J'en ai fait et beaucoup, et d'assez généreux;

Mais celui-ci, Madame, est le plus dangereux. 710

J'ai fait trembler partout, et devant vous je tremble.

L'amant et le héros s'accordent mal ensemble;

Mais enfin après vous tous deux veulent courir:

Le héros ne peut vivre où l'amant doit mourir;

La fermeté de l'un par l'autre est épuisée; 715

Et si Dircé n'es plus, il n'est plus de Thésée.

DIRCÉ.

Hélas! c'est maintenant, c'est lorsque je vous voi

Que ce même combat est dangereux pour moi.

Ma vertu la plus forte à votre aspect chancelle:

Tout mon cœur applaudit à sa flamme rebelle; 720

Et l'honneur, qui charmoit ses plus noirs déplaisirs,

N'est plus que le tyran de mes plus chers desirs.

Allez, Prince; et du moins par pitié de ma gloire

Gardez-vous d'achever une indigne victoire;

Et si jamais l'honneur a su vous animer.... 725

THÉSÉE.

Hélas! à votre aspect je ne sais plus qu'aimer.

DIRCÉ.

Par un pressentiment j'ai déjà su vous dire

Ce que ma mort sur vous se réserve d'empire.

Votre bras de la Grèce est le plus ferme appui[253]:

Vivez pour le public, comme je meurs pour lui. 730

THÉSÉE.

Périsse l'univers, pourvu que Dircé vive!

Périsse le jour même avant qu'elle s'en prive!

Que m'importe la perte ou le salut de tous?

Ai-je rien à sauver, rien à perdre que vous?

Si votre amour, Madame, étoit encor le même, 735

Si vous saviez encore aimer comme on vous aime....

DIRCÉ.

Ah! faites moins d'outrage à ce cœur affligé

Que pressent les douleurs où vous l'avez plongé.

Laissez vivre du peuple un pitoyable reste

Aux dépens d'un moment que m'a laissé la peste, 740

Qui peut-être à vos yeux viendra trancher mes jours,

Si mon sang répandu ne lui tranche le cours.

Laissez-moi me flatter de cette triste joie

Que si je ne mourois vous en seriez la proie,

Et que ce sang aimé que répandront mes mains, 745

Sera versé pour vous plus que pour les Thébains.

Des Dieux mal obéis la majesté suprême

Pourroit en ce moment s'en venger sur vous-même;

Et j'aurois cette honte, en ce funeste sort,

D'avoir prêté mon crime à faire votre mort. 750

THÉSÉE.

Et ce cœur généreux me condamne à la honte

De voir que ma princesse en amour me surmonte,

Et de n'obéir pas à cette aimable loi

De mourir avec vous quand vous mourez pour moi!

Pour moi, comme pour vous, soyez plus magnanime: 755

Voyez mieux qu'il y va même de votre estime,

Que le choix d'un amant si peu digne de vous

Souilleroit cet honneur qui vous semble si doux,

Et que de ma princesse on diroit d'âge en âge

Qu'elle eut de mauvais yeux pour un si grand courage. 760

DIRCÉ.

Mais, Seigneur, je vous sauve en courant au trépas;

Et mourant avec moi vous ne me sauvez pas.

THÉSÉE.

La gloire de ma mort n'en deviendra pas moindre;

Si ce n'est vous sauver, ce sera vous rejoindre:

Séparer deux amants, c'est tous deux les punir; 765

Et dans le tombeau même il est doux de s'unir.

DIRCÉ.

Que vous m'êtes cruel de jeter dans mon âme

Un si honteux désordre avec des traits de flamme!

Adieu, Prince: vivez, je vous l'ordonne ainsi;

La gloire de ma mort est trop douteuse ici; 770

Et je hasarde trop une si noble envie

A voir l'unique objet pour qui j'aime la vie.

THÉSÉE.

Vous fuyez, ma princesse, et votre adieu fatal....

DIRCÉ.

Prince, il est temps de fuir quand on se défend mal.

Vivez, encore un coup: c'est moi qui vous l'ordonne. 775

THÉSÉE.

