Que votre aveuglement a pour moi d'injustice!

Pour épargner vos maux j'augmente mon supplice,

Je souffre, et c'est pour vous que j'ose m'imposer

La gêne de souffrir et de le déguiser.

Tout ce que vous sentez, je le sens dans mon âme; 345

J'ai mêmes déplaisirs, comme j'ai même flamme;

J'ai mêmes désespoirs[809]; mais je sais les cacher,

Et paroître insensible afin de moins toucher.

Faites à vos desirs pareille violence,

Retenez-en l'éclat, sauvez-en l'apparence: 350

Au péril qui nous presse immolez le dehors,

Et pour vous faire aimer montrez d'autres transports.

Je ne vous défends point une douleur muette,

Pourvu que votre front[810] n'en soit point l'interprète,

Et que de votre cœur vos yeux indépendants 355

Triomphent comme moi des troubles du dedans.

Suivez, passez l'exemple, et portez à Camille

Un visage content, un visage tranquille,

Qui lui laisse accepter ce que vous offrirez,

Et ne démente rien de ce que vous direz. 360

OTHON.

Hélas! Madame, hélas! que pourrai-je lui dire?

PLAUTINE.

Il y va de ma vie, il y va de l'empire;

Réglez-vous là-dessus. Le temps se perd, Seigneur.

Adieu: donnez la main, mais gardez-moi le cœur;

Ou si c'est trop pour moi, donnez et l'un et l'autre, 365

Emportez mon amour et retirez le vôtre;

Mais dans ce triste état si je vous fais pitié,

Conservez-moi toujours l'estime et l'amitié;

Et n'oubliez jamais, quand vous serez le maître,

Que c'est moi qui vous force et qui vous aide à l'être[811]. 370

OTHON, seul[812].

Que ne m'est-il permis d'éviter par ma mort

Les barbares rigueurs d'un si cruel effort!

FIN DU PREMIER ACTE.

[779] Le père d'Othon avait été consul, son aïeul préteur. Voyez

Tacite, _Histoires_, livre II, chapitre L.

[780] Vinius fut consul avec Galba, du 1er an 15 janvier de l'an

69 avant Jésus-Christ. Il y eut cette année quinze consuls.

[781] _Var._ Mais quand ce potentat se laisse gouverner. (1665)

[782] _Var._ N'ont pour raisons d'État que leurs propres

affaires. (1665-68)

[783] La Lusitanie, dont Othon était alors gouverneur. Voyez

Tacite, _Histoires_, livre I, chapitre XIII, et Plutarque, _Vie

de Galba_, chapitre XX.

[784] «D'avides esclaves dévoraient à l'envi une fortune

soudaine, et se hâtaient comme ayant pour maître un vieillard.»

_Servorum manus subitis avidæ, et tanquam apud senem

festinantes._ (Tacite, _Histoires_, livre I, chapitre VII.)

[785] Nymphidius Sabinus, préfet de Rome sous Néron, tenta de se

faire proclamer empereur et fut tué par les prétoriens l'an 68 de

Jésus-Christ. Voyez Tacite, _Histoires_, livre I, chapitre V, et

surtout Plutarque, _Vie de Galba_, chapitre XIV.

[786] Les éditions de 1665 et de 1666 portent _Tarquilian_, pour

_Turpilian_. Dans Plutarque (_Vie de Galba_, chapitre XV), le nom

est _Tertulianus_.

[787] Tous ces meurtres, et d'autres encore, sont vivement

énumérés chez Tacite, dans le discours qu'Othon adresse aux

troupes pour se faire proclamer empereur: _His auspiciis urbem

ingressus, quam gloriam ad principatum attulit, nisi occisi

Obultronii Sabini et Cornelii Marcelli in Hispania, Betui

Chilonis in Gallia, Fonteii Capitonis in Germania, Clodii Macri

in Africa, Cingonii[787-a] in via, Turpiliani in urbe, Nymphidii in

castris?_ (_Histoires_, livre I, chapitre XXXVII.)

[787-a] _Var._ Et choisis Vinius dans cette défiance. (1666)

[788] Voyez ci-dessus, p. 574, note 776.

[789] Cingonius Varro.

[790] _Divertir_, détourner.

[791] L'édition de 1692 a remplacé _s'en ouvrir_ par _s'en fier_,

et au vers suivant, _ce que j'en croi_ par _ce que je croi_.

