers finis et

qui adorent Madame.

--Enfin, reprit la duchesse d’un air singulièrement dégagé, si je donne

du vin à mes braves gens de Sacca, je veux inonder les habitants de

Parme; le même soir où mon château sera illuminé, prends le meilleur

cheval de mon écurie, cours à mon palais, à Parme, et ouvre le réservoir.

--Ah! l’excellente idée qu’a Madame! s’écria Ludovic, riant comme un

fou, du vin aux braves gens de Sacca, de l’eau aux bourgeois de Parme

qui étaient si sûrs, les misérables, que monsignore Fabrice allait être

empoisonné comme le pauvre L...

La joie de Ludovic n’en finissait point; la duchesse regardait avec

complaisance ses rires fous; il répétait sans cesse:

--Du vin aux gens de Sacca et de l’eau à ceux de Parme! Madame sait sans

doute mieux que moi que lorsqu’on vida imprudemment le réservoir, il y

a une vingtaine d’années, il y eut jusqu’à un pied d’eau dans plusieurs

des rues de Parme.

--Et de l’eau aux gens de Parme, répliqua la duchesse en riant. La

promenade devant la citadelle eût été remplie de monde si l’on eût

coupé le cou à Fabrice... Tout le monde l’appelle le grand coupable...

Mais, surtout, fais cela avec adresse, que jamais personne vivante ne

sache que cette inondation a été faite par toi, ni ordonnée par moi.

Fabrice, le comte lui-même, doivent ignorer cette folle plaisanterie...

Mais j’oubliais les pauvres de Sacca; va-t’en écrire une lettre à mon

homme d’affaires, que je signerai; tu lui diras que pour la fête de ma

sainte patronne il distribue cent sequins aux pauvres de Sacca et qu’il

t’obéisse en tout pour l’illumination, le feu d’artifice et le vin; que

le lendemain surtout il ne reste pas une bouteille pleine dans mes caves.

--L’homme d’affaires de Madame ne se trouvera embarrassé qu’en un point:

depuis cinq ans que Madame a le château, elle n’a pas laissé dix pauvres

dans Sacca.

--Et de l’eau pour les gens de Parme! reprit la duchesse en chantant.

Comment exécuteras-tu cette plaisanterie?

--Mon plan est tout fait: je pars de Sacca sur les neuf heures, à dix

et demie mon cheval est à l’auberge des Trois Ganaches, sur la route

de Casal-Maggiore et de ma terre de la Ricciarda; à onze heures je

suis dans ma chambre au palais, et à onze heures et un quart de l’eau

pour les gens de Parme, et plus qu’ils n’en voudront, pour boire à la

santé du grand coupable. Dix minutes plus tard je sors de la ville

par la route de Bologne. Je fais, en passant, un profond salut à la

citadelle, que le courage de monsignore et l’esprit de Madame viennent

de déshonorer; je prends un sentier dans la campagne, de moi bien connu,

et je fais mon entrée à la Ricciarda.

Ludovic leva les yeux sur la duchesse et fut effrayé: elle regardait

fixement la muraille nue à six pas d’elle et, il faut en convenir, son

regard était atroce. «Ah! ma pauvre terre! pensa Ludovic; le fait est

qu’elle est folle!» La duchesse le regarda et devina sa pensée.

--Ah! monsieur Ludovic le grand poète, vous voulez une donation par

écrit: courez me chercher une feuille de papier.

Ludovic ne se fit pas répéter cet ordre, et la duchesse écrivit de sa

main une longue reconnaissance antidatée d’un an, et par laquelle elle

déclarait avoir reçu, de Ludovic San Micheli la somme de 80 000 francs,

et lui avoir donné en gage la terre de la Ricciarda. Si après douze mois

révolus la duchesse n’avait pas rendu lesdits 80 000 francs à Ludovic,

la terre de la Ricciarda resterait sa propriété.

«Il est beau, se disait la duchesse, de donner à un serviteur fidèle le

tiers à peu près de ce qui me reste pour moi-même.»

