[98] _Var._ Et ne t'obstine pas à croire mon trépas. Je ne viens

point ici, jaloux de ma couronne, Soulever mes sujets, me prendre

à ta personne, Me ressaisir d'un sceptre acquis à ta valeur, Et

me venger sur toi de mon trop de malheur. J'ai cherché vainement

dans toutes les provinces L'appui des potentats et la pitié des

princes, Et dans toutes leurs cours je me suis vu surpris De

n'avoir rencontré qu'un indigne mépris. Enfin, las de traîner

partout mon impuissance, Sans trouver que foiblesse ou que

méconnoissance, Alarmé d'un amour qu'un faux bruit t'a permis, Je

rentre en mes États, que le ciel t'a soumis; Mais j'y rencontre

encor des malheurs plus étranges: Je n'y trouve pour toi

qu'estime et que louanges, Et d'une voix commune on y bénit un

roi Qui fait voir sous mon dais plus de vertu que moi. Oui, d'un

commun accord ces courages infâmes Me laissent détrôner jusqu'au

fond de leurs âmes, S'imputent à bonheur de vivre sous tes lois,

Et dédaignent pour toi tout le sang de leurs rois. Je cède à

leurs desirs, garde mon diadème, Comme digne rançon de cette

autre moi-même; Laisse-moi racheter Rodelinde à ce prix, Et je

vivrai content malgré tant de mépris. Tu sais qu'elle n'est pas

du droit de ta conquête; Qu'il faut, pour être à toi, qu'il m'en

coûte la tête: Garde donc de mêler la fureur des tyrans Aux

brillantes vertus des plus grands conquérants; Fais voir que ce

grand bruit n'est point un artifice, Que ce n'est point à faux

qu'on vante ta justice, Et donne-moi sujet de ne plus m'indigner

Que mon peuple en ma place aime à te voir régner. [GRIM.

L'artifice grossier n'a rien qui m'épouvante.] (1653-56)

[99] _Var._ Quoi? vous me prenez donc pour un homme attitré?

(1653-56)

[100] _Var._ Non, c'est un imposteur, Il en a tous les traits, et

n'en a pas le cœur; Et du moins si c'est lui quand je vois son

visage, Soudain ce n'est plus lui quand j'entends son langage.

Mon époux n'eut jamais le courage abattu Jusqu'à céder son trône

à ta fausse vertu. S'il avoit approché si près de ta personne, Il

eût déjà repris son sceptre et sa couronne; Il se fût fait

connoître au bras plus qu'à la voix, Et t'eût percé le cœur déjà

plus d'une fois. Ses discours à son rang font une perfidie....

GRIM. Mais dites-nous enfin.... ROD. [Que veux-tu que je die?]

C'est lui, ce n'est pas lui: c'est ce que tu voudras; J'en

croirai plus que moi ce que tu résoudras. Imposteur ou monarque,

il est en ta puissance; Et puisque à mes yeux même il trahit sa

naissance, Sa vie et son trépas me sont indifférents. [Achève de

te mettre au rang des vrais tyrans.] (1653-56)

[101] Les anciennes éditions, de 1660-1692, donnent _une aide_,

au féminin. Celle de Voltaire (1764) porte _un aide_.

[102] _Var._ Ne pensez plus, Seigneur, qu'à punir tant d'audace.

GRIM. Oui, l'échafaud bientôt m'en fera la raison. (1653-56)

[103] _Var._ Toi, va voir Édüige, et tâche à tirer d'elle Dans

ces obscurités quelque clarté fidèle. (1653-64)

[104] _Var._ Et juge par l'espoir qu'elle aura d'être à moi, Si

c'est un imposteur qu'elle déguise en roi. (1653-56) _Var._ Et

tire de l'espoir qu'elle aura d'être à moi Si c'est un imposteur

qu'elle déguise en roi. (1660-64)

[105] _Var._ Je n'ai rien à venger, et ne le puis trahir.

(1653-56)

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

GRIMOALD, GARIBALDE.

GARIBALDE.

Je ne m'en dédis point, Seigneur, ce prompt retour[106]

N'est qu'une illusion qu'on fait à votre amour.

Je ne l'ai vu que trop aux discours d'Édüige:

Comme sensiblement votre change l'afflige,

Et qu'avec le feu roi ce fourbe a du rapport,

Sa flamme au désespoir fait ce dernier effort 1130

Rodelinde, comme elle, aime à vous mettre en peine.