[792] On lit: «_sur_ ce choix,» dans l'édition de 1692, et au

vers suivant: _n'en proposeroient_, pour _n'en proposeront_.

[793] Voltaire met ce vers dans la bouche d'Othon et le rattache

à la scène précédente, sans considérer qu'Othon dit _tu_ et non

_vous_, à Albin.

[794] Tel est le texte de toutes les éditions publiées du vivant

de l'auteur; c'est aussi celui de Voltaire (1764). Thomas

Corneille (1692) a remplacé «la famille» par «ma famille.»

[795] _Var._ Qui consiste en devoirs dont s'empresse un amant.

(1666)

[796] Dans l'édition de 1692: «Rompre ce qui me perd.» Ici encore

Voltaire a gardé le vrai texte de Corneille.

[797] Par une singulière erreur, toutes les éditions publiées du

vivant de Corneille, excepté celle de 1666, donnent _Et que_,

pour _Et qui_. Quatre vers plus loin, les impressions de 1668 et

de 1682 portent: «que _vous_ feroit,» pour «que _nous_ feroit.»

[798] L'édition de 1692 a changé _dont nous nous regardons_ en

_que nous nous regardons_; et sept vers plus loin, _Qui n'aura

pas loisir_ en _Qui n'aura pas le temps_. Voltaire a adopté cette

dernière correction. L'édition de 1682 avait aussi ajouté

l'article, mais en laissant _loisir_, ce qui fait un vers faux:

«_Qui n'aura pas le loisir._»

[799] Vinius, Laco (_Lacus_) et Icélus (_Martian_) «s'étaient

séparés, pour le choix d'un héritier de l'empire, en deux

factions rivales. Vinius agissait pour Othon; Laco et Icélus

d'intelligence le repoussaient plutôt qu'ils n'en soutenaient un

autre.» (Tacite, _Histoires_, livre I, chapitre XIII.)

«Quelques-uns ont cru, ajoute Tacite au chapitre suivant, que le

choix de Pison fut arraché à Galba par Laco.»

[800] Voyez Tacite, _Histoires_, livre I, chapitre XIII.

[801] _Mox suspectum in eadem Poppæa, in provinciam Lusitaniam,

specie legationis seposuit._ (Tacite, _Histoires_, livre I,

chapitre XIII.)

[802] _Var._ C'est.... je n'ose le dire. Il est d'autres

Romains[802-a]. (1665-68)

[802-a] Voltaire a adopté cette variante.

[803] On lit dans l'édition de 1692: «Je n'en veux _point_ juger.

[804] Fils d'Agrippa et de Julie, fille d'Auguste. Celui-ci

l'avait relégué dans l'île de Planasie, où Tibère le fit égorger.

«Ce fut, dit Tacite (_Annales_, livre I, chapitre VI), le coup

d'essai du monarque.»

[805] Britannicus.

[806] L'édition de 1692 porte: «_un_ mortel déshonneur;» et un

peu plus bas, au vers 319: «que je _dise_ à mon tour.» Voltaire a

changé aussi _die_ en _dise_.

[807] Voyez ci-dessus, p. 568.

[808] Voltaire (1764) a substitué «son cœur» à «ce cœur.»

[809] Voltaire (1764) a mis «même désespoir,» au singulier.

Thomas Corneille (1692) l'avait mis sur la voie par une faute

typographique; son texte est: «même désespoirs.» Dans

l'impression de 1666 il y a une autre faute qui invitait aussi à

ce changement du pluriel en singulier:

J'ai mêmes désespoirs, mais je sais le cacher.

[810] L'impression de 1665 donne par erreur: «notre front,» pour

«votre front.»

[811] «Je remarque que Plautine conseille ici à Othon précisément

la même chose qu'Atalide à Bajazet; mais quelle différence de

situation, de sentiments et de style!» (_Voltaire._)--Voyez

_Bajazet_, acte II, scène V.

[812] Le mot _seul_ manque dans les éditions de 1665 et de 1666.

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

PLAUTINE, FLAVIE.

PLAUTINE.

Dis-moi donc, lorsque Othon s'est offert à Camille,

A-t-il paru contraint? a-t-elle été facile?