--Ah çà! dit la duchesse à Ludovic, après la plaisanterie du réservoir,

je ne te donne que deux jours pour te réjouir à Casal-Maggiore. Pour que

la vente soit valable, dis que c’est une affaire qui remonte à plus d’un

an. Reviens me rejoindre à Belgirate, et cela sans le moindre délai;

Fabrice ira peut-être en Angleterre où tu le suivras.

Le lendemain de bonne heure la duchesse et Fabrice étaient à Belgirate.

On s’établit dans ce village enchanteur; mais un chagrin mortel

attendait la duchesse sur ce beau lac. Fabrice était entièrement changé;

dès les premiers moments où il s’était réveillé de son sommeil, en

quelque sorte léthargique, après sa fuite, la duchesse s’était aperçue

qu’il se passait en lui quelque chose d’extraordinaire. Le sentiment

profond par lui caché avec beaucoup de soin était assez bizarre, ce

n’était rien moins que ceci: il était au désespoir d’être hors de

prison. Il se gardait bien d’avouer cette cause de sa tristesse, elle

eût amené des questions auxquelles il ne voulait pas répondre.

--Mais quoi! lui disait la duchesse étonnée, cette horrible sensation

lorsque la faim te forçait à te nourrir, pour ne pas tomber, d’un de ces

mets détestables fournis par la cuisine de la prison, cette sensation,

y a-t-il ici quelque goût singulier, est-ce que je m’empoisonne en cet

instant, cette sensation ne te fait pas horreur?

--Je pensais à la mort, répondait Fabrice, comme je suppose qu’y pensent

les soldats: c’était une chose possible que je pensais bien éviter par

mon adresse.

Ainsi quelle inquiétude, quelle douleur pour la duchesse! Cet être

adoré, singulier, vif, original, était désormais sous ses yeux en proie

à une rêverie profonde; il préférait la solitude même au plaisir de

parler de toutes choses, et à cœur ouvert, à la meilleure amie qu’il eût

au monde. Toujours il était bon, empressé, reconnaissant auprès de la

duchesse, il eût comme jadis donné cent fois sa vie pour elle; mais son

âme était ailleurs. On faisait souvent quatre ou cinq lieues sur ce lac

sublime sans se dire une parole. La conversation, l’échange de pensées

froides désormais possible entre eux, eût peut-être semblé agréable à

d’autres: mais eux se souvenaient encore, la duchesse surtout, de ce

qu’était leur conversation avant ce fatal combat avec Giletti qui les

avait séparés. Fabrice devait à la duchesse l’histoire des neuf mois

passés dans une horrible prison, et il se trouvait que sur ce séjour il

n’avait à dire que des paroles brèves et incomplètes.

«Voilà ce qui devait arriver tôt ou tard, se disait la duchesse avec une

tristesse sombre. Le chagrin m’a vieillie, ou bien il aime réellement,

et je n’ai plus que la seconde place dans son cœur.» Avilie, atterrée

par ce plus grand des chagrins possibles, la duchesse se disait

quelquefois: «Si le ciel voulait que Ferrante fût devenu tout à fait fou

ou manquât de courage, il me semble que je serais moins malheureuse.»

Dès ce moment ce demi-remords empoisonna l’estime que la duchesse avait

pour son propre caractère. «Ainsi, se disait-elle avec amertume, je me

repens d’une résolution prise: Je ne suis donc plus une del Dongo!

«Le ciel l’a voulu, reprenait-elle: Fabrice est amoureux, et de quel

droit voudrais-je qu’il ne fût pas amoureux? Une seule parole d’amour

véritable a-t-elle jamais été échangée entre nous?»

Cette idée si raisonnable lui ôta le sommeil, et enfin ce qui montrait

que la vieillesse et l’affaiblissement de l’âme étaient arrivées pour

elle avec la perspective d’une illustre vengeance, elle était cent

fois plus malheureuse à Belgirate qu’à Parme. Quant à la personne qui

pouvait causer l’étrange rêverie de Fabrice, il n’était guère possible

d’avoir des doutes raisonnables: Clélia Conti, cette fille si pieuse,

avait trahi son père puisqu’elle avait consenti à enivrer la garnison,

et jamais Fabrice ne parlait de Clélia! «Mais, ajoutait la duchesse

se frappant la poitrine avec désespoir, si la garnison n’eût pas été

enivrée, toutes mes inventions, tous mes soins devenaient inutiles;

ainsi c’est elle qui l’a sauvé!»