Le véritable amour ne prend loi de personne;

Et si ce fier honneur s'obstine à nous trahir,

Je renonce, Madame, à vous plus obéir.

FIN DU SECOND ACTE.

[244] Dans _Andromède_ (acte I, scène II, vers 304 et 305),

Corneille a exprimé la même pensée d'une manière un peu

différente:

Heureux sont les sujets, heureuses les provinces

Dont le sang peut payer pour celui de leurs princes!

[245] L'évocation de Laïus est imitée de Sénèque: voyez son

_Œdipe_, acte III, vers 619 et suivants.

[246] .... _Fari horreo: Stetit per artus sanguine effuso

horridus._

(Sénèque, _Œdipe_, acte III, vers 623 et 624.)

[247] _Var._ Et de nos deux amants j'ai vu les cœurs glacés.

(1659)

[248] _Var._ Par le sang de ma race il doit être effacé; Mais à

moins qu'il ne soit versé. (1659)

[249] _Var._ Vois comme à tels malheurs je suis toute asservie.

(1664 et 68)

[250] Ce vers se retrouve presque textuellement dans _Sertorius_

(acte I, scène III, vers 281):

Vous ravaleriez-vous jusques à la bassesse.

[251] _Var._ Du rebelle mépris qu'ils ont fait de vos chaînes.

(1659-64)

[252] Noms des brigands et des monstres que Thésée immola dans

son voyage de Trézène à Athènes: _Périphète_, surnommé le

_Porte-massue_, sur le territoire d'Épidaure; _Sinnis_ ou le

_Ployeur de pins_, dans l'isthme de Corinthe; la laie _Phæa_,

près de Crommyon, sur les frontières de la Corinthie; le brigand

_Sciron_, sur les confins de Mégare; dans l'Attique, _Damaste_,

surnommé _Procruste_, qui allongeait ou accourcissait ses hôtes à

la mesure de son lit. Voyez Plutarque, _Vie de Thésée_, chapitres

VIII-XI.

[253] Et ce bras du royaume est le plus ferme appui,

dit le comte de Gormas dans _le Cid_ (vers 196, tome III, p. 115).

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

DIRCÉ.

Impitoyable soif de gloire,

Dont l'aveugle et noble transport 780

Me fait précipiter ma mort

Pour faire vivre ma mémoire,

Arrête pour quelques moments

Les impétueux sentiments

De cette inexorable envie, 785

Et souffre qu'en ce triste et favorable jour,

Avant que te donner ma vie,

Je donne un soupir à l'amour.

Ne crains pas qu'une ardeur si belle

Ose te disputer un cœur 790

Qui de ton illustre rigueur

Est l'esclave le plus fidèle.

Ce regard tremblant et confus,

Qu'attire un bien qu'il n'attend plus,

N'empêche pas qu'il ne se dompte. 795

Il est vrai qu'il murmure, et se dompte à regret;

Mais s'il m'en faut rougir de honte,

Je n'en rougirai qu'en secret.

L'éclat de cette renommée

Qu'assure un si brillant trépas 800

Perd la moitié de ses appas

Quand on aime et qu'on est aimée.

L'honneur, en monarque absolu,

Soutient ce qu'il a résolu

Contre les assauts qu'on te livre. 805

Il est beau de mourir pour en suivre les lois;

Mais il est assez doux de vivre

Quand l'amour a fait un beau choix.

Toi qui faisois toute la joie

Dont sa flamme osoit me flatter, 810

Prince que j'ai peine à quitter,

A quelques honneurs qu'on m'envoie,

Accepte ce foible retour

Que vers toi d'un si juste amour

fait la douloureuse tendresse. 815

Sur les bords de la tombe où tu me vois courir,

Je crains les maux que je te laisse,

Quand je fais gloire de mourir.

J'en fais gloire, mais je me cache

Un comble affreux de déplaisirs; 820

Je fais taire tous mes desirs,

Mon cœur à soi-même s'arrache[254].

Cher Prince, dans un tel aveu,

Si tu peux voir quel est mon feu,

Vois combien il se violente. 825

Je meurs l'esprit content, l'honneur m'en fait la loi;

Mais j'aurois vécu plus contente,

Si j'avois pu vivre pour toi.