Son hommage auprès d'elle a-t-il eu plein effet? 375

Comment l'a-t-elle pris, et comment l'a-t-il fait[813]?

FLAVIE.

J'ai tout vu; mais enfin votre humeur curieuse

A vous faire un supplice est trop ingénieuse.

Quelque reste d'amour qui vous parle d'Othon,

Madame, oubliez-en, s'il se peut, jusqu'au nom. 380

Vous vous êtes vaincue en faveur de sa gloire,

Goûtez un plein triomphe après votre victoire:

Le dangereux récit que vous me commandez

Est un nouveau combat où vous vous hasardez.

Votre âme n'en est pas encor si détachée 385

Qu'il puisse aimer ailleurs sans qu'elle en soit touchée.

Prenez moins d'intérêt à l'y voir réussir,

Et fuyez le chagrin de vous en éclaircir.

PLAUTINE.

Je le force moi-même à se montrer volage;

Et regardant son change ainsi que mon ouvrage, 390

J'y prends un intérêt qui n'a rien de jaloux:

Qu'on l'accepte, qu'il règne, et tout m'en sera doux.

FLAVIE.

J'en doute; et rarement une flamme si forte

Souffre qu'à notre gré ses ardeurs....

PLAUTINE.

Que t'importe?

Laisse-m'en le hasard; et sans dissimuler, 395

Dis de quelle manière il a su lui parler.

FLAVIE.

N'imputez donc qu'à vous si votre âme inquiète

En ressent malgré moi quelque gêne secrète.

Othon à la Princesse a fait un compliment,

Plus en homme de cour qu'en véritable amant. 400

Son éloquence accorte, enchaînant avec grâce

L'excuse du silence à celle de l'audace,

En termes trop choisis accusoit le respect

D'avoir tant retardé cet hommage suspect.

Ses gestes concertés, ses regards de mesure 405

N'y laissoient aucun mot aller à l'aventure:

On ne voyoit que pompe en tout ce qu'il peignoit;

Jusque dans ses soupirs la justesse régnoit,

Et suivoit pas à pas un effort de mémoire

Qu'il étoit plus aisé d'admirer que de croire. 410

Camille sembloit même assez de cet avis;

Elle auroit mieux goûté des discours moins suivis:

Je l'ai vu dans ses yeux; mais cette défiance

Avoit avec son cœur trop peu d'intelligence.

De ses justes soupçons ses souhaits indignés 415

Les ont tout aussitôt détruits ou dédaignés:

Elle a voulu tout croire; et quelque retenue

Qu'ait su garder l'amour dont elle est prévenue,

On a vu, par ce peu qu'il laissoit échapper,

Qu'elle prenoit plaisir à se laisser tromper; 420

Et que si quelquefois l'horreur de la contrainte

Forçoit le triste Othon à soupirer sans feinte,

Soudain l'avidité de régner sur son cœur

Imputoit à l'amour ces soupirs de douleur.

PLAUTINE.

Et sa réponse enfin?

FLAVIE.

Elle a paru civile; 425

Mais la civilité n'est qu'amour en Camille,

Comme en Othon l'amour n'est que civilité.

PLAUTINE.

Et n'a-t-elle rien dit de sa légèreté,

Rien de la foi qu'il semble avoir si mal gardée?

FLAVIE.

Elle a su rejeter cette fâcheuse idée, 430

Et n'a pas témoigné qu'elle sût seulement

Qu'on l'eût vu pour vos yeux soupirer un moment.

PLAUTINE.

Mais qu'a-t-elle promis?

FLAVIE.

Que son devoir fidèle

Suivroit ce que Galba voudroit ordonner d'elle;

Et de peur d'en trop dire et d'ouvrir trop son cœur, 435

Elle l'a renvoyé soudain vers l'Empereur.

Il lui parle à présent. Qu'en dites-vous, Madame,

Et de cet entretien que souhaite votre âme?

Voulez-vous qu'on l'accepte ou qu'il n'obtienne rien?

PLAUTINE.

Moi-même, à dire vrai, je ne le sais pas bien. 440

Comme des deux côtés le coup me sera rude,

J'aimerois à jouir de cette inquiétude,

Et tiendrais à bonheur le reste de mes jours

De n'en sortir jamais et de douter toujours.

FLAVIE.

Mais il faut se résoudre, et vouloir quelque chose. 445

PLAUTINE.