C’était avec une extrême difficulté que la duchesse obtenait de Fabrice

des détails sur les événements de cette nuit, «qui, se disait la

duchesse, autrefois eût formé entre nous le sujet d’un entretien sans

cesse renaissant! Dans ces temps fortunés, il eût parlé tout un jour

et avec une verve et une gaieté sans cesse renaissantes sur la moindre

bagatelle que je m’avisais de mettre en avant.»

Comme il fallait tout prévoir, la duchesse avait établi Fabrice au port

de Locarno, ville suisse à l’extrémité du lac Majeur. Tous les jours

elle allait le prendre en bateau pour de longues promenades sur le lac.

Eh bien! une fois qu’elle s’avisa de monter chez lui, elle trouva sa

chambre tapissée d’une quantité de vues de la ville de Parme qu’il avait

fait venir de Milan ou de Parme même, pays qu’il aurait dû tenir en

abomination. Son petit salon, changé en atelier, était encombré de tout

l’appareil d’un peintre à l’aquarelle, et elle le trouva finissant une

troisième vue de la tour Farnèse et du palais du gouverneur.

--Il ne te manque plus, lui dit-elle d’un air piqué, que de faire de

souvenir le portrait de cet aimable gouverneur qui voulait seulement

t’empoisonner. Mais j’y songe, continua la duchesse, tu devrais lui

écrire une lettre d’excuses d’avoir pris la liberté de te sauver et de

donner un ridicule à sa citadelle.

La pauvre femme ne croyait pas dire si vrai: à peine arrivé en lieu

de sûreté, le premier soin de Fabrice avait été d’écrire au général

Fabio Conti une lettre parfaitement polie et dans un certain sens bien

ridicule; il lui demandait pardon de s’être sauvé, alléguant pour

excuse qu’il avait pu croire que certain subalterne de la prison avait

été chargé de lui administrer du poison. Peu lui importait ce qu’il

écrivait, Fabrice espérait que les yeux de Clélia verraient cette

lettre, et sa figure était couverte de larmes en l’écrivant. Il la

termina par une phrase bien plaisante: il osait dire que, se trouvant en

liberté, souvent il lui arrivait de regretter sa petite chambre de la

tour Farnèse. C’était là la pensée capitale de sa lettre, il espérait

que Clélia la comprendrait. Dans son humeur écrivante, et dans l’espoir

d’être lu par quelqu’un, Fabrice adressa des remerciements à don Cesare,

ce bon aumônier qui lui avait prêté des livres de théologie. Quelques

jours plus tard, Fabrice engagea le petit libraire de Locarno à faire le

voyage de Milan, où ce libraire, ami du célèbre bibliomane Reina, acheta

les plus magnifiques éditions qu’il pût trouver des ouvrages prêtés par

don Cesare. Le bon aumônier reçut ces livres et une belle lettre qui

lui disait que, dans des moments d’impatience, peut-être pardonnables

à un pauvre prisonnier, on avait chargé les marges de ces livres de

notes ridicules. On le suppliait en conséquence de les remplacer dans

sa bibliothèque par les volumes que la plus vive reconnaissance se

permettait de lui présenter.

Fabrice était bien bon de donner le simple nom de notes aux griffonnages

infinis dont il avait chargé les marges d’un exemplaire in-folio des

œuvres de saint Jérôme. Dans l’espoir qu’il pourrait renvoyer ce livre

au bon aumônier, et l’échanger contre un autre, il avait écrit jour par

jour sur les marges un journal fort exact de tout ce qui lui arrivait

en prison; les grands événements n’étaient autre chose que des extases

d’amour divin(ce mot divin en remplaçait un autre qu’on n’osait écrire).