SCÈNE II.

JOCASTE, DIRCÉ.

DIRCÉ.

Tout est-il prêt, Madame, et votre Tirésie

Attend-il aux autels la victime choisie? 830

JOCASTE.

Non, ma fille; et du moins nous aurons quelques jours

A demander au ciel un plus heureux secours.

On prépare à demain exprès d'autres victimes.

Le peuple ne vaut pas[255] que vous payiez ses crimes:

Il aime mieux périr qu'être ainsi conservé; 835

Et le Roi même, encor que vous l'ayez bravé,

Sensible à vos malheurs autant qu'à ma prière,

Vous offre sur ce point liberté toute entière.

DIRCÉ.

C'est assez vainement qu'il m'offre un si grand bien,

Quand le ciel ne veut pas que je lui doive rien; 840

Et ce n'est pas à lui de mettre des obstacles

Aux ordres souverains que donnent ses oracles.

JOCASTE.

L'oracle n'a rien dit.

DIRCÉ.

Mais mon père a parlé;

L'ordre de nos destins par lui s'est révélé;

Et des morts de son rang les ombres immortelles 845

Servent souvent aux Dieux de truchements fidèles.

JOCASTE.

Laissez la chose en doute, et du moins hésitez

Tant qu'on ait par leur bouche appris leurs volontés.

DIRCÉ.

Exiger qu'avec nous ils s'expliquent eux-mêmes,

C'est trop nous asservir ces majestés suprêmes. 850

JOCASTE.

Ma fille, il est toujours assez tôt de mourir.

DIRCÉ.

Madame, il n'est jamais trop tôt de secourir;

Et pour un mal si grand qui réclame notre aide,

Il n'est point de trop sûr ni de trop prompt remède.

Plus nous le différons, plus ce mal devient grand[256]. 855

J'assassine tous ceux que la peste surprend;

Aucun n'en peut mourir qui ne me laisse un crime:

Je viens d'étouffer seule et Sostrate et Phædime;

Et durant ce refus des remèdes offerts,

La Parque se prévaut des moments que je perds. 860

Hélas! si sa fureur dans ces pertes[257] publiques

Enveloppoit Thésée après ses domestiques!

Si nos retardements....

JOCASTE.

Vivez pour lui, Dircé:

Ne lui dérobez point un cœur si bien placé.

Avec tant de courage ayez quelque tendresse; 865

Agissez en amante aussi bien qu'en princesse.

Vous avez liberté toute entière en ces lieux:

Le Roi n'y prend pas garde, et je ferme les yeux.

C'est vous en dire assez: l'amour est un doux maître;

Et quand son choix est beau, son ardeur doit paroître[258].

DIRCÉ.

Je n'ose demander si de pareils avis

Portent des sentiments que vous ayez suivis.

Votre second hymen put avoir d'autres causes;

Mais j'oserai vous dire, à bien juger des choses,

Que pour avoir reçu la vie en votre flanc, 875

J'y dois avoir sucé[259] fort peu de votre sang.

Celui du grand Laïus, dont je m'y suis formée,

Trouve bien qu'il est doux d'aimer et d'être aimée;

Mais il ne peut trouver qu'on soit digne du jour

Quand aux soins de sa gloire on préfère l'amour. 880

Je sais sur les grands cœurs ce qu'il se fait d'empire:

J'avoue, et hautement, que le mien en soupire;

Mais quoi qu'un si beau choix puisse avoir de douceurs,

Je garde un autre exemple aux princesses mes sœurs.

JOCASTE.

Je souffre tout de vous en l'état où vous êtes. 885

Si vous ne savez pas même ce que vous faites,

Le chagrin inquiet du trouble où je vous vois

Vous peut faire oublier que vous parlez à moi;

Mais quittez ces dehors d'une vertu sévère,

Et souvenez-vous mieux que je suis votre mère. 890

DIRCÉ.

Ce chagrin inquiet, pour se justifier,

N'a qu'à prendre chez vous l'exemple d'oublier.