L'une sert son amour et l'autre sert sa haine;

Ce que l'une produit, l'autre ose l'avouer,

Et leur inimitié s'accorde à vous jouer[107].

L'imposteur cependant, quoi qu'on lui donne à feindre,

Le soutient d'autant mieux qu'il ne voit rien à craindre;

Car soit que ses discours puissent vous émouvoir

Jusqu'à rendre Édüige à son premier pouvoir;

Soit que malgré sa fourbe et vaine et languissante,

Rodelinde sur vous reste toute-puissante, 1140

A l'une ou l'autre enfin votre âme à l'abandon

Ne lui pourra jamais refuser ce pardon.

GRIMOALD.

Tu dis vrai, Garibalde, et déjà je le donne

A qui voudra des deux partager ma couronne:

Non que j'espère encore amollir ce rocher, 1145

Que ni respects ni vœux n'ont jamais su toucher.

Si j'aimai Rodelinde, et si pour n'aimer qu'elle,

Mon âme à qui m'aimoit s'est rendue infidèle;

Si d'éternels dédains, si d'éternels ennuis,

Les bravades, la haine et le trouble où je suis, 1150

Ont été jusqu'ici toute la récompense

De cet amour parjure où mon cœur se dispense[108],

Il est temps désormais que par un juste effort

J'affranchisse mon cœur de cet indigne sort.

Prenons l'occasion que nous fait Édüige: 1155

Aimons cette imposture où son amour l'oblige.

Elle plaint un ingrat de tant de maux soufferts,

Et lui prête la main pour le tirer des fers[109].

Aimons, encore un coup, aimons son artifice,

Aimons-en le secours, et rendons-lui justice. 1160

Soit qu'elle en veuille au trône ou n'en veuille qu'à moi,

Qu'elle aime Grimoald ou qu'elle aime le Roi,

Qu'elle ait beaucoup d'amour ou beaucoup de courage,

Je dois tout à la main qui rompt mon esclavage.

Toi qui ne la servois qu'afin de m'obéir, 1165

Qui tâchois par mon ordre à m'en faire haïr,

Duc, ne t'y force plus, et rends-moi ma parole[110]:

Que je rende à ses feux tout ce que je leur vole,

Et que je puisse ainsi d'une même action

Récompenser sa flamme ou son ambition. 1170

GARIBALDE.

Je vous la rends, Seigneur; mais enfin prenez garde

A quels nouveaux périls cet effort vous hasarde,

Et si ce n'est point croire un peu trop promptement

L'impétueux transport d'un premier mouvement.

L'imposteur impuni passera pour monarque: 1175

Tout le peuple en prendra votre bonté pour marque;

Et comme il est ardent après la nouveauté,

Il s'imaginera son rang seul respecté.

Je sais bien qu'aussitôt votre haute vaillance

De ce peuple mutin domptera l'insolence; 1180

Mais tenez-vous fort sûr ce que vous prétendez

Du côté d'Édüige, à qui vous vous rendez?

J'ai pénétré, Seigneur, jusqu'au fond de son âme,

Où je n'ai vu pour vous aucun reste de flamme:

Sa haine seule agit, et cherche à vous ôter 1185

Ce que tous vos desirs s'efforcent d'emporter.

Elle veut, il est vrai, vous rappeler vers elle;

Mais pour faire à son tour l'ingrate et la cruelle,

Pour vous traiter de lâche, et vous rendre soudain

Parjure pour parjure et dédain pour dédain. 1190

Elle veut que votre âme, esclave de la sienne,

Lui demande sa grâce, et jamais ne l'obtienne:

Ce sont ses mots exprès; et pour vous punir mieux,

Elle me veut aimer, et m'aimer à vos yeux:

Elle me l'a promis.

SCÈNE II.

GRIMOALD, GARIBALDE, ÉDÜIGE.

ÉDÜIGE.

Je te l'ai promis, traître! 1195

Oui, je te l'ai promis, et l'aurois fait peut-être,

Si ton âme, attachée à mes commandements,

Eût pu dans ton amour suivre mes sentiments[111].

J'avois mis mes secrets en bonne confidence!