Tantôt cet amour divin conduisait le prisonnier à un profond désespoir,

d’autres fois une voix entendue à travers les airs rendait quelque

espérance et causait des transports de bonheur. Tout cela, heureusement,

était écrit avec une encre de prison, formée de vin, de chocolat et de

suie, et don Cesare n’avait fait qu’y jeter un coup d’œil en replaçant

dans sa bibliothèque le volume de saint Jérôme. S’il en avait suivi les

marges, il aurait vu qu’un jour le prisonnier, se croyant empoisonné,

se félicitait de mourir à moins de quarante pas de distance de ce qu’il

avait aimé le mieux dans ce monde. Mais un autre œil que celui du bon

aumônier avait lu cette page depuis la fuite. Cette belle idée: Mourir

près de ce qu’on aime! exprimée de cent façons différentes, était suivie

d’un sonnet où l’on voyait que l’âme séparée, après des tourments

atroces, de ce corps fragile qu’elle avait habité pendant vingt-trois

ans, poussée par cet instinct de bonheur naturel à tout ce qui exista

une fois, ne remonterait pas au ciel se mêler aux chœurs des anges

aussitôt qu’elle serait libre et dans le cas où le jugement terrible

lui accorderait le pardon de ses péchés mais que, plus heureuse après

la mort qu’elle n’avait été durant la vie, elle irait à quelques pas de

la prison, où si longtemps elle avait gémi, se réunir à tout ce qu’elle

avait aimé au monde. Et ainsi, disait le dernier vers du sonnet, j’aurai

trouvé mon paradis sur la terre.

Quoiqu’on ne parlât de Fabrice à la citadelle de Parme que comme d’un

traître infâme qui avait violé les devoirs les plus sacrés, toutefois le

bon prêtre don Cesare fut ravi par la vue des beaux livres qu’un inconnu

lui faisait parvenir; car Fabrice avait eu l’attention de n’écrire que

quelques jours après l’envoi, de peur que son nom ne fît renvoyer tout

le paquet avec indignation. Don Cesare ne parla point de cette attention

à son frère, qui entrait en fureur au seul nom de Fabrice; mais depuis

la fuite de ce dernier, il avait repris toute son ancienne intimité avec

son aimable nièce; et comme il lui avait enseigné jadis quelques mots

de latin, il lui fit voir les beaux ouvrages qu’il recevait. Tel avait

été l’espoir du voyageur. Tout à coup Clélia rougit extrêmement, elle

venait de reconnaître l’écriture de Fabrice. De grands morceaux fort

étroits de papier jaune étaient placés en guise de signets en divers

endroits du volume. Et comme il est vrai de dire qu’au milieu des plats

intérêts d’argent, et de la froideur décolorée des pensées vulgaires qui

remplissent notre vie, les démarches inspirées par une vraie passion

manquent rarement de produire leur effet; comme si une divinité propice

prenait le soin de les conduire par la main, Clélia, guidée par cet

instinct et par la pensée d’une seule chose au monde, demanda à son

oncle de comparer l’ancien exemplaire de saint Jérôme avec celui qu’il

venait de recevoir. Comment dire son ravissement au milieu de la sombre

tristesse où l’absence de Fabrice l’avait plongée, lorsqu’elle trouva

sur les marges de l’ancien saint Jérôme le sonnet dont nous avons parlé,

et les mémoires, jour par jour, de l’amour qu’on avait senti pour elle!

Dès le premier jour elle sut le sonnet par cœur; elle le chantait,

appuyée sur sa fenêtre, devant la fenêtre désormais solitaire, où elle

avait vu si souvent une petite ouverture se démasquer dans l’abat-jour.

Cet abat-jour avait été démonté pour être placé sur le bureau du

tribunal et servir de pièce de conviction dans un procès ridicule que

Rassi instruisait contre Fabrice, accusé du crime de s’être sauvé, ou,

comme disait le fiscal en riant lui-même, de s’être dérobé à la clémence

d’un prince magnanime!

Chacune des démarches de Clélia était pour elle l’objet d’un vif

remords, et depuis qu’elle était malheureuse les remords étaient plus

vifs. Elle cherchait à apaiser un peu les reproches qu’elle s’adressait,

en se rappelant le vœu de ne jamais revoir Fabrice, fait par elle à la

Madone lors du demi-empoisonnement du général, et depuis chaque jour

renouvelé.