Quand vous mîtes le sceptre en une autre famille,

Vous souvint-il assez que j'étois votre fille?

JOCASTE.

Vous n'étiez qu'un enfant.

DIRCÉ.

J'avois déjà des yeux, 895

Et sentois dans mon cœur le sang de mes aïeux;

C'étoit ce même sang dont vous m'avez fait naître

Qui s'indignoit dès lors qu'on lui donnât un maître,

Et que vers soi Laïus aime mieux rappeler

Que de voir qu'à vos yeux on l'ose ravaler. 900

Il oppose ma mort à l'indigne hyménée

Où par raison d'État il me voit destinée;

Il la fait glorieuse, et je meurs plus pour moi

Que pour ces malheureux qui se sont fait un roi.

Le ciel en ma faveur prend ce cher interprète, 905

Pour m'épargner l'affront de vivre encor sujette;

Et s'il a quelque foudre, il saura le garder

Pour qui m'a fait des lois où j'ai dû commander.

JOCASTE.

Souffrez qu'à ses éclairs votre orgueil se dissipe:

Ce foudre vous menace un peu plus tôt qu'Œdipe; 910

Et le Roi n'a pas lieu d'en redouter les coups,

Quand parmi tout son peuple ils n'ont choisi que vous.

DIRCÉ.

Madame, il se peut faire encor qu'il me prévienne:

S'il sait ma destinée, il ignore la sienne;

Le ciel pourra venger ses ordres retardés. 915

Craignez ce changement que vous lui demandez.

Souvent on l'entend mal quand on le croit entendre:

L'oracle le plus clair se fait le moins comprendre.

Moi-même je le dis sans comprendre pourquoi;

Et ce discours en l'air m'échappe malgré moi. 920

Pardonnez cependant à cette humeur hautaine:

Je veux parler en fille, et je m'explique en reine.

Vous qui l'êtes encor, vous savez ce que c'est,

Et jusqu'où nous emporte un si haut intérêt.

Si je n'en ai le rang, j'en garde la teinture. 925

Le trône a d'autres droits que ceux de la nature.

J'en parle trop peut-être alors qu'il faut mourir.

Hâtons-nous d'empêcher ce peuple de périr;

Et sans considérer quel fut vers moi son crime,

Puisque le ciel le veut, donnons-lui sa victime. 930

JOCASTE.

Demain ce juste ciel pourra s'expliquer mieux[260].

Cependant vous laissez bien du trouble en ces lieux;

Et si votre vertu pouvoit croire mes larmes,

Vous nous épargneriez cent mortelles alarmes.

DIRCÉ.

Dussent avec vos pleurs tous vos Thébains s'unir, 935

Ce que n'a pu l'amour, rien ne doit l'obtenir.

SCÈNE III.

ŒDIPE, JOCASTE, DIRCÉ.

DIRCÉ.

A quel propos, Seigneur, voulez-vous qu'on diffère,

Qu'on dédaigne un remède à tous si salutaire?

Chaque instant que je vis vous enlève un sujet,

Et l'État s'affoiblit par l'affront qu'on me fait. 940

Cette ombre de pitié n'est qu'un comble d'envie:

Vous m'avez envié le bonheur de ma vie;

Et je vous vois par là jaloux de tout mon sort,

Jusques à m'envier la gloire de ma mort.

ŒDIPE.

Qu'on perd de temps, Madame, alors qu'on vous fait grâce!

DIRCÉ.

Le ciel m'en a trop fait pour souffrir qu'on m'en fasse.

JOCASTE.

Faut-il voir votre esprit obstinément aigri,

Quand ce qu'on fait pour vous doit l'avoir attendri?

DIRCÉ.

Faut-il voir son envie à mes vœux opposée,

Quand il ne s'agit plus d'Æmon ni de Thésée? 950

ŒDIPE.

Il s'agit de répandre un sang si précieux,

Qu'il faut un second ordre et plus exprès des Dieux.

DIRCÉ.

Doutez-vous qu'à mourir je ne sois toute prête,

Quand les Dieux par mon père ont demandé ma tête?

ŒDIPE.