Vois par là, Grimoald, quelle est ton imprudence,

Et juge, par les miens lâchement déclarés,

Comme les tiens sur lui peuvent être assurés.

Qui trahit sa maîtresse aisément fait connoître

Que sans aucun scrupule il trahiroit son maître,

Et que des deux côtés laissant flotter sa foi, 1205

Son cœur n'aime en effet ni son maître ni moi.

Il a son but à part, Grimoald, prends-y garde:

Quelque dessein qu'il ait, c'est toi seul qu'il regarde.

Examine ce cœur, juges-en comme il faut.

Qui m'aime et me trahit aspire encor plus haut. 1210

GARIBALDE.

Vous le voyez, Seigneur, avec quelle injustice

On me fait criminel quand je vous rends service.

Mais de quoi n'est capable un malheureux amant

Que la peur de vous perdre agite incessamment,

Madame? Vous voulez que le Roi vous adore, 1215

Et pour l'en empêcher je ferois plus encore:

Je ne m'en défends point, et mon esprit jaloux

Cherche tous les moyens de l'éloigner de vous.

Je ne vous saurois voir entre les bras d'un autre;

Mon amour, si c'est crime, a l'exemple du vôtre. 1220

Que ne faites-vous point pour obliger le Roi

A quitter Rodelinde, et vous rendre sa foi?

Est-il rien en ces lieux que n'ait mis en usage

L'excès de votre ardeur ou de votre courage?

Pour être tout à vous, j'ai fait tous mes efforts; 1225

Mais je n'ai point encor fait revivre les morts.

J'ai dit des vérités dont votre cœur murmure;

Mais je n'ai point été jusques à l'imposture,

Et je n'ai point poussé des sentiments si beaux

Jusqu'à faire sortir les ombres des tombeaux[112]. 1230

Ce n'est point mon amour qui produit Pertharite:

Ma flamme ignore encor cet art qui ressuscite;

Et je ne vois en elle enfin rien à blâmer,

Sinon que je trahis, si c'est trahir qu'aimer.

ÉDÜIGE.

De quel front et de quoi cet insolent m'accuse? 1235

GRIMOALD.

D'un mauvais artifice et d'une foible ruse.

Votre dessein, Madame, étoit mal concerté:

On ne m'a point surpris quand on s'est présenté[113].

Vous m'aviez préparé vous-même à m'en défendre,

Et me l'ayant promis, j'avois lieu de l'attendre. 1240

Consolez-vous pourtant, il a fait son effet:

Je suis à vous, Madame, et j'y suis tout à fait.

Si je vous ai trahie, et si mon cœur volage

Vous a volé longtemps un légitime hommage,

Si pour un autre objet le vôtre en fut banni, 1245

Les maux que j'ai soufferts m'en ont assez puni.

Je recouvre la vue, et reconnois mon crime:

A mes feux rallumés ce cœur s'offre en victime;

Oui, Princesse, et pour être à vous jusqu'au trépas,

Il demande un pardon qu'il ne mérite pas. 1250

Votre propre bonté qui vous en sollicite

Obtient déjà celui de ce faux Pertharite.

Un si grand attentat blesse la majesté;

Mais s'il est criminel, je l'ai moi-même été.

Faites grâce, et j'en fais; oubliez, et j'oublie. 1255

Il reste seulement que lui-même il publie,

Par un aveu sincère, et sans rien déguiser,

Que pour me rendre à vous il vouloit m'abuser,

Qu'il n'empruntoit ce nom que par votre ordre même.

Madame, assurez-vous par là mon diadème, 1260

Et ne permettez pas que cette illusion

Aux mutins contre nous prête d'occasion.

Faites donc qu'il l'avoue, et que ma grâce offerte,

Tout imposteur qu'il est, le dérobe à sa perte;

Et délivrez par là de ces troubles soudains 1265

Le sceptre qu'avec moi je remets en vos mains.

ÉDÜIGE.

J'avois eu jusqu'ici ce respect pour ta gloire,

Qu'en te nommant tyran, j'avois peine à me croire:

Je me tenois suspecte, et sentois que mon feu

Faisoit de ce reproche un secret désaveu; 1270

Mais tu lèves le masque, et m'ôtes de scrupule.

Je ne puis plus garder ce respect ridicule;

Et je vois clairement, le masque étant levé,

Que jamais on n'a vu tyran plus achevé.

Tu fais adroitement le doux et le sévère, 1275

Afin que la sœur t'aide à massacrer le frère:

Tu fais plus, et tu veux qu'en trahissant son sort,

Lui-même il se condamne et se livre à la mort,

Comme s'il pouvoit être amoureux de la vie

Jusqu'à la racheter par une ignominie, 1280

Ou qu'un frivole espoir de te revoir à moi

Me pût rendre perfide et lâche comme toi.

Aime-moi, si tu veux, déloyal; mais n'espère

Aucun secours de moi pour t'immoler mon frère.

Si je te menaçois tantôt de son retour, 1285

Si j'en donnois l'alarme à ton nouvel amour,

C'étoient discours en l'air inventés par ma flamme,

Pour brouiller ton esprit et celui de sa femme.

J'avois peine à te perdre, et parlois au hasard,

Pour te perdre du moins quelques moments plus tard;

Et quand par ce retour il a su nous surprendre,

Le ciel m'a plus rendu que je n'osois attendre.

GRIMOALD.

Madame....

ÉDÜIGE.

Tu perds temps; je n'écoute plus rien,

Et j'attends ton arrêt pour résoudre le mien.

Agis, si tu le veux, en vainqueur magnanime; 1295

Agis comme tyran[114], et prends cette victime:

Je suivrai ton exemple, et sur tes actions

Je réglerai ma haine ou mes affections.

Il suffit à présent que je te désabuse,

Pour payer ton amour ou pour punir ta ruse.

Adieu. 1300

SCÈNE III.

GRIMOALD, GARIBALDE, UNULPHE.

GRIMOALD.

Que veut Unulphe?

UNULPHE.

Il est de mon devoir

De vous dire, Seigneur, que chacun le vient voir.

J'ai permis à fort peu de lui rendre visite;

Mais tous l'ont reconnu pour le vrai Pertharite.

Le peuple même parle, et déjà sourdement 1305

On entend des discours semés confusément....

GARIBALDE.

Voyez en quels périls vous jette l'imposture:

Le peuple déjà parle, et sourdement murmure.

Le feu va s'allumer, si vous ne l'éteignez.

Pour perdre un imposteur, qu'est-ce que vous craignez?

La haine d'Édüige, elle qui ne prépare

A vos submissions qu'une fierté barbare?

Elle que vos mépris ayant mise en fureur,

Rendent opiniâtre à vous mettre en erreur?

Elle qui n'a plus soif que de votre ruine? 1315

Elle dont la main seule en conduit la machine?

De semblables malheurs se doivent dédaigner,

Et la vertu timide est mal propre à régner.

Épousez Rodelinde, et malgré son fantôme,

Assurez-vous l'État, et calmez le royaume; 1320

Et livrant l'imposteur à ses mauvais destins,

Otez dès aujourd'hui tout prétexte aux mutins.

GRIMOALD.

Oui, je te croirai, duc; et dès demain sa tête,

Abattue à mes pieds, calmera la tempête.

Qu'on le fasse venir, et qu'on mande avec lui 1325

Celle qui de sa fourbe est le second appui,

La reine qui me brave et qui par grandeur d'âme[115]

Semble avoir quelque gêne à se nommer sa femme.

GARIBALDE.

Ses pleurs vous toucheront.

GRIMOALD.

Je suis armé contre eux.

GARIBALDE.

L'amour vous séduira.

GRIMOALD.

Je n'en crains point les feux[116];

Ils ont peu de pouvoir quand l'âme est résolue.

GARIBALDE.

Agissez donc, Seigneur, de puissance absolue:

Soutenez votre sceptre avec l'autorité

Qu'imprime au front des rois leur propre majesté.

Un roi doit pouvoir tout, et ne sait pas bien l'être 1335

Quand au fond de son cœur il souffre un autre maître.

SCÈNE IV.

GRIMOALD, PERTHARITE, RODELINDE, GARIBALDE, UNULPHE.

GRIMOALD.

Viens, fourbe, viens, méchant, éprouver ma bonté,

Et ne la réduis pas à la sévérité.

Je veux te faire grâce: avoue et me confesse[117]

D'un si hardi dessein qui t'a fourni l'adresse, 1340

Qui des deux l'a formé, qui t'a le mieux instruit:

Tu m'entends; et surtout fais cesser ce faux bruit;

Détrompe mes sujets, ta prison est ouverte;

Sinon, prépare-toi dès demain à ta perte;

N'y force pas ton prince; et sans plus t'obstiner, 1345

Mérite le pardon qu'il cherche à te donner.

PERTHARITE.

Que tu perds lâchement de ruse et d'artifice,

Pour trouver à me perdre une ombre de justice,

Et sauver les dehors d'une adroite vertu[118]

Dont aux yeux éblouis tu parois revêtu! 1350

Le ciel te livre exprès une grande victime,

Pour voir si tu peux être et juste et magnanime;

Mais il ne t'abandonne après tout que son sang:

Tu ne lui peux ôter ni son nom ni son rang:

Je mourrai comme roi né pour le diadème; 1355

Et bientôt mes sujets, détrompés par toi-même,

Connoîtront par ma mort qu'ils n'adorent en toi[119]

Que de fausses couleurs qui te peignent en roi.

Hâte donc cette mort, elle t'est nécessaire;

Car puisqu'enfin tu veux la vérité sincère[120], 1360

Tout ce qu'entre tes mains je forme de souhaits,

C'est d'affranchir bientôt ces malheureux sujets.

Crains-moi, si je t'échappe; et sois sûr de ta perte,

Si par ton mauvais sort la prison m'est ouverte.

Mon peuple aura des yeux pour connoître son roi, 1365

Et mettra différence entre un tyran et moi:

Il n'a point de fureur que soudain je n'excite.

Voilà, dedans tes fers, l'espoir de Pertharite;

Voilà des vérités qu'il ne peut déguiser,

Et l'aveu qu'il te faut pour te désabuser. 1370

RODELINDE.

Veux-tu pour t'éclaircir de plus illustres marques[121]?

Veux-tu mieux voir le sang de nos premiers monarques?

Ce grand cœur....

GRIMOALD.

Oui, Madame, il est fort bien instruit

A montrer de l'orgueil et fourber à grand bruit.

Mais si par son aveu la fourbe reconnue 1375

Ne détrompe aujourd'hui la populace émue,

Qu'il prépare sa tête, et vous-même en ce lieu

Ne pensez qu'à lui dire un éternel adieu.

Laissons-les seuls, Unulphe, et demeure à la porte;

Qu'avant que je l'ordonne aucun n'entre ni sorte. 1380

SCÈNE V.

PERTHARITE, RODELINDE.

PERTHARITE.

Madame, vous voyez où l'amour m'a conduit.

J'ai su que de ma mort il couroit un faux bruit,

Des desirs du tyran j'ai su la violence;

J'en ai craint sur ce bruit la dernière insolence,

Et n'ai pu faire moins que de tout exposer, 1385

Pour vous revoir encore et vous désabuser.

J'ai laissé hasarder à cette digne envie

Les restes languissants d'une importune vie,

A qui l'ennui mortel d'être éloigné de vous

Sembloit à tous moments porter les derniers coups;

Car, je vous l'avouerai, dans l'état déplorable

Où m'abîme du sort la haine impitoyable,

Où tous mes alliés me refusent leurs bras[122],

Mon plus cuisant chagrin est de ne vous voir pas.

Je bénis mon destin, quelques maux qu'il m'envoie,

Puisqu'il peut consentir à ce moment de joie;

Et bien qu'il ose encor de nouveau me trahir,

En un moment si doux je ne puis le haïr.

RODELINDE.

C'étoit donc peu, Seigneur, pour mon âme affligée,

De toute la misère où je me vois plongée; 1400

C'étoit peu des rigueurs de ma captivité,

Sans celle où votre amour vous a précipité;

Et pour dernier outrage où son excès m'expose,

Il faut vous voir mourir et m'en savoir la cause!

Je ne vous dirai point que ce moment m'est doux.

Il met à trop haut prix ce qu'il me rend de vous;

Et votre souvenir m'auroit bien su défendre

De tout ce qu'un tyran auroit osé prétendre.

N'attendez point de moi de soupirs ni de pleurs:

Ce sont amusements de légères douleurs. 1410

L'amour que j'ai pour vous hait ces molles bassesses

Où d'un sexe craintif descendent les foiblesses;

Et contre vos malheurs j'ai trop su m'affermir,

Pour ne dédaigner pas l'usage de gémir.

D'un déplaisir si grand la noble violence 1415

Se résout toute entière en ardeur de vengeance,

Et méprisant l'éclat, porte tout son effort

A sauver votre vie, ou venger votre mort.

Je ferai l'un ou l'autre, ou périrai moi-même.

PERTHARITE.

Aimez plutôt, Madame, un vainqueur qui vous aime.

Vous avez assez fait pour moi, pour votre honneur;

Il est temps de tourner du côté du bonheur,

De ne plus embrasser des destins trop sévères,

Et de laisser finir mes jours et vos misères.

Le ciel, qui vous destine à régner en ces lieux, 1425

M'accorde au moins le bien de mourir à vos yeux.

J'aime à lui voir briser une importune chaîne

De qui les nœuds rompus vous font heureuse reine;

Et sous votre destin je veux bien succomber,

Pour remettre en vos mains ce que j'en fis tomber. 1430

RODELINDE.

Est-ce là donc, Seigneur, la digne récompense[123]

De ce que pour votre ombre on m'a vu de constance?

Quand je vous ai cru mort, et qu'un si grand vainqueur,

Sa conquête à mes pieds, m'a demandé mon cœur,

Quand toute autre en ma place eût peut-être fait gloire

De cet hommage entier de toute sa victoire....

PERTHARITE.

Je sais que vous avez dignement combattu:

Le ciel va couronner aussi votre vertu;

Il va vous affranchir de cette inquiétude

Que pouvoit de ma mort former l'incertitude, 1440

Et vous mettre sans trouble en pleine liberté

De monter au plus haut de la félicité[124].

RODELINDE.

Que dis-tu, cher époux?

PERTHARITE.

Que je vois sans murmure

Naître votre bonheur de ma triste aventure.

L'amour me ramenoit, sans pouvoir rien pour vous.

Que vous envelopper dans l'exil d'un époux,

Vous dérober sans bruit à cette ardeur infâme

Où s'opposent ma vie et le nom de ma femme.

Pour changer avec gloire, il vous faut mon trépas[125];

Et s'il vous faut régner, je ne le perdrai pas. 1450

Après tant de malheurs que mon amour vous cause,

Il est temps que ma mort vous serve à quelque chose,

Et qu'un victorieux à vos pieds abattu

Cesse de renoncer à toute sa vertu.

D'un conquérant si grand et d'un héros si rare 1455

Vous faites trop longtemps un tyran, un barbare;

Il l'est, mais seulement pour vaincre vos refus.

Soyez à lui, Madame, il ne le sera plus;

Et je tiendrai ma vie heureusement perdue,

Puisque....

RODELINDE.

N'achève point un discours qui me tue[126],

Et ne me force point à mourir de douleur[127],

Avant qu'avoir pu rompre ou venger ton malheur.

Moi qui l'ai dédaigné dans son char de victoire,

Couronné de vertus encor plus que de gloire,

Magnanime, vaillant, juste, bon, généreux, 1465

Pour m'attacher à l'ombre, au nom d'un malheureux,

Je pourrois à ta vue, aux dépens de ta vie,

Épouser d'un tyran l'horreur et l'infamie,

Et trahir mon honneur, ma naissance, mon rang,

Pour baiser une main fumante de ton sang[128]: 1470

Ah! tu me connois mieux, cher époux.

PERTHARITE.

Non, Madame,

Il ne faut point souffrir ce scrupule en votre âme.

Quand ces devoirs communs ont d'importunes lois,

La majesté du trône en dispense les rois:

Leur gloire est au-dessus des règles ordinaires, 1475

Et cet honneur n'est beau que pour les cœurs vulgaires.

Sitôt qu'un roi vaincu tombe aux mains du vainqueur,

Il a trop mérité la dernière rigueur.

Ma mort pour Grimoald ne peut avoir de crime:

Le soin de s'affermir lui rend tout légitime. 1480

Quand j'aurai dans ses fers cessé de respirer,

Donnez-lui votre main, sans rien considérer:

Épargnez les efforts d'une impuissante haine,

Et permettez au ciel de vous faire encor reine.

RODELINDE.

Épargnez-moi, Seigneur, ce cruel sentiment. 1485

Vous qui savez....

SCÈNE VI.

PERTHARITE, RODELINDE, UNULPHE.

UNULPHE.

Madame, achevez promptement:

Le Roi, de plus en plus se rendant intraitable,

Mande vers lui ce prince, ou faux, ou véritable.

PERTHARITE.

Adieu, puisqu'il le faut; et croyez qu'un époux

A tous les sentiments qu'il doit avoir de vous[129]. 1490

Il voit tout votre amour et tout votre mérite;

Et mourant sans regret, à regret il vous quitte.

RODELINDE.

Adieu, puisqu'on m'y force; et recevez ma foi

Que l'on me verra digne et de vous et de moi.

PERTHARITE.

Ne vous exposez point au même précipice. 1495

RODELINDE.

Le ciel hait les tyrans, et nous fera justice.

PERTHARITE.

Hélas! s'il étoit juste, il vous auroit donné

Un plus puissant monarque, ou moins infortuné.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

[106] _Var._ Seigneur, ou je m'abuse en cette occasion, Ou ce

retour soudain n'est qu'une illusion. (1653-56)

[107] _Var._ [Et leur inimitié s'accorde à vous jouer.]

GRIM. Duc, je n'en doute plus; mais je ne puis comprendre

De quel front l'imposteur en mes mains se vient rendre.

Si sous la ressemblance et le nom de son roi

Il avoit soulevé le peuple contre moi,

Et qu'il eût ménagé si bien ses artifices

Qu'il eût pu par la fuite éviter les supplices,

Qu'il fût en mon pouvoir par un coup de malheur,

Son espoir auroit eu du moins quelque couleur;

Mais se livrer lui-même et sans rien entreprendre!

Duc, encore une fois, je ne le puis comprendre:

C'est être bien stupide ou bien désespéré,

Que de chercher soi-même un trépas assuré.

GARIB. Édüige, Seigneur, n'a pris soin de l'instruire

Que pour vous dégager, et non pour vous détruire;

C'est son ambition qui vous veut pour époux,

Et ne vous veut que roi pour régner avec vous.

Il lui suffit qu'il parle, et qu'il vous embarrasse;

Et quant à lui, Seigneur, il est sûr de sa grâce;

[Car soit que ses discours puissent vous émouvoir.] (1653-56)

[108] Où mon cœur se laisse aller, que mon cœur se permet.

Voyez le _Lexique_, et tome I, p. 208, note 2.

[109] _Var._ Et lui prête la main pour se tirer des fers.

(1653-56)

[110] _Var._ Duc, ne t'y force plus, et me rends ma parole.

(1653-56)

[111] _Var._ Eût pu dans son amour suivre mes sentiments.

(1653-56)

[112] _Var._ Jusqu'à faire sortir des ombres des tombeaux.

(1653-56)

[113] _Var._ Il ne m'a point surpris quand il s'est présenté.

(1653-56)

[114] Thomas Corneille (1692) et Voltaire ont ajouté _un_: «Agis

comme un tyran.»

[115] _Var._ La reine qui s'en joue et qui par grandeur d'âme

Veut être tout ensemble et n'être pas sa femme. (1653-56)

[116] _Var._ Je n'en crains plus les feux. (1653-56)

[117] _Var._ Je te veux faire grâce: avoue et me confesse.

(1653-56)

[118] _Var._ Le bruit de tes vertus est ce qui m'a séduit,

Et je ne connois point ici d'autre faux bruit.

Partout on te publie et juste, et magnanime,

Et cet abus t'amène une grande victime. (1653-56)

[119] _Var._ Connoîtront par ma mort qu'ils n'adoroient en toi

Que de fausses couleurs qui te peignoient en roi. (1653-56)

[120] _Var._ [Car puisqu'enfin tu veux la vérité sincère,]

Mon cœur désabusé n'est plus ce qu'il étoit;

Il ne voit plus en toi ce qu'il y respectoit:

Au lieu d'un grand héros qu'il crut voir en ma place,

Il n'y voit qu'un tyran plein de rage et d'audace,

Qui ne laisse à ce cœur former d'autres souhaits

Que d'en pouvoir bientôt délivrer mes sujets.

[Crains-moi, si je t'échappe; et sois sûr de ta perte.] (1653-56)

Œuvres de P. Corneille, Tome 06 · 第 4 / 38 段