Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.
Les vers sont en principe numérotés toutes les 5 lignes, les numéros
omis dans l'original sont également omis dans cette version.
[Illustration:
ASSOCIATION
des
anciens élèves
du Lycée
LOUIS-LE-GRAND]
LES
GRANDS ÉCRIVAINS
DE LA FRANCE
NOUVELLES ÉDITIONS
PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION
DE M. AD. REGNIER
Membre de l'Institut
ŒUVRES
DE
P. CORNEILLE
TOME VI
PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie
Rue de Fleurus, 9
ŒUVRES
DE
P. CORNEILLE
NOUVELLE ÉDITION
REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS
ET LES AUTOGRAPHES
ET AUGMENTÉE
de morceaux inédits, des variantes, de notices, de notes, d'un
lexique des mots et locutions remarquables, d'un portrait, d'un
fac-simile, etc.
PAR M. CH. MARTY-LAVEAUX
TOME SIXIÈME
PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
BOULEVARD SAINT-GERMAIN
1862
PERTHARITE
ROI DES LOMBARDS
TRAGÉDIE
1652
NOTICE.
Par suite d'une erreur bien surprenante, Voltaire donne cette pièce
comme jouée en 1659[1], quoique l'Achevé d'imprimer de l'édition
originale soit du 30 avril 1653 et le privilége du 24 décembre 1651[2],
quoique Voltaire lui-même, au titre de l'avis _Au lecteur_, ajoute ces
mots: «imprimé en 1653,» et que les premières lignes de cet avis nous
apprennent que la représentation a précédé l'impression. Les frères
Parfait, qui analysent huit ouvrages représentés en cette même année
1653, placent _Pertharite_ à l'avant-dernier rang. La date de l'Achevé
d'imprimer et l'avis _Au lecteur_ suffisaient encore à prouver que ce
classement était défectueux, car ces deux pièces établissaient que
_Pertharite_ ne pouvait appartenir qu'au premier quart de l'année. Quoi
qu'il en soit, cette date de 1653, adoptée par tous les historiens de
notre théâtre[3], paraissait vraisemblable, et nous avions même pensé
qu'elle se trouvait confirmée par un témoignage de Chapelain, qu'on ne
connaît malheureusement que d'une manière incomplète et détournée[4]:
mais toutes les hypothèses disparaissent devant un passage formel de
Tallemant des Réaux, dont on n'avait pas encore tiré parti pour
l'histoire des ouvrages de Corneille, et qui recule de plus d'un an la
date de la première représentation de _Pertharite_.
«_Au carnaval de_ 1652, dit Tallemant[5], Mme de Montglas fit une
plaisante extravagance chez la présidente de Pommereuil. On y devoit
jouer _Pertharite, roi des Lombards_, pièce de Corneille, qui n'a pas
réussi. Mlle de Rambouillet dit à Segrais, garçon d'esprit qui est à
cette heure à Mademoiselle, qu'elle n'avoit point vu _l'Amour à la
mode_, et qu'elle l'aimeroit bien mieux: «Dites-le à la comtesse de
Fiesque.» La comtesse le dit à Hippolyte: c'est le fils du président de
Pommereuil du premier lit, un benêt qu'on appeloit ainsi parce qu'on lui
faisoit la guerre qu'il étoit amoureux de sa belle-mère. Hippolyte, qui
étoit épris de la comtesse, alla dire aux comédiens que, quoi qu'il en
coûtât, il falloit absolument jouer _l'Amour à la mode_[6], et les
envoya changer d'habits.» L'_Historiette_, qui ne contient plus rien
d'intéressant pour nous, se termine par le récit des réclamations et de
la brusque retraite de Mme de Montglas.
Malgré le peu de succès de _Pertharite_, il y avait, on le voit, des
personnes curieuses d'assister à des représentations particulières de
cet ouvrage, qui avait si vite disparu de la scène de l'hôtel de
Bourgogne[7]: il ne s'y était montré qu'une fois d'après Voltaire[8],
que deux suivant la plus commune opinion.
Cette pièce forme un volume in-12 de 6 feuillets et 71 pages, qui a pour
titre: PERTHARITE, ROY DES LOMBARDS, tragédie. _A Rouen, chez Laurens
Maurry, près le Palais_. Auec priuilege du Roy. M.DC.LIII. _Et se vend à
Paris, chez Guillaume de Luyne, au Palais._
Dans l'avis _Au lecteur_, Corneille se montre tout prêt à renoncer au
théâtre; nous verrons dans la _Notice_ d'_Œdipe_ quelles furent les
circonstances qui changèrent ses dispositions.
[1] Ce n'est pas là une faute d'impression qui se serait glissée
dans le titre de l'édition de Voltaire. Il nous dit à la fin de
sa _Préface_: «L'excellent Racine donna son _Andromaque_ en 1668
(_plus exactement_: à la fin de 1667), neuf ans après
_Pertharite_.»
[2] Voici la teneur de ce privilége: «Il est permis au Sieur
Corneille, Aduocat en nostre Cour de Parlement de Roüen, de faire
imprimer par tel Imprimeur qu'il voudra choisir, trois Pieces de
Theatre, intitulées, _Pertharite_, _Roy des Lombards_, _D.
Bertran de Cigarral_ et _l'Amour à la mode_, pendant le temps et
espace de neuf ans, à compter du iour qu'elles seront acheuées
d'imprimer.» Ces deux dernières pièces sont des comédies en cinq
actes et en vers, composées par Thomas Corneille et représentées,
la première en 1650, la deuxième en 1651.
[3] _Histoire du Théâtre françois_, tome VII, p. 413;
_Dictionnaire portatif des théâtres_, p. 257; Journal du _Théâtre
françois_, tome II, fol. 1003 recto; _Bibliothèque du Théâtre
françois_, tome III, p. 3; _Histoire de la vie et des ouvrages de
P. Corneille_, par M. J. Taschereau, seconde édition, p. 148.
[4] Voyez tome IV, p. 277 et 278.
[5] Tome V, p. 370 et 371.
[6] Voyez ci-dessus, p. 3, note 2.
[7] Tout porte à croire que ce fut à ce théâtre que _Pertharite_
fut représenté; du reste les historiens du théâtre ne se
prononcent pas, à l'exception toutefois de l'auteur du _Journal
du Théâtre françois_, qui dit: «La troupe royale de l'hôtel de
Bourgogne donna une tragédie nouvelle intitulée _Pertharite_.»
(Folio 1003 recto.)
[8] Voyez le commencement de sa préface de _Pertharite_.
AU LECTEUR[9].
LA mauvaise réception que le public a faite à cet ouvrage m'avertit
qu'il est temps que je sonne la retraite, et que des préceptes de mon
Horace je ne songe plus à pratiquer que celui-ci:
_Solve senescentem mature sanus equum, ne
Peccet ad extremum ridendus et ilia ducat_[10].