Je vous connois, Madame, et je n'ai point douté 955

De cet illustre excès de générosité;

Mais la chose après tout n'est pas encor si claire,

Que cet ordre nouveau ne nous soit nécessaire.

DIRCÉ.

Quoi? mon père tantôt parloit obscurément?

ŒDIPE.

Je n'en ai rien connu que depuis un moment. 960

C'est un autre que vous peut-être qu'il menace.

DIRCÉ.

Si l'on ne m'a trompée, il n'en veut qu'à sa race.

ŒDIPE.

Je sais qu'on vous a fait un fidèle rapport;

Mais vous pourriez mourir et perdre votre mort;

Et la Reine sans doute étoit bien inspirée, 965

Alors que par ses pleurs elle l'a différée.

JOCASTE.

Je ne reçois qu'en trouble un si confus espoir.

ŒDIPE.

Ce trouble augmentera peut-être avant ce soir.

JOCASTE.

Vous avancez des mots que je ne puis comprendre.

ŒDIPE.

Vous vous plaindrez fort peu de ne les point entendre:

Nous devons bientôt voir le mystère éclairci.

Madame, cependant vous êtes libre ici;

La Reine vous l'a dit, on vous a dû le dire;

Et si vous m'entendez, ce mot doit vous suffire.

DIRCÉ.

Quelque secret motif qui vous aye excité 975

A ce tardif excès de générosité,

Je n'emporterai point de Thèbes dans Athènes

La colère des Dieux et l'amas de leurs haines,

Qui pour premier objet pourroient choisir l'époux

Pour qui j'aurois osé mériter leur courroux. 980

Vous leur faites demain offrir un sacrifice?

ŒDIPE.

J'en espère pour vous un destin plus propice.

DIRCÉ.

J'y trouverai ma place et ferai mon devoir.

Quant au reste, Seigneur, je n'en veux rien savoir:

J'y prends si peu de part, que sans m'en mettre en peine,

Je vous laisse expliquer votre énigme à la Reine.

Mon cœur doit être las d'avoir tant combattu,

Et fuit un piége adroit qu'on tend à sa vertu.

SCÈNE IV.

JOCASTE, ŒDIPE, SUITE[261].

ŒDIPE.

Madame, quand des Dieux la réponse funeste,

De peur d'un parricide et de peur d'un inceste, 990

Sur le mont Cythéron fit exposer ce fils

Pour qui tant de forfaits avoient été prédits,

Sûtes-vous faire choix d'un ministre fidèle?

JOCASTE.

Aucun pour le feu Roi n'a montré plus de zèle,

Et quand par des voleurs il fut assassiné, 995

Ce digne favori l'avoit accompagné.

Par lui seul on a su cette noire aventure;

On le trouva percé d'une large blessure,

Si baigné dans son sang, et si près de mourir,

Qu'il fallut une année et plus pour l'en guérir. 1000

ŒDIPE.

Est-il mort?

JOCASTE.

Non, Seigneur: la perte de son maître

Fut cause qu'en la cour il cessa de paroître;

Mais il respire encore, assez vieil et cassé;

Et Mégare, sa fille, est auprès de Dircé.

ŒDIPE.

Où fait-il sa demeure?

JOCASTE.

Au pied de cette roche 1005

Que de ces tristes murs nous voyons la plus proche.

ŒDIPE.

Tâchez de lui parler.

JOCASTE.

J'y vais tout de ce pas.

Qu'on me prépare un char pour aller chez Phorbas[262].

Son dégoût de la cour pourroit sur un message

S'excuser par caprice et prétexter son âge. 1010

Dans une heure au plus tard je saurai vous revoir.

Mais que dois-je lui dire, et qu'en faut-il savoir?

ŒDIPE.

Un bruit court depuis peu qu'il vous a mal servie,

Que ce fils qu'on croit mort est encor plein de vie.

L'oracle de Laïus par là devient douteux, 1015

Et tout ce qu'il a dit peut s'étendre sur deux.

JOCASTE.

Seigneur, ou sur ce bruit je suis fort abusée,

Ou ce n'est qu'un effet de l'amour de Thésée:

Pour sauver ce qu'il aime et vous embarrasser,

Jusques à votre oreille il l'aura fait passer; 1020

Mais Phorbas aisément convaincra d'imposture

Quiconque ose à sa foi faire une telle injure.