Souffre sans m'alarmer que le ciel en dispose:

Quand son ordre une fois en aura résolu,

Il nous faudra vouloir ce qu'il aura voulu.

Ma raison cependant cède Othon à l'empire:

Il est de mon honneur de ne m'en pas dédire; 450

Et soit ce grand souhait volontaire ou forcé,

Il est beau d'achever comme on a commencé.

Mais je vois Martian.

SCÈNE II.

MARTIAN, FLAVIE, PLAUTINE.

PLAUTINE.

Que venez-vous m'apprendre?

MARTIAN.

Que de votre seul choix l'empire va dépendre,

Madame.

PLAUTINE.

Quoi? Galba voudroit suivre mon choix! 455

MARTIAN.

Non; mais de son conseil nous ne sommes que trois,

Et si pour votre Othon vous voulez mon suffrage,

Je vous le viens offrir avec un humble hommage.

PLAUTINE.

Avec...?

MARTIAN.

Avec des vœux sincères et soumis,

Qui feront encor plus si l'espoir m'est permis. 460

PLAUTINE.

Quels vœux et quel espoir?

MARTIAN.

Cet important service,

Qu'un si profond respect vous offre en sacrifice....

PLAUTINE.

Eh bien! il remplira mes desirs les plus doux;

Mais pour reconnoissance enfin que voulez-vous?

MARTIAN.

La gloire d'être aimé.

PLAUTINE.

De qui?

MARTIAN.

De vous, Madame. 465

PLAUTINE.

De moi-même?

MARTIAN.

De vous: j'ai des yeux, et mon âme....

PLAUTINE.

Votre âme, en me faisant cette civilité,

Devroit l'accompagner de plus de vérité:

On n'a pas grande foi pour tant de déférence,

Lorsqu'on voit que la suite a si peu d'apparence. 470

L'offre sans doute est belle, et bien digne d'un prix,

Mais en le choisissant vous vous êtes mépris:

Si vous me connoissiez, vous feriez mieux paroître....

MARTIAN.

Hélas! mon mal ne vient que de vous trop connoître.

Mais vous-même, après tout, ne vous connoissez pas,

Quand vous croyez si peu l'effet de vos appas.

Si vous daigniez[814] savoir quel est votre mérite,

Vous ne douteriez point de l'amour qu'il excite.

Othon m'en sert de preuve: il n'avoit rien aimé,

Depuis que de Poppée il s'étoit vu charmé; 480

Bien que d'entre ses bras Néron l'eût enlevée,

L'image dans son cœur s'en étoit conservée;

La mort même, la mort n'avoit pu l'en chasser:

A vous seule étoit dû l'honneur de l'effacer.

Vous seule d'un coup d'œil emportâtes la gloire 485

D'en faire évanouir la plus douce mémoire,

Et d'avoir su réduire à de[815] nouveaux souhaits

Ce cœur impénétrable aux plus charmants objets;

Et vous vous étonnez que pour vous je soupire!

PLAUTINE.

Je m'étonne bien plus que vous me l'osiez dire; 490

Je m'étonne de voir qu'il ne vous souvient plus

Que l'heureux Martian fut l'esclave Icélus[816],

Qu'il a changé de nom sans changer de visage.

MARTIAN.

C'est ce crime du sort qui m'enfle le courage;

Lorsqu'en dépit de lui je suis ce que je suis, 495

On voit ce que je vaux, voyant ce que je puis.

Un pur hasard sans nous règle notre naissance;

Mais comme le mérite est en notre puissance,

La honte d'un destin qu'on vit mal assorti[817]

Fait d'autant plus d'honneur quand on en est sorti. 500

Quelque tache en mon sang que laissent mes ancêtres.

Depuis que nos Romains[818] ont accepté des maîtres,

Ces maîtres ont toujours fait choix de mes pareils

Pour les premiers emplois et les secrets conseils:

Ils ont mis en nos mains la fortune publique; 505

Ils ont soumis la terre à notre politique;

Patrobe, Polyclète, et Narcisse, et Pallas[819],

Ont déposé des rois et donné des États.

On nous enlève au trône au sortir de nos chaînes;

Sous Claude on vit Félix le mari de trois reines[820]; 510

Et quand l'amour en moi vous présente un époux,

Vous me traitez d'esclave, et d'indigne de vous!

Madame, en quelque rang que vous ayez pu naître,

C'est beaucoup que d'avoir l'oreille du grand maître.

Vinius est consul, et Lacus est préfet; 515

Je ne suis l'un ni l'autre, et suis plus en effet;

Et de ces consulats, et de ces préfectures,

Je puis, quand il me plaît, faire des créatures:

Galba m'écoute enfin; et c'est être aujourd'hui,

Quoique sans ces grands noms, le premier d'après lui.

PLAUTINE.

Pardonnez donc, Seigneur, si je me suis méprise:

Mon orgueil dans vos fers n'a rien qui l'autorise.

Je viens de me connoître, et me vois à mon tour

Indigne des honneurs qui suivent votre amour.

Avoir brisé ces fers fait un degré de gloire 525

Au-dessus des consuls, des préfets du prétoire;

Et si de cet amour je n'ose être le prix,

Le respect m'en empêche et non plus le mépris.

On m'avoit dit pourtant que souvent la nature

Gardoit en vos pareils sa première teinture, 530

Que ceux de nos Césars qui les ont écoutés

Ont tous souillé leurs noms par quelques lâchetés,

Et que pour dérober l'empire à cette honte

L'univers a besoin qu'un vrai héros y monte.

C'est ce qui me faisoit y souhaiter Othon; 535

Mais à ce que j'apprends ce souhait n'est pas bon.

Laissons-en faire aux Dieux, et faites-vous justice;

D'un cœur vraiment romain dédaignez le caprice.

Cent reines à l'envi vous prendront pour époux:

Félix en eut bien trois, et valoit moins que vous. 540

MARTIAN.

Madame, encore un coup, souffrez que je vous aime.

Songez que dans ma main j'ai le pouvoir suprême,

Qu'entre Othon et Pison mon suffrage incertain,

Suivant qu'il penchera, va faire un souverain.

Je n'ai fait jusqu'ici qu'empêcher l'hyménée 545

Qui d'Othon avec vous eût joint la destinée:

J'aurois pu hasarder quelque chose de plus;

Ne m'y contraignez point à force de refus.

Quand vous cédez Othon, me souffrir en sa place,

Peut-être ce sera faire plus d'une grâce; 550

Car de vous voir à lui ne l'espérez jamais.

SCÈNE III.

PLAUTINE, LACUS, MARTIAN, FLAVIE.

LACUS.

Madame, enfin Galba s'accorde à vos souhaits;

Et j'ai tant fait sur lui, que dès cette journée,

De vous avec Othon il consent l'hyménée.

PLAUTINE[821].

Qu'en dites-vous, Seigneur? Pourrez-vous bien souffrir

Cet hymen que Lacus de sa part vient m'offrir?

Le grand maître a parlé, voudrez-vous l'en dédire,

Vous qu'on voit après lui le premier de l'empire?

Dois-je me ravaler jusques à cet époux?

Ou dois-je par votre ordre aspirer jusqu'à vous? 560

LACUS.

Quel énigme[822] est-ce-ci, Madame?

PLAUTINE.

Sa grande âme

Me faisoit tout à l'heure un présent de sa flamme;

Il m'assuroit qu'Othon jamais ne m'obtiendroit,

Et disoit à demi qu'un refus nous perdroit.

Vous m'osez cependant assurer du contraire; 565

Et je ne sais pas bien quelle réponse y faire.

Comme en de certains temps il fait bon s'expliquer,

En d'autres il vaut mieux ne s'y point embarquer.

Grands ministres d'État, accordez-vous ensemble,

Et je pourrai vous dire après ce qui m'en semble. 570

SCÈNE IV.

LACUS, MARTIAN.

LACUS.

Vous aimez donc Plautine, et c'est là cette foi

Qui contre Vinius vous attachoit à moi?

MARTIAN.

Si les yeux de Plautine ont pour moi quelque charme,

Y trouvez-vous, Seigneur, quelque sujet d'alarme?

Le moment bienheureux qui m'en feroit l'époux 575

Réuniroit par moi Vinius avec vous.

Par là de nos trois cœurs l'amitié ressaisie,

En déracineroit et haine et jalousie.

Le pouvoir de tous trois, par tous trois affermi,

Auroit pour nœud commun son gendre en votre ami:

Et quoi que contre vous il osât entreprendre....