Il vaut mieux que je prenne congé de moi-même que d'attendre qu'on me le
donne tout à fait; et il est juste qu'après vingt années de travail, je
commence à m'apercevoir que je deviens trop vieux pour être encore à la
mode. J'en remporte cette satisfaction, que je laisse le théâtre
françois en meilleur état que je ne l'ai trouvé, et du côté de l'art et
du côté des mœurs: les grands génies qui lui ont prêté leurs veilles de
mon temps y ont beaucoup contribué; et je me flatte jusqu'à penser que
mes soins n'y ont pas nui: il en viendra de plus heureux après nous qui
le mettront à sa perfection, et achèveront de l'épurer; je le souhaite
de tout mon cœur. Cependant agréez que je joigne ce malheureux poëme
aux vingt et un qui l'ont précédé avec plus d'éclat; ce sera la dernière
importunité que je vous ferai de cette nature: non que j'en fasse une
résolution si forte qu'elle ne se puisse rompre; mais il y a grande
apparence que j'en demeurerai là. Je ne vous dirai rien pour la
justification de _Pertharite_: ce n'est pas ma coutume de m'opposer au
jugement du public; mais vous ne serez pas fâché que je vous fasse voir
à mon ordinaire les originaux dont j'ai tiré cet événement, afin que
vous puissiez séparer le faux d'avec le vrai, et les embellissements de
nos feintes d'avec la pureté de l'histoire. Celui qui l'a écrite[11] le
premier a été Paul Diacre[12], à la fin de son quatrième livre, et au
commencement du cinquième, des _Gestes des Lombards_; et pour n'y mêler
rien du mien, je vous en donne la traduction fidèle[13] qu'en a faite
Antoine du Verdier dans ses _Diverses leçons_[14]; j'y ajoute un mot
d'Erycus Puteanus[15], pour quelques circonstances en quoi ils
diffèrent, et je le laisse en latin de peur de corrompre la beauté de
son langage par la foiblesse de mes expressions. Flavius Blondus, dans
son _Histoire de la décadence de l'empire romain_[16], parle encore de
Pertharite; mais comme il le fait chasser de son royaume étant encore
enfant, sans nommer Rodelinde[17] qu'à la fin de sa vie, je n'ai pas cru
qu'il fût à propos de vous produire un témoin qui ne dit rien de ce que
je traite[18].
[9] Cet avis _Au lecteur_, ainsi que les deux extraits qui le
suivent, n'est que dans les éditions antérieures à 1660.
[10] _Épitres_, livre I, épitre I, vers 8 et 9.--«Sois sage et
dételle à temps ton coursier qui vieillit, de peur qu'à la fin il
ne fasse une chute ridicule et ne batte piteusement du flanc.»
[11] Dans le recueil de 1656, il y a _écrit_, sans accord.
[12] Paul, diacre de l'Église d'Aquilée, notaire ou chancelier de
Didier, roi des Lombards, naquit, dit-on, vers 740 et mourut vers
790. Son histoire des Lombards, dont parle ici Corneille (_de
Gestis Longobardorum libri sex_), commence à leur sortie de la
Scandinavie et finit à la mort de Luitprand en 744.
[13] Il serait plus juste de dire: «la traduction très-libre,»
mais au temps de Corneille on ne se faisait pas la même idée
qu'aujourd'hui de la fidélité d'une traduction.
[14] Voyez ci-après, p. 8, note 19.
[15] Voyez p. 14, note 37.
[16] Flavio Biondo, né en 1388, mourut à Rome en 1463, laissant
plusieurs savants ouvrages qui ont été publiés ensemble à Bâle en
1531. L'ouvrage ici mentionné a pour titre: _Historiarum ab
inclinatione romani imperii ad annum 1440, decades III, libri
XXXI_. Il devait embrasser l'histoire générale depuis la chute de
l'empire romain jusqu'au temps de l'auteur; mais quand il mourut,
il n'en avait écrit que trois décades et le premier livre de la
quatrième. C'est au livre ix de la Ire décade qu'il est parlé de
Pertharite.
[17] Ce nom est écrit ainsi dans toutes les impressions
antérieures à 1668. Les éditions de 1668, 1682 et 1692 ont de
même _Rodelinde_ dans l'_Examen_; mais dans le texte de la pièce,
elles donnent généralement, là où le nom n'est pas imprimé en
capitales, _Rodélinde_, avec un accent[17-a].
[17-a] Dans l'examen d'_Horace_, les éditions de 1668 et de 1862
portent _Rodélinde_, comme dans le texte de _Pertharite_.
[18] Voici le passage que Corneille a ici en vue: «Ariperthus
moriens duos filios Pertharitum et Gundibertum reliquit
successores. Quorum temporibus Longobardi pacem cum Romanis
Ravennatibusque et aliis Italiae populis imperio subjectis ubique
servaverunt. Sed variis ipsi inter se motibus agitati sunt.
Grimoaldus namque beneventanus, Longobardorum dux, ipsos fratres
in regni administratione discordes esse intelligens, Romoaldum
filium Beneventi ducem instituit, et magnas ducens copias, Papiam
venit; qua ex urbe quum Pertharitum puerum regem fugasset,
Gundibertum fratrem expulit Mediolano, apud quam urbem ipse a
fratre divisus se cœperat continere.» (Blondi Flavii
Forliviensis _Historiarum ab inclinatione Romanorum imperii_
decas I, liber IX; édition de Venise, 1483, folio I, III vo.)
ANTOINE DU VERDIER[19],
Livre IV de ses _Diverses leçons_, chapitre XII.
Pertharite fut fils d'Aripert[20], roy des Lombards, lequel, apres la
mort du pere, regna à Milan; et Gondebert, son frere, à Pauie; et estant
suruenuë quelque noise et querelle entre les deux freres, Gondebert
enuoya Garibalde, duc de Thurin, par deuers Grimoald, comte[21] de
Beneuent, capitaine genereux, le priant de le vouloir secourir contre
Pertharite, auec promesses de luy donner vne sienne sœur en mariage.
Mais Garibalde, vsant de trahison enuers son seigneur, persuada à
Grimoald d'y venir pour occuper le royaume, qui par la discorde des
freres estoit en fort mauuais estat, et prochain de sa ruïne. Ce
qu'entendant Grimoald se despoüilla[22] de sa comté de Beneuent, de
laquelle il fit comte son fils, et auec le plus de forces qu'il peust
assembler, se mit en chemin pour aller à Pauie; et par toutes les citez
où il passa s'acquit plusieurs amis, pour s'en aider à prendre le
royaume. Estant arriué à Pauie, et parlé qu'il eut à Gondebert, il le
tua par l'intelligence et moyen de Garibalde, et occupa le royaume.