ŒDIPE.

L'innocence de l'âge aura pu l'émouvoir.

JOCASTE.

Je l'ai toujours connu ferme dans son devoir;

Mais si déjà ce bruit vous met en jalousie, 1025

Vous pouvez consulter le devin Tirésie[263],

Publier sa réponse, et traiter d'imposteur

De cette illusion le téméraire auteur.

ŒDIPE.

Je viens de le quitter, et de là vient ce trouble

Qu'en mon cœur alarmé chaque moment redouble. 1030

«Ce prince, m'a-t-il dit, respire en votre cour:

Vous pourrez le connoître avant la fin du jour;

Mais il pourra vous perdre en se faisant connoître.

Puisse-t-il ignorer quel sang lui donne l'être!»

Voilà ce qu'il m'a dit d'un ton si plein d'effroi, 1035

Qu'il l'a fait rejaillir[264] jusqu'en l'âme d'un roi.

Ce fils, qui devoit être inceste et parricide,

Doit avoir un cœur lâche, un courage perfide;

Et par un sentiment facile à deviner,

Il ne se cache ici que pour m'assassiner: 1040

C'est par là qu'il aspire à devenir monarque,

Et vous le connoîtrez bientôt à cette marque.

Quoi qu'il en soit, Madame, allez trouver Phorbas:

Tirez-en, s'il se peut, les clartés qu'on n'a pas.

Tâchez en même temps de voir aussi Thésée: 1045

Dites-lui qu'il peut faire une conquête aisée,

Qu'il ose pour Dircé, que je n'en verrai rien.

J'admire un changement si confus que le mien:

Tantôt dans leur hymen je croyois voir ma perte,

J'allois pour l'empêcher jusqu'à la force ouverte; 1050

Et sans savoir pourquoi, je voudrois que tous deux

Fussent, loin de ma vue, au comble de leurs vœux,

Que les emportements d'une ardeur mutuelle

M'eussent débarrassé de son amant et d'elle.

Bien que de leur vertu rien ne me soit suspect, 1055

Je ne sais quelle horreur me trouble à leur aspect;

Ma raison la repousse, et ne m'en peut défendre;

Moi-même en cet état je ne puis me comprendre;

Et l'énigme du Sphinx fut moins obscur[265] pour moi

Que le fond de mon cœur ne l'est dans cet effroi: 1060

Plus je le considère, et plus je m'en irrite.

Mais ce prince paroît, souffrez que je l'évite;

Et si vous vous sentez l'esprit moins interdit,

Agissez avec lui comme je vous ai dit.

SCÈNE V.

JOCASTE, THÉSÉE.

JOCASTE.

Prince, que faites-vous? quelle pitié craintive, 1065

Quel faux respect des Dieux tient votre flamme oisive?

Avez-vous oublié comme il faut secourir?

THÉSÉE.

Dircé n'est plus, Madame, en état de périr:

Le ciel vous rend un fils, et ce n'est qu'à ce prince

Qu'est dû le triste honneur de sauver sa province. 1070

JOCASTE.

C'est trop vous assurer sur l'éclat d'un faux bruit.

THÉSÉE.

C'est une vérité dont je suis mieux instruit.

JOCASTE.

Vous le connoissez donc?

THÉSÉE.

A l'égal de moi-même.

JOCASTE.

De quand?

THÉSÉE.

De ce moment.

JOCASTE.

Et vous l'aimez?

THÉSÉE.

Je l'aime

Jusqu'à mourir du coup dont il sera percé. 1075

JOCASTE.

Mais cette amitié cède à l'amour de Dircé?

THÉSÉE.

Hélas! cette princesse à mes desirs si chère

En un fidèle amant trouve un malheureux frère,

Qui mourroit de douleur d'avoir changé de sort,

N'étoit le prompt secours d'une plus digne mort, 1080

Et qu'assez tôt connu pour mourir au lieu d'elle

Ce frère malheureux meurt en amant fidèle.

JOCASTE.

Quoi? vous seriez mon fils[266]?

THÉSÉE.

Et celui de Laïus.

JOCASTE.

Qui vous a pu le dire?

THÉSÉE.

Un témoin qui n'est plus.

Phædime, qu'à mes yeux vient de ravir la peste: 1085

Non qu'il m'en ait donné la preuve manifeste;

Mais Phorbas, ce vieillard qui m'exposa jadis,

Répondra mieux que lui de ce que je vous dis,

Et vous éclaircira touchant une aventure

Dont je n'ai pu tirer qu'une lumière obscure. 1090

Ce peu qu'en ont pour moi les soupirs d'un mourant

Du grand droit de régner seroit mauvais garant.

Mais ne permettez pas que le Roi me soupçonne,

Comme si ma naissance ébranloit sa couronne,

Quelque honneur, quelques droits qu'elle ait pu m'acquérir,

Je ne viens disputer que celui de mourir.

JOCASTE.

Je ne sais si Phorbas avouera votre histoire;

Mais qu'il l'avoue ou non, j'aurai peine à vous croire.

Avec votre mourant Tirésie est d'accord,

A ce que dit le Roi, que mon fils n'est point mort. 1100

C'est déjà quelque chose; et toutefois mon âme

Aime à tenir suspecte une si belle flamme.

Je ne sens point pour vous l'émotion du sang,

Je vous trouve en mon cœur toujours en même rang[267];

J'ai peine à voir un fils où j'ai cru voir un gendre; 1105

La nature avec vous refuse de s'entendre,

Et me dit en secret, sur votre emportement,

Qu'il a bien peu d'un frère, et beaucoup d'un amant;

Qu'un frère a pour des sœurs une ardeur plus remise,

A moins que sous ce titre un amant se déguise, 1110

Et qu'il cherche en mourant la gloire et la douceur

D'arracher à la mort ce qu'il nomme sa sœur.

THÉSÉE.

Que vous connoissez mal ce que peut la nature!

Quand d'un parfait amour elle a pris la teinture,

Et que le désespoir d'un illustre projet 1115

Se joint aux déplaisirs d'en voir périr l'objet,

Il est doux de mourir pour une sœur si chère.

Je l'aimois en amant, je l'aime encore en frère;

C'est sous un autre nom le même empressement:

Je ne l'aime pas moins, mais je l'aime autrement. 1120

L'ardeur sur la vertu fortement établie

Par ces retours du sang ne peut être affoiblie;

Et ce sang qui prêtoit sa tendresse à l'amour

A droit d'en emprunter les forces à son tour.

JOCASTE.

Eh bien! soyez mon fils, puisque vous voulez l'être; 1125

Mais donnez-moi la marque où je le dois connoître.

Vous n'êtes point ce fils, si vous n'êtes méchant:

Le ciel sur sa naissance imprima ce penchant;

J'en vois quelque partie en ce desir inceste;

Mais pour ne plus douter, vous chargez-vous du reste?

Êtes-vous l'assassin et d'un père et d'un roi?

THÉSÉE.

Ah! Madame, ce mot me fait pâlir d'effroi.

JOCASTE.

C'étoit là de mon fils la noire destinée;

Sa vie à ces forfaits par le ciel condamnée

N'a pu se dégager de cet astre ennemi, 1135

Ni de son ascendant s'échapper à demi.

Si ce fils vit encore, il a tué son père:

C'en est l'indubitable et le seul caractère;

Et le ciel, qui prit soin de nous en avertir,

L'a dit trop hautement pour se voir démentir. 1140

Sa mort seule pouvoit le dérober au crime.

Prince, renoncez donc à toute votre estime:

Dites que vos vertus sont crimes déguisés;

Recevez tout le sort que vous vous imposez;

Et pour remplir un nom dont vous êtes avide, 1145

Acceptez ceux d'inceste et de fils parricide.

J'en croirai ces témoins que le ciel m'a prescrits,

Et ne vous puis donner mon aveu qu'à ce prix.

THÉSÉE.

Œuvres de P. Corneille, Tome 06 · 第 10 / 38 段