Son père avait été malade de l’évasion de Fabrice, et, de plus, il avait

été sur le point de perdre sa place, lorsque le prince, dans sa colère,

destitua tous les geôliers de la tour Farnèse, et les fit passer comme

prisonniers dans la prison de la ville. Le général avait été sauvé en

partie par l’intercession du comte Mosca, qui aimait mieux le voir

enfermé au sommet de sa citadelle, que rival actif et intrigant dans les

cercles de la cour.

Ce fut pendant les quinze jours que dura l’incertitude relativement à la

disgrâce du général Fabio Conti, réellement malade, que Clélia eut le

courage d’exécuter le sacrifice qu’elle avait annoncé à Fabrice. Elle

avait eu l’esprit d’être malade le jour des réjouissances générales,

qui fut aussi celui de la fuite du prisonnier, comme le lecteur s’en

souvient peut-être; elle fut malade aussi le lendemain, et, en un mot,

sut si bien se conduire, qu’à l’exception du geôlier Grillo, chargé

spécialement de la garde de Fabrice, personne n’eut de soupçons sur sa

complicité, et Grillo se tut.

Mais aussitôt que Clélia n’eut plus d’inquiétudes de ce côté, elle fut

plus cruellement agitée encore par ses justes remords. «Quelle raison au

monde, se disait-elle, peut diminuer le crime d’une fille qui trahit son

père?»

Un soir, après une journée passée presque tout entière à la chapelle et

dans les larmes, elle pria son oncle, don Cesare, de l’accompagner chez

le général, dont les accès de fureur l’effrayaient d’autant plus, qu’à

tout propos il y mêlait des imprécations contre Fabrice, cet abominable

traître.

Arrivée en présence de son père, elle eut le courage de lui dire que si

toujours elle avait refusé de donner la main au marquis Crescenzi, c’est

qu’elle ne sentait aucune inclination pour lui, et qu’elle était assurée

de ne point trouver le bonheur dans cette union. A ces mots, le général

entra en fureur; et Clélia eut assez de peine à reprendre la parole.

Elle ajouta que si son père, séduit par la grande fortune du marquis,

croyait devoir lui donner l’ordre précis de l’épouser, elle était prête

à obéir. Le général fut tout étonné de cette conclusion, à laquelle il

était loin de s’attendre; il finit pourtant par s’en réjouir. «Ainsi,

dit-il à son frère, je ne serai pas réduit à loger dans un second étage,

si ce polisson de Fabrice me fait perdre ma place par son mauvais

procédé.»

Le comte Mosca ne manquait pas de se montrer profondément scandalisé de

l’évasion de ce mauvais sujet de Fabrice, et répétait dans l’occasion

la phrase inventée par Rassi sur le plat procédé de ce jeune homme,

fort vulgaire d’ailleurs, qui s’était soustrait à la clémence du

prince. Cette phrase spirituelle, consacrée par la bonne compagnie, ne

prit point dans le peuple. Laissé à son bon sens, et tout en croyant

Fabrice fort coupable, il admirait la résolution qu’il avait fallu

pour se lancer d’un mur si haut. Pas un être de la cour n’admira ce

courage. Quant à la police, fort humiliée de cet échec, elle avait

découvert officiellement qu’une troupe de vingt soldats gagnés par

les distributions d’argent de la duchesse, cette femme si atrocement

ingrate, et dont on ne prononçait plus le nom qu’avec un soupir, avaient

tendu à Fabrice quatre échelles liées ensemble, et de quarante-cinq

pieds de longueur chacune: Fabrice ayant tendu une corde qu’on avait

liée aux échelles n’avait eu que le mérite fort vulgaire d’attirer

ces échelles à lui. Quelques libéraux connus par leur imprudence, et

entre autres le médecin C***, agent payé directement par le prince,

ajoutaient, mais en se compromettant, que cette police atroce avait eu

la barbarie de faire fusiller huit des malheureux soldats qui avaient

facilité la fuite de cet ingrat Fabrice. Alors il fut blâmé même des

libéraux véritables, comme ayant causé par son imprudence la mort de

huit pauvres soldats. C’est ainsi que les petits despotismes réduisent à

rien la valeur de l’opinion 7.

La Chartreuse De Parme · 第 27 / 35 题