LACUS.

Vous seriez mon ami, mais vous seriez son gendre;

Et c'est un foible appui des intérêts de cour

Qu'une vieille amitié contre un nouvel amour.

Quoi que veuille exiger une femme adorée, 585

La résistance est vaine ou de peu de durée;

Elle choisit ses temps, et les choisit si bien,

Qu'on se voit hors d'état de lui refuser rien.

Vous-même êtes-vous sûr que ce nœud la retienne

D'ajouter, s'il le faut, votre perte à la mienne? 590

Apprenez que des cœurs séparés à regret

Trouvent de se rejoindre aisément le secret,

Othon n'a pas pour elle éteint toutes ses flammes[823];

Il sait comme aux maris on arrache les femmes;

Cet art sur son exemple est commun aujourd'hui, 595

Et son maître Néron l'avoit appris de lui.

Après tout, je me trompe, ou près de cette belle....

MARTIAN.

J'espère en Vinius, si je n'espère en elle;

Et l'offre pour Othon de lui donner ma voix

Soudain en ma faveur emportera son choix. 600

LACUS.

Quoi? vous nous donneriez vous-même Othon pour maître?

MARTIAN.

Et quel autre dans Rome est plus digne de l'être?

LACUS.

Ah! pour en être digne, il l'est, et plus que tous;

Mais aussi, pour tout dire, il en sait trop pour nous.

Il sait trop ménager ses vertus et ses vices. 605

Il étoit sous Néron de toutes ses délices;

Et la Lusitanie a vu ce même Othon

Gouverner en César et juger en Caton[824].

Tout favori dans Rome, et tout maître en province,

De lâche courtisan il s'y montra grand prince; 610

Et son âme ployant[825], attendant l'avenir,

Sait faire également sa cour, et la tenir.

Sous un tel souverain nous sommes peu de chose;

Son soin jamais sur nous tout à fait ne repose:

Sa main seule départ ses libéralités; 615

Son choix seul distribue États et dignités.

Du timon qu'il embrasse il se fait le seul guide[826],

Consulte et résout seul, écoute et seul décide,

Et quoique nos emplois puissent faire du bruit[827],

Sitôt qu'il nous veut perdre, un coup d'œil nous détruit.

Voyez d'ailleurs Galba, quel pouvoir il nous laisse,

En quel poste sous lui nous a mis sa foiblesse,

Nos ordres règlent tout, nous donnons, retranchons;

Rien n'est exécuté dès que nous l'empêchons:

Comme par un de nous il faut que tout s'obtienne, 625

Nous voyons notre cour plus grosse que la sienne;

Et notre indépendance iroit au dernier point,

Si l'heureux Vinius ne la partageoit point:

Notre unique chagrin est qu'il nous la dispute.

L'âge met cependant Galba près de sa chute; 630

De peur qu'il nous entraîne, il faut un autre appui;

Mais il le faut pour nous aussi foible que lui.

Il nous en faut prendre un qui satisfait des titres,

Nous laisse du pouvoir les suprêmes arbitres.

Pison a l'âme simple et l'esprit abattu; 635

S'il a grande naissance, il a peu de vertu:

Non de cette vertu qui déteste le crime;

Sa probité sévère est digne qu'on l'estime[828];

Elle a tout ce qui fait un grand homme de bien;

Mais en un souverain c'est peu de chose, ou rien. 640

Il faut de la prudence, il faut de la lumière,

Il faut de la vigueur adroite autant que fière[829],

Qui pénètre, éblouisse, et sème des appas....

Il faut mille vertus enfin qu'il n'aura pas.

Lui-même il nous priera d'avoir soin de l'empire, 645

En saura seulement ce qu'il nous plaira[830] dire:

Plus nous l'y tiendrons bas, plus il nous mettra haut;

Et c'est là justement le maître qu'il nous faut.

MARTIAN.

Mais, Seigneur, sur le trône élever un tel homme,

C'est mal servir l'État, et faire opprobre à Rome. 650

LACUS.

Et qu'importe à tous deux de Rome et de l'État?

Qu'importe qu'on leur voie ou plus ou moins d'éclat?

Faisons nos sûretés, et moquons-nous du reste.

Point, point de bien public[831] s'il nous devient funeste.

De notre grandeur seule ayons des cœurs jaloux; 655

Ne vivons que pour nous, et ne pensons qu'à nous.

Je vous le dis encor: mettre Othon sur nos têtes,

C'est nous livrer tous deux à d'horribles tempêtes.

Si nous l'en voulons croire, il nous devra le tout;

Mais de ce grand projet s'il vient par nous à bout, 660

Vinius en aura lui seul tout l'avantage:

Comme il l'a proposé, ce sera son ouvrage;

Et la mort, ou l'exil, ou les abaissements,

Seront pour vous et moi ses vrais remercîments.

MARTIAN.

Oui, notre sûreté veut que Pison domine: 665

Obtenez-en pour moi qu'il m'assure Plautine;

Je vous promets pour lui mon suffrage à ce prix.

La violence est juste après de tels mépris.

Commençons à jouir par là de son empire,

Et voyons s'il est homme à nous oser dédire. 670

LACUS.

Quoi? votre amour toujours fera son capital

Des attraits de Plautine et du nœud conjugal!

Eh bien! il faudra voir qui sera plus utile

D'en croire.... Mais voici la princesse Camille.

SCÈNE V.

CAMILLE, LACUS, MARTIAN, ALBIANE.

CAMILLE.

Je vous rencontre ensemble ici fort à propos, 675

Et voulois à tous deux vous dire quatre mots.

Si j'en crois certain bruit que je ne puis vous taire,

Vous poussez un peu loin l'orgueil du ministère:

On dit que sur mon rang vous étendez sa loi,

Et que vous vous mêlez de disposer de moi. 680

MARTIAN.

Nous, Madame?

CAMILLE.

Faut-il que je vous obéisse,

Moi, dont Galba prétend faire une impératrice?

LACUS.

L'un et l'autre sait trop quel respect vous est dû.

CAMILLE.

Le crime en est plus grand, si vous l'avez perdu.

Parlez, qu'avez-vous dit à Galba l'un et l'autre? 685

MARTIAN.

Sa pensée a voulu s'assurer sur la nôtre;

Et s'étant proposé le choix d'un successeur,

Pour laisser à l'empire un digne possesseur,

Sur ce don imprévu qu'il fait du diadème,

Vinius a parlé, Lacus a fait de même. 690

CAMILLE.

Et ne savez-vous point, et Vinius, et vous,

Que ce grand successeur doit être mon époux?

Que le don de ma main suit ce don de l'empire?

Galba, par vos conseils, voudroit-il s'en dédire?

LACUS.

Il est toujours le même, et nous avons parlé 695

Suivant ce qu'à tous deux le ciel a révélé:

En ces occasions, lui qui tient les couronnes

Inspire les avis sur le choix des personnes.

Nous avons cru d'ailleurs pouvoir sans attentat

Faire vos intérêts de ceux de tout l'État: 700

Vous ne voudriez pas en avoir de contraires.

CAMILLE.

Vous n'avez, vous ni lui, pensé qu'à vos affaires;

Et nous offrir Pison, c'est assez témoigner....

LACUS.

Le trouvez-vous, Madame, indigne de régner?

Il a de la vertu, de l'esprit, du courage; 705

Il a de plus....

CAMILLE.

De plus, il a votre suffrage,

Et c'est assez de quoi mériter mes refus.

Par respect de son sang[832], je ne dis rien de plus.

MARTIAN.

Aimeriez-vous Othon, que Vinius propose,

Othon, dont vous savez que Plautine dispose, 710

Et qui n'aspire ici qu'à lui donner sa foi?

CAMILLE.

Qu'il brûle encor pour elle, ou la quitte pour moi,

Ce n'est pas votre affaire; et votre exactitude

Se charge en ma faveur de trop d'inquiétude.

LACUS.

Mais l'Empereur consent qu'il l'épouse aujourd'hui; 715

Et moi-même je viens de l'obtenir pour lui.

CAMILLE.

Vous en a-t-il prié? dites, ou si l'envie....

LACUS.

Un véritable ami n'attend point qu'on le prie.

CAMILLE.

Cette amitié me charme, et je dois avouer

Qu'Othon a jusqu'ici tout lieu de s'en louer, 720

Que l'heureux contre-temps d'un si rare service....

LACUS.

Madame....

CAMILLE.

Œuvres de P. Corneille, Tome 06 · 第 35 / 38 段