Pertharite entendant ces nouuelles, abandonna Rodelinde sa Femme et vn
sien petit fils, lesquels Grimoald confina à Beneuent, et s'enfuit et
retira vers Cacan, roi des Auariens ou Huns. Grimoald ayant confirmé et
establi son royaume à Pauie, entendant que Pertharite s'estoit sauvé
vers Cacan, luy enuoya ambassadeurs pour luy faire entendre que s'il
gardoit Pertharite en son royaume, il ne iouïroit plus de la paix qu'il
auoit eue auec les Lombards, et qu'il auroit un roy pour ennemi. Suiuant
laquelle ambassade, le roy des Auariens appela en secret Pertharite, luy
disant qu'il allast la part où il voudroit, afin que par luy les
Auariens ne tombassent en l'inimitié des Lombards: ce qu'ayant entendu
Pertharite, s'en retournant en Italie, vint trouuer Grimoald, soy fiant
en sa clemence, et comme il fut pres de la ville de Lodi, il enuoya
devant vn sien gentil homme nommé Vnulphe, auquel il se fioit
grandement, pour aduertir Grimoald de sa venuë. Vnulphe se presentant au
nouueau roy, luy donna aduis comme Pertharite auoit recours à sa bonté,
à laquelle il se venoit librement soumettre, s'il lui plaisoit
l'accepter. Quoy entendant Grimoald, luy promit et iura de ne faire
aucun desplaisir à son maistre, lequel pouuoit venir seurement, quand il
voudroit, sur sa foy. Vnulphe ayant rapporté telle response à son
seigneur Pertharite, iceluy vint se presenter deuant Grimoald, et se
prosterner à ses pieds, lequel le[23] receut gracieusement et le baisa.
Quoy fait, Pertharite luy dit: «Ie vous suis seruiteur; et sçachant que
vous estes tres-chrestien et ami de pieté, bien que je peusse viure
entre les payens, neantmoins, me confiant en vostre douceur et
debonnaireté, me suis venu rendre à vos pieds.» Lors Grimoald, vsant de
ses sermens accoustumez, luy promit, disant: «Par celuy qui m'a fait
naistre, puis que vous auez recours à ma foy, vous ne souffrirez mal
aucun en chose qui soit, et donneray ordre que vous pourrez honnestement
viure.» Ce dit, luy ayant fait donner vn bon logis, commanda qu'il fust
entretenu selon sa qualité, et que toutes choses à luy necessaires lui
fussent abondamment baillées. Or comme Pertharite eut prins congé du
Roy, et se fut retiré en son logis, aduint que soudain les citoyens de
Pauie à grandes trouppes accoururent pour le voir et saluer, comme
l'ayans auparauant cognu et honoré. Mais voicy de combien peut nuire vne
mauvaise langue. Quelques flateurs et malins, ayans prins garde aux
caresses faites par le peuple à Pertharite, vindrent trouver Grimoald,
et luy firent entendre que si bien-tost il ne faisoit tuer Pertharite,
il estoit en bransle de perdre le royaume et la vie, luy asseurans qu'à
cette fin tous ceux de la ville luy faisoyent la cour. Grimoald, homme
facile à croire, et bien souuent trop de leger[24], s'estonna
aucunement, et atteint de deffiance, ayant mis en oubly sa promesse,
s'enflamma[25] subitement de colere, et deslors iura la mort de
l'innocent Pertharite, commençant à prendre aduis en soy par quel moyen
et en quelle sorte il luy pourroit le lendemain oster la vie, pource que
lors estoit trop tard; et à ce soir luy enuoya diuerses sortes de
viandes et vins des plus friands en grande abondance pour le faire
enyurer, afin que par trop boire et manger, et estant enseueli en vin
et à dormir, il ne peust penser aucunement à son salut. Mais vn gentil
homme qui auoit iadis esté seruiteur du pere de Pertharite, qui luy
portoit de la viande de la part du Roy, baissant la teste sous la table,
comme s'il luy eust voulu faire la reuerence et embrasser le genoüil,
luy fit sçavoir secrettement que Grimoald auoit deliberé de le faire
mourir: dont Pertharite commanda à l'instant à son eschanson qu'il ne
luy versast autre breuuage durant le repas qu'vn peu d'eau dans sa
couppe d'argent. Tellement qu'estant Pertharite inuité par les
courtisans, qui luy presentoient les viandes[26] de diuerses sortes, de
faire brindes[27], et ne laisser rien dans sa couppe pour l'amour du
Roy; luy, pour l'honneur et reuerence de Grimoald, promettoit de la
vuider du tout, et toutesfois ce n'estoit qu'eau qu'il beuuoit. Les
gentils hommes et seruiteurs rapporterent à Grimoald comme Pertharite
haussoit le gobelet, et beuuoit à sa bonne grace desmesurement; de quoy
se resiouyssant Grimoald, dit en riant: «Cet yurongne boiue son saoul
seulement, car demain il rendra le vin meslé auec son sang.» Le soir
mesme il enuoya ses gardes entourner la maison de Pertharite, afin qu'il
ne s'en peust fuyr: lequel, apres qu'il eut souppé, et que tous furent
sortis de la chambre, luy demeuré seul auec Vnulphe et le page qui auoit
accoustumé le vestir[28], lesquels estoient les deux plus fideles
seruiteurs qu'il eust, leur[29] descouurit comme Grimoald auoit
entrepris de le faire mourir: pour à quoy obuier, Vnulphe luy
chargea[30] sur les espaules les couuertes d'vn lit, vne coutre[31], et
vne peau d'ours qui luy couuroit le dos et le visage; et comme si c'eust
esté quelque rustique ou faquin[32], commença de grande affection à le
chasser à grands coups de baston hors de la chambre, et à luy faire
plusieurs outrages et vilenies, tellement que chassé et ainsi battu il
se laissoit choir souuent en terre: ce que voyant les gardes de Grimoald
qui estoient en sentinelle à l'entour de la maison, demanderent à
Vnulphe que c'estoit: «C'est, respondit-il, vn maraud de valet que i'ay,
qui, outre mon commandement, m'auoit dressé mon lit en la chambre de cet
yurongne Pertharite, lequel est tellement remply de vin qu'il dort comme
mort; et partant ie le frappe.» Eux entendans ces paroles, les croyant
veritables, se résioüirent tous, et pensans que Pertharite fust vn
valet, luy firent place et à Vnulphe, et les laisserent aller. La mesme
nuict Pertharite arriua en la ville d'Ast, et de là passa les monts, et
vint en France. Or comme il fut sorty, et Vnulphe apres, le fidele page
auoit diligemment fermé la porte apres luy, et demeura seul dedans la
chambre, là où le lendemain les messagers du Roy vindrent pour mener
Pertharite au palais; et ayans frappé à l'huis, le page prioit
d'attendre[33], disant: «Pour Dieu ayez pitié de luy, et laissez-le
acheuer de dormir; car estant encores lassé du chemin, il dort de
profond sommeil.» Ce que luy ayans accordé, le rapporterent à Grimoald,
lequel dit que tant mieux, et commanda que quoy que ce fust, on y
retournas, et qu'ils l'amenassent: auquel commandement les soldats
revindrent heurter de plus fort à l'huis de la chambre, et le page les
pria de permettre qu'il reposast encores un peu; mais ils crioyent et
tempestoyent de tant plus, disans: «N'aura meshuy dormi assez cet
yurongne?» et en vn mesme temps rompirent à coups de pied la porte, et
entrez dedans chercherent Pertharite dans le lict; mais ne le trouuans
point, demanderent au page où il estoit, lequel leur dit qu'il s'en
estoit fuï. Lors ils prindrent le page par les cheueux, et le menerent
en grande furie au palais; et comme ils furent deuant le Roy, dirent que
Pertharite auoit fait vie[34], à quoy le page auoit tenu la main, dont
il meritoit la mort. Grimoald demanda par ordre par quel moyen
Pertharite s'estoit sauvé; et le page luy conta le faict de la sorte
qu'il estoit aduenu. Grimoald cognoissant la fidelité de ce ieune homme,
voulut qu'il fust[35] vn de ses pages, l'exhortant à luy garder celle
foy qu'il auoit à Pertharite, luy promettant en outre de luy faire
beaucoup de bien. Il fit venir en après Vnulphe deuant luy, auquel il
pardonna de mesme, luy recommandant sa foy et sa prudence. Quelques
iours apres, il luy demanda s'il ne vouloit pas estre bien-tost auec
Pertharite: à quoy Vnulphe auec serment respondit que plustost il auroit
voulu mourir auec Pertharite que viure en tout autre lieu en tout
plaisir et delices. Le Roy fit pareille demande au page, à
sçauoir-mon[36] s'il trouuoit meilleur de demeurer auec soy au palais
que de viure auec Pertharite en exil; mais le page luy ayant respondu
comme Vnulphe auoit fait, le Roy prenant en bonne part leurs paroles,
et loüant la foy de tous deux, commanda à Vnulphe demander tout ce qu'il
voudroit de sa maison, et qu'il s'en allast en toute seureté trouuer
Pertharite. Il licentia et donna congé de mesme au page, lequel auec
Vnulphe, portans auec eux, par la courtoisie et liberalité du Roy, ce
qui leur estoit de besoin pour leur voyage, s'en allèrent en France
trouuer leur desiré seigneur Pertharite.
[19] Antoine du Verdier, seigneur de Vauprivas, né à Montbrison
en 1544, mort en 1600. Celui de ses ouvrages dont Corneille a
tiré ce morceau d'histoire traduit de Paul Diacre, parut d'abord
à Lyon en 1576, sous ce titre: _les Diverses leçons d'Antoine
Duverdier suivant celles de P. Messie_; puis il fut réimprimé
avec des additions successives en 1584, 1592, 1605. Il contient
le fruit des lectures de l'auteur et les extraits qu'il a faits
des divers historiens grecs, latins et italiens, à l'imitation de
Pierre Mexia, écrivain espagnol, qui avait publié en 1542 une
compilation du même genre, traduite en français par Cl. Gruget,
sous le même titre de _Diverses leçons_.
[20] L'édition de 1580 des _Diverses leçons_ de du Verdier donne
_Partharite_ et _Albert_, pour _Pertharite_ et _Aripert_.
[21] Corneille, ayant employé dans ses vers le titre de _comte_,
au lieu de celui de _duc_, pour Grimoald, a changé dans le texte
de du Verdier les mots _duc_, et plus loin _duché_, en ceux de
_comte_ et _comté_.
[22] VAR. (recueil de 1656): Ce qu'entendant Grimoald, il se
despoüilla.--Ici, comme aux autres variantes de ce morceau, le
texte de l'édition originale, que nous avons suivie, est conforme
à celui de du Verdier.
[23] _Le_ est omis dans le recueil de 1656.
[24] _De léger_, légèrement, facilement.
[25] Il y a _s'enflamba_ dans du Verdier (1580).
[26] VAR. (recueil de 1656): des viandes.
[27] «_Brinde_, terme bachique qui veut dire _santé_.»
(_Dictionnaire de Richelet_, 1680.)
[28] VAR. (recueil de 1656): qui auoit accoustumé de le vestir.
[29] _Lors_, au lieu de _leur_, dans du Verdier.
[30] VAR. (recueil de 1656): luy charge.
[31] Ce mot traduit le latin _culcitra_; voyez le _Dictionnaire_
de Roquefort, aux articles _Couete, Coute_ et _Coulte, Coultre_.
[32] VAR. (recueil de 1656): quelque rustique ou quelque faquin.
[33] Dans du Verdier: «le page les prioit d'attendre.»
[34] _Vie_ comme _voie_, de _via_ chemin. _Faire vie_, faire du
chemin, partir.
[35] Dans du Verdier: «qu'il fusse;» et deux lignes plus loin:
«beaucoup du bien.»
[36] Nous avons vu un emploi analogue de _mon_ dans le texte même
de Corneille: voyez _la Galerie du Palais_, tome II, p. 92, note
4. Voyez aussi les Dictionnaires de Nicot et de Furetière, et
notre _Lexique_ à l'article _Mon_.
ERYCUS PUTEANUS[37],
_Historiæ barbaricæ_, libro II, numero 15.
Tam[38] tragico nuncio obstupefactus Pertharitus, ampliusque tyrannum
quam fratrem timens, fugam ad Cacanum, Hunnorum regem, arripuit,
Rodelinda uxore et filio Cuniperto Mediolani relictis. Sed jam magna sui
parte miser, et in carissimis pignoribus captus, quum a rege nospite
rejiceretur, ad hostem redire statuit, et cujus sævitiam timuerat,
clementiam experiri. Quid votis obesset? non regnum, sed incolumitas
quærebatur. Etenim Pertharitus, quasi pati jam fortunæ contumeliam
posset, fratre occiso, supplex esse sustinuit; et quia amplius putavit
Grimoaldus reddere vitam quam regnum eripere, facilis fuit. Longe tamen
aliud fata ordiebantur: ut nec securus esset, qui parcere voluit; nec
liber a discrimine, qui salutem duntaxat pactus erat. Atque interea rex
novus, destinatis nuptiis potentiam firmaturus, desponsam[39] sibi
virginem tori sceptrique sociam assumit. Et sic in familia Ariperti
regium permanere nomen videbatur; quippe post filios gener diadema
sumpserat. Venit igitur Ticinum Pertharitus, et suæ oblitus
appellationis, sororem reginam salutavit. Plenus mutuæ benevolentiæ hic
congressus fuit, ac plane redire ad felicitatem profugus videbatur,
nisi quod non imperaret. Domus et familia quasi proximam nupero
splendori vitam acturo datur. Quid fit? visendi et salutandi causa quum
frequentes confluerent, partim Longobardi, partim Insubres, humanitatis
Regem pœnituit. Sic officia nocuere; et quia in exemplum benignitas
miserantis valuit, exstincta est. A populo coli, et regnum moliri, juxta
habitum. Itaque ut Rex metu solveretur, secundum parricidium non
exhorruit. Nuper manu, nunc imperio cruentus, morti Pertharitum
destinat. Sed nihil insidiæ, nihil percussores immissi potuere: elapsus
est. Amica et ingeniosa Unulphi fraude beneficium salutis stetit, qui
inclusum et obsessum ursina pelle circumtegens, et tanquam pro mancipio
pellens, cubiculo ejecit. Dolum ingesta quoque verbera vestiebant; et
quia nox erat, falli satellites potuere. Facinus quemadmodum regi
displicuit, ita fidei exemplum laudatum est.
[37] Henri Dupuis, professeur de belles-lettres à Louvain, plus
connu sous le nom d'_Erycius Puteanus_ que sous son nom flamand
_Van de Putte_, naquit à Venlo, dans la Gueldre, en 1574, et
mourut à Louvain, en 1646. Le titre exact de celui de ses
nombreux ouvrages d'où est tiré l'extrait que donne ici Corneille
est: ERYCI PUTEANI _Historiæ insubricæ, ab origine gentis ad
Othonem magnum imperatorem, libri VI, qui irruptiones Barbarorum
in Italiam continent (ab anno CLVII ad annum DCCCCLXXIII). Fax
barbarici temporis_.--Corneille écrit _Erycus_, au lieu
d'_Erycius_; c'est sans doute qu'il a pris pour un _i_ simple l'I
majuscule qui dans plusieurs éditions, dans celle de 1630, par
exemple, dont nous venons de copier le titre, termine le génitif
ERYCI (pour _Erycii_). On voit que la fin de ce titre contient
aussi l'adjectif _barbaricus_, qui a été substitué par Corneille
à _insubricus_.
[38] Épouvanté d'une nouvelle si tragique, Pertharite, craignant
plus le tyran que son frère, s'enfuit à la hâte chez Cacan, roi
des Huns, laissant à Milan sa femme Rodelinde et Cunipert son
fils. Mais, malheureux dans une grande partie de lui-même,
prisonnier dans la personne de ce qu'il avait de plus cher,
repoussé d'ailleurs par le roi dont il était l'hôte, il résolut
de retourner vers son ennemi, et d'éprouver la clémence de celui
dont il avait redouté la cruauté. Rien pouvait-il s'opposer à ses
vœux, quand ce n'était plus un royaume, mais la vie qu'il
demandait? En effet, croyant pouvoir désormais, après le meurtre
de son frère, subir les outrages de la fortune, Pertharite ne
rougit pas de se rendre suppliant, et Grimoald se montra facile,
jugeant qu'il lui donnait plus en lui accordant la vie, qu'il ne
lui avait ôté en lui arrachant son royaume. Toutefois les destins
disposaient les choses bien autrement: il ne devait y avoir ni
sécurité pour celui qui voulait faire grâce, ni salut pour celui
qui ne stipulait d'autre condition que d'avoir la vie sauve.
Cependant le nouveau roi, voulant consolider sa puissance par le
mariage projeté, prend pour compagne de son lit et de son trône
la jeune princesse qui lui était fiancée[38-a], de manière que la
dignité royale semblait demeurer dans la famille d'Aripert, le
diadème ayant passé de la tête de ses fils sur celle de son
gendre. Pertharite s'en vint donc à Pavie, et, oubliant le nom
qu'il avait porté, salua reine sa sœur. Une bienveillance
mutuelle régna dans cette entrevue, et, au commandement près, le
proscrit semblait retrouver son ancienne prospérité. On lui donne
une maison et des gens, pour que sa vie ne s'éloigne pas trop de
sa récente splendeur. Mais qu'arrive-t-il? Lombards et Insubres
accourent en foule pour le visiter et lui faire leur cour. Le Roi
se repentit de son humanité; ces hommes devinrent funestes à
Pertharite, et la bonté de Grimoald, qui n'était que pitié,
s'éteignit quand il vit qu'on s'autorisait de son exemple: être
honoré du peuple, c'était aspirer au trône. En conséquence, pour
s'affranchir de ses craintes, le Roi ne recula pas devant un
second parricide. Naguère c'était sa main qui avait frappé; cette
fois un ordre lui suffit, et il voua Pertharite à la mort. Mais
les piéges, les assassins furent mis en défaut; il leur échappa;
il dut son salut à l'ingénieux stratagème d'Unulphe, son ami.
Celui-ci le revêtit d'une peau d'ours, et, le chassant comme un
esclave, le fit sortir de la chambre où il était enfermé et
gardé: il alla même jusqu'à le frapper pour mieux colorer sa
ruse, et, comme il était nuit, les soldats se laissèrent tromper.
Le fait déplut au Roi, mais il loua cet exemple de fidélité.
[38-a] La fille d'Aripert, sœur de Pertharite et de Gondebert;
voyez plus haut, p. 8. Corneille la nomme _Édüige_.
[39] VAR. (recueil de 1656): _desponsatam_. Le texte de Puteanus
est _desponsam_.
EXAMEN[40].
Le succès de cette tragédie a été si malheureux, que pour m'épargner le
chagrin de m'en souvenir, je n'en dirai presque rien. Le sujet est écrit
par Paul Diacre, au 4. et 5. livre des _Gestes des Lombards_[41], et
depuis lui par Erycus Puteanus, au second livre de son _Histoire des
invasions de l'Italie par les Barbares_[42]. Ce qui l'a fait avorter au
théâtre a été l'événement extraordinaire qui me l'avoit fait choisir. On
n'y a pu supporter qu'un roi dépouillé de son royaume, après avoir fait
tout son possible pour y rentrer, se voyant sans forces et sans amis, en
cède à son vainqueur les droits inutiles, afin de retirer sa femme
prisonnière de ses mains: tant les vertus de bon mari sont peu à la
mode! On n'y a pas aimé la surprise avec laquelle Pertharite se présente
au troisième acte, quoique le bruit de son retour soit épandu dès le
premier, ni que Grimoald reporte toutes ses affections à Édüige, sitôt
qu'il a reconnu que la vie de Pertharite, qu'il avoit cru mort
jusque-là, le mettoit dans l'impossibilité de réussir auprès de
Rodelinde. J'ai parlé ailleurs de l'inégalité de l'emploi des
personnages, qui donne à Rodelinde le premier rang dans les trois
premiers actes, et la réduit au second ou au troisième dans les deux
derniers[43]. J'ajoute ici, malgré sa disgrâce, que les sentiments en
sont assez vifs et nobles, les vers assez bien tournés, et que la façon
dont le sujet s'explique dans la première scène ne manque pas
d'artifice.
[40] C'est en 1663 que fut imprimé pour la première fois l'Examen
de _Pertharite_ et non en 1660, comme Voltaire le dit par erreur
dans le titre de cet examen.
[41] Voyez ci-dessus, p. 8-14, la traduction du récit de Paul
Diacre par Antoine du Verdier.
[42] Voyez ci-dessus, p. 14-16, le texte latin et la traduction
de l'extrait de Puteanus.
[43] Ce défaut en Rodelinde a été une des principales causes du
mauvais succès de _Pertharite_, et je n'ai point encore vu sur
nos théâtres cette inégalité de rang en un même acteur, qui n'ait
produit un très-méchant effet. (_Examen d'Horace_; voyez tome
III, p. 276.)
LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE
_PERTHARITE_.
ÉDITIONS SÉPARÉES.
1653 in-12;
1656 in-12.
RECUEILS.
1654 in-12[44];
1656 in-12;
1660 in-8º;
1663 in-fol.;
1664 in-8º;
1668 in-12;
1682 in-12.
ACTEURS.
PERTHARITE, roi des Lombards[45].
GRIMOALD, comte de Bénévent, ayant conquis le royaume des Lombards
sur Pertharite.
GARIBALDE, duc de Turin[46].
UNULPHE, seigneur lombard.
RODELINDE, femme de Pertharite.
ÉDÜIGE, sœur de Pertharite.
SOLDATS.
La scène est à Milan.
[44] Dans ce recueil, l'Achevé d'imprimer de _Pertharite_ porte
la date du 30 avril 1653.--Au tome V, p. 417, note 1, il faut
lire: «l'Achevé d'imprimer de _Don Sanche_ porte la date du 14
mai (_et non du 13 août_) 1650.»
[45] Pertharite ou Bertaride succéda en 661, conjointement avec
son frère Gondebert ou Godebert, à son père Aribert, roi des
Lombards, qui avait donné Milan pour capitale au premier, et
Pavie au second. On peut voir dans les extraits historiques cités
par Corneille à la suite de l'avis _Au lecteur_, que le nom de
Grimoald, comte, ou plutôt duc, de Bénévent (voyez p. 8, note 3),
et ceux des autres personnages, excepté peut-être celui
d'_Édüige_ ou d'_Edvige_, sont également empruntés à l'histoire.
[46] L'orthographe de ce nom est _Thurin_ dans toutes les
anciennes éditions, y compris celle de 1692.
PERTHARITE.
TRAGÉDIE.
ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE.
RODELINDE, UNULPHE.
RODELINDE.
Oui, l'honneur qu'il me rend ne fait que m'outrager;
Je vous le dis encor, rien ne peut me changer[47]:
Ses conquêtes pour moi sont des objets de haine;
L'hommage qu'il m'en fait renouvelle ma peine,
Et comme son amour redouble mon tourment, 5
Si je le hais vainqueur, je le déteste amant.
Voilà quelle je suis, et quelle je veux être[48],
Et ce que vous direz au comte votre maître.
UNULPHE.
Dites au Roi, Madame[49].
RODELINDE.
Ah! je ne pense pas
Que de moi Grimoald exige un cœur si bas: 10
S'il m'aime, il doit aimer cette digne arrogance
Qui brave ma fortune et remplit ma naissance.
Si d'un roi malheureux et la fuite et la mort
L'assurent dans son trône à titre du plus fort,
Ce n'est point à sa veuve à traiter de monarque 15
Un prince qui ne l'est qu'à cette triste marque.
Qu'il ne se flatte point d'un espoir décevant:
Il est toujours pour moi comte de Bénévent,
Toujours l'usurpateur du sceptre de nos pères,
Et toujours, en un mot, l'auteur de mes misères. 20
UNULPHE.
C'est ne connoître pas la source de vos maux,
Que de les imputer à ses nobles travaux.
Laissez à sa vertu le prix qu'elle mérite,
Et n'en accusez plus que votre Pertharite:
Son ambition seule....
RODELINDE.
Unulphe, oubliez-vous 25
Que vous parlez à moi, qu'il étoit mon époux?
UNULPHE.
Non; mais vous oubliez que bien que la naissance
Donnât à son aîné la suprême puissance,
Il osa toutefois partager avec lui
Un sceptre dont son bras devoit être l'appui; 30
Qu'on vit alors deux rois en votre Lombardie,
Pertharite à Milan, Gundebert à Pavie,
Dont[50] ce dernier, piqué par un tel attentat,
Voulut entre ses mains réunir son État,
Et ne put voir longtemps en celles de son frère.... 35
RODELINDE.
Dites qu'il fut rebelle aux ordres de son père.
Le Roi, qui connoissoit ce qu'ils valoient tous deux,
Mourant entre leurs bras, fit ce partage entre eux:
Il vit en Pertharite une âme trop royale
Pour ne lui pas laisser une fortune égale; 40
Et vit en Gundebert un cœur assez abjet[51]
Pour ne mériter pas son frère pour sujet.
Ce n'est pas attenter aux droits d'une couronne
Qu'en conserver la part qu'un père nous en donne;
De son dernier vouloir c'est se faire des lois, 45
Honorer sa mémoire, et défendre son choix.
UNULPHE.
Puisque vous le voulez, j'excuse son courage;
Mais condamnez du moins l'auteur de ce partage,
Dont l'amour indiscret pour des fils généreux,
Les faisant tous deux rois, les a perdus tous deux. 50
Ce mauvais politique avoit dû reconnoître
Que le plus grand État ne peut souffrir qu'un maître,
Que les rois n'ont qu'un trône et qu'une majesté,
Que leurs enfants entre eux n'ont point d'égalité,
Et qu'enfin la naissance a son ordre infaillible 55
Qui fait de leur couronne un point indivisible.
RODELINDE.
Et toutefois le ciel par les événements
Fit voir qu'il approuvoit ses justes sentiments.
Du jaloux Gundebert l'ambitieuse haine
Fondant sur Pertharite, y trouva tôt sa peine. 60
Une bataille entre eux vidoit leur différend;
Il en sortit défait, il en sortit mourant:
Son trépas nous laissoit toute la Lombardie,
Dont il nous envioit une foible partie;
Et j'ai versé des pleurs qui n'auroient pas coulé, 65
Si votre Grimoald ne s'en fût point mêlé.
Il lui promit vengeance, et sa main plus vaillante
Rendit après sa mort sa haine triomphante:
Quand nous croyions le sceptre en la nôtre affermi,
Nous changeâmes de sort en changeant d'ennemi; 70
Et le voyant régner où régnoient les deux frères,
Jugez à qui je puis imputer nos misères.
UNULPHE.
Excusez un amour que vos yeux ont éteint:
Son cœur pour Édüige en étoit lors atteint;
Et pour gagner la sœur à ses désirs trop chère, 75
Il fallut épouser les passions du frère.
Il arma ses sujets, plus pour la conquérir
Qu'à dessein de vous nuire ou de le secourir.
Alors qu'il arriva, Gundebert rendoit l'âme,
Et sut en ce moment abuser de sa flamme. 80
«Bien, dit-il, que je touche à la fin de mes jours,
Vous n'avez pas en vain amené du secours;
Ma mort vous va laisser ma sœur et ma querelle:
Si vous l'osez aimer, vous combattrez pour elle.»
Il la proclame reine; et sans retardement 85
Les chefs et les soldats ayant prêté serment,
Il en prend d'elle un autre, et de mon prince même:
«Pour montrer à tous deux à quel point je vous aime,
Je vous donne, dit-il, Grimoald pour époux,
Mais à condition qu'il soit digne de vous; 90
Et vous ne croirez point, ma sœur, qu'il vous mérite,
Qu'il n'ait vengé ma mort et détruit Pertharite,
Qu'il n'ait conquis Milan, qu'il n'y donne la loi.
A la main d'une reine il faut celle d'un roi.»
Voilà ce qu'il voulut, voilà ce qu'ils jurèrent, 95
Voilà sur quoi tous deux contre vous s'animèrent.
Non que souvent mon prince, impatient amant,
N'ait voulu prévenir l'effet de son serment;
Mais contre son amour la Princesse obstinée
A toujours opposé la parole donnée; 100
Si bien que ne voyant autre espoir de guérir,
Il a fallu sans cesse et vaincre et conquérir.
Enfin, après deux ans, Milan par sa conquête
Lui donnoit Édüige en couronnant sa tête,
Si ce même Milan dont elle étoit le prix 105
N'eût fait perdre à ses yeux ce qu'ils avoient conquis.
Avec un autre sort il prit un cœur tout autre.
Vous fûtes sa captive, et le fîtes le vôtre;
Et la princesse alors par un bizarre effet,
Pour l'avoir voulu roi, le perdit tout à fait. 110
Nous le vîmes quitter ses premières pensées,
N'avoir plus pour l'hymen ces ardeurs empressées,
Éviter Édüige, à peine lui parler,
Et sous divers prétexte à son tour reculer.
Ce n'est pas que longtemps il n'ait tâché d'éteindre 115
Un feu dont vos vertus avoient lieu de se plaindre;
Et tant que dans sa fuite a vécu votre époux,
N'étant plus à sa sœur, il n'osoit être à vous;
Mais sitôt que sa mort eut rendu légitime
Cette ardeur qui n'étoit jusque-là qu'un doux crime.... 120
SCÈNE II.
RODELINDE, ÉDÜIGE, UNULPHE
ÉDÜIGE.
Madame, si j'étois d'un naturel jaloux,
Je m'inquiéterois de le voir avec vous,
Je m'imaginerois, ce qui pourroit bien être,
Que ce fidèle agent vous parle pour son maître;
Mais comme mon esprit n'est pas si peu discret 125
Qu'il vous veuille envier la douceur du secret,
De cette opinion j'aime mieux me défendre,
Pour mettre en votre choix celle que je dois prendre,
La régler par votre ordre, et croire avec respect
Tout ce qu'il vous plaira d'un entretien suspect. 130
RODELINDE.
Le secret n'est pas grand qu'aisément on devine,
Et l'on peut croire alors tout ce qu'on s'imagine.
Oui, Madame, son maître a de fort mauvais yeux;
Et s'il m'en pouvoit croire, il en useroit mieux.
ÉDÜIGE.
Il a beau s'éblouir alors qu'il vous regarde, 135
Il vous échappera si vous n'y prenez garde.
Il lui faut obéir, tout amoureux qu'il est,
Et vouloir ce qu'il veut, quand et comme il lui plaît.
RODELINDE.
Avez-vous reconnu par votre expérience
Qu'il faille déférer à son impatience? 140
ÉDÜIGE.
Vous ne savez que trop ce que c'est que sa foi.
RODELINDE.
Autre est celle d'un comte, autre celle d'un roi;
Et comme un nouveau rang forme une âme nouvelle,
D'un comte déloyal il fait un roi fidèle.
ÉDÜIGE.
Mais quelquefois, Madame, avec facilité 145
On croit des maris morts qui sont pleins de santé;
Et lorsqu'on se prépare aux seconds hyménées,
On voit par leur retour des veuves étonnées.
RODELINDE.
Qu'avez-vous vu, Madame, ou que vous a-t-on dit?
ÉDÜIGE.
Ce mot un peu trop tôt vous alarme l'esprit. 150
Je ne vous parle pas de votre Pertharite;
Mais il se pourra faire enfin qu'il ressuscite,
Qu'il rende à vos désirs leur juste possesseur;
Et c'est dont je vous donne avis en bonne sœur.
RODELINDE.
N'abusez point d'un nom que votre orgueil rejette. 155
Si vous étiez ma sœur, vous seriez ma sujette;
Mais un sceptre vaut mieux que les titres du sang,
Et la nature cède à la splendeur du rang.
ÉDÜIGE.
La nouvelle vous fâche, et du moins importune
L'espoir déjà formé d'une bonne fortune. 160
Consolez-vous, Madame: il peut n'en être rien;
Et souvent on nous dit ce qu'on ne sait pas bien.
RODELINDE.
Il sait mal ce qu'il dit, quiconque vous fait croire
Qu'aux feux de Grimoald je trouve quelque gloire.
Il est vaillant, il règne, et comme il faut régner; 165
Mais toutes ses vertus me le font dédaigner.
Je hais dans sa valeur l'effort qui le couronne;
Je hais dans sa bonté les cœurs qu'elle lui donne;
Je hais dans sa prudence un grand peuple charmé;
Je hais dans sa justice un tyran trop aimé; 170
Je hais ce grand secret d'assurer sa conquête,
D'attacher fortement ma couronne à sa tête;
Et le hais d'autant plus que je vois moins de jour
A détruire un vainqueur qui règne avec amour.
ÉDÜIGE.
Cette haine qu'en vous sa vertu même excite 175
Est fort ingénieuse à voir tout son mérite;
Et qui nous parle ainsi d'un objet odieux
En diroit bien du mal s'il plaisoit à ses yeux.
RODELINDE.
Qui hait brutalement permet tout à sa haine:
Il s'emporte, il se jette où sa fureur l'entraîne, 180
Il ne veut avoir d'yeux que pour ses faux portraits;
Mais qui hait par devoir ne s'aveugle jamais:
C'est sa raison qui hait, qui toujours équitable,
Voit en l'objet haï ce qu'il a d'estimable,
Et verroit en l'aimé ce qu'il y faut blâmer, 185
Si ce même devoir lui commandoit d'aimer.
ÉDÜIGE.
Vous en savez beaucoup.
RODELINDE.
Je sais comme il faut vivre.
ÉDÜIGE.
Vous êtes donc, Madame, un grand exemple à suivre.
RODELINDE.
Pour vivre l'âme saine, on n'a qu'à m'imiter[52].
ÉDÜIGE.
Et qui veut vivre aimé n'a qu'à vous en conter? 190
RODELINDE.
J'aime en vous un soupçon qui vous sert de supplice:
S'il me fait quelque outrage, il m'en fait bien justice.
ÉDÜIGE.
Quoi? vous refuseriez Grimoald pour époux?
RODELINDE.
Si je veux l'accepter, m'en empêcherez-vous?
Ce qui jusqu'à présent vous donne tant d'alarmes, 195
Sitôt qu'il me plaira, vous coûtera des larmes;
Et quelque grand pouvoir que vous preniez sur moi,
Je n'ai qu'à dire un mot pour vous faire la loi.
N'aspirez point, Madame, où je voudrai prétendre:
Tout son cœur est à moi, si je daigne le prendre. 200
Consolez-vous pourtant: il m'en fait l'offre en vain;
Je veux bien sa couronne, et ne veut point sa main.
Faites, si vous pouvez, revivre Pertharite,
Pour l'opposer aux feux dont votre amour s'irrite.
Produisez un fantôme, ou semez un faux bruit, 205
Pour remettre en vos fers un prince qui vous fuit;
J'aiderai votre feinte, et ferai mon possible
Pour tromper avec vous ce monarque invincible,
Pour renvoyer chez vous les vœux qu'on vient m'offrir,
Et n'avoir plus chez moi d'importuns à souffrir. 210
ÉDÜIGE.
Qui croit déjà ce bruit un tour de mon adresse,
De son effet sans doute auroit peu d'allégresse,
Et loin d'aider la feinte avec sincérité,
Pourroit fermer les yeux même à la vérité.
RODELINDE.
Après m'avoir fait perdre époux et diadème, 215
C'est trop que d'attenter jusqu'à ma gloire même,
Qu'ajouter l'infamie à de si rudes coups.
Connoissez-moi, Madame, et désabusez-vous.
Je ne vous cèle point qu'ayant l'âme royale,
L'amour du sceptre encor me fait votre rivale, 220
Et que je ne puis voir d'un cœur lâche et soumis
La sœur de mon époux déshériter mon fils;
Mais que dans mes malheurs jamais je me dispose
A les vouloir finir m'unissant à leur cause,
A remonter au trône, où vont tous mes desirs, 225
En épousant l'auteur de tous mes déplaisirs!
Non, non, vous présumez en vain que je m'apprête
A faire de ma main sa dernière conquête:
Unulphe peut vous dire en fidèle témoin
Combien à me gagner il perd d'art et de soin. 230
Si malgré la parole et donnée et reçue,
Il cessa d'être à vous au moment qu'il m'eut vue,
Aux cendres d'un mari tous mes feux réservés
Lui rendent les mépris que vous en recevez.
SCÈNE III.
GRIMOALD, RODELINDE, ÉDÜIGE, GARIBALDE, UNULPHE.
RODELINDE.
Approche, Grimoald, et dis à ta jalouse, 235
A qui du moins ta foi doit le titre d'épouse,
Si depuis que pour moi je t'ai vu soupirer,
Jamais d'un seul coup d'œil je t'ai fait espérer;
Ou si tu veux laisser pour éternelle gêne
A cette ambitieuse une frayeur si vaine, 240
Dis-moi de mon époux le déplorable sort:
Il vit, il vit encor, si j'en crois son rapport;
De ses derniers honneurs les magnifiques pompes[53]
Ne sont qu'illusions avec quoi tu me trompes;
Et ce riche tombeau que lui fait son vainqueur 245
N'est qu'un appas[54] superbe à surprendre mon cœur.
GRIMOALD.
Madame, vous savez ce qu'on m'est venu dire,
Qu'allant de ville en ville et d'empire en empire
Contre Édüige et moi mendier du secours,
Auprès du roi des Huns il a fini ses jours; 250
Et si depuis sa mort j'ai tâché de vous rendre....
RODELINDE.
Qu'elle soit vraie ou non, tu n'en dois rien attendre.
Je dois à sa mémoire, à moi-même, à son fils,
Ce que je dus aux nœuds qui nous avoient unis.
Ce n'est qu'à le venger que tout mon cœur s'applique; 255
Et puisqu'il faut enfin que tout ce cœur s'explique,
Si je puis une fois échapper de tes mains,
J'irai porter partout de si justes desseins:
J'irai dessus ses pas aux deux bouts de la terre
Chercher des ennemis à te faire la guerre; 260
Ou s'il me faut languir prisonnière en ces lieux,
Mes vœux demanderont cette vengeance aux cieux,
Et ne cesseront point jusqu'à ce que leur foudre
Sur mon trône usurpé brise ta tête en poudre.
Madame, vous voyez avec quels sentiments 265
Je mets ce grand obstacle à vos contentements.
Adieu: si vous pouvez, conservez ma couronne,
Et regagnez un cœur que je vous abandonne.
SCÈNE IV.
GRIMOALD, ÉDÜIGE, GARIBALDE, UNULPHE.
GRIMOALD.
Qu'avez-vous dit, Madame, et que supposez-vous
Pour la faire douter du sort de son époux? 270
Depuis quand et de qui savez-vous qu'il respire?
ÉDÜIGE.
Ce confident si cher pourra vous le redire.
GRIMOALD.
M'auriez-vous accusé d'avoir feint son trépas?
ÉDÜIGE.
Ne vous alarmez point, elle ne m'en croit pas.
Son destin est plus doux veuve que mariée, 275
Et de croire sa mort vous l'avez trop priée[55].
GRIMOALD.
Mais enfin?
ÉDÜIGE.
Mais enfin, chacun sait ce qu'il sait;
Et quand il sera temps nous en verrons l'effet.
Épouse-la, parjure, et fais-en une infâme:
Qui ravit un État peut ravir une femme; 280
L'adultère et le rapt sont du droit des tyrans.
GRIMOALD.
Vous me donniez jadis des titres différents.
Quand pour vous acquérir je gagnois des batailles,
Que mon bras de Milan foudroyoit les murailles,
Que je semois partout la terreur et l'effroi, 285
J'étois un grand héros, j'étais un digne roi;
Mais depuis que je règne en prince magnanime,
Qui chérit la vertu, qui sait punir le crime,
Que le peuple sous moi voit ses destins meilleurs,
Je ne suis qu'un tyran, parce que j'aime ailleurs. 290
Ce n'est plus la valeur, ce n'est plus la naissance
Qui donne quelque droit à la toute-puissance:
C'est votre amour lui seul qui fait des conquérants,
Suivant qu'ils sont à vous, des rois ou des tyrans.
Si ce titre odieux s'acquiert à vous déplaire, 295
Je n'ai qu'à vous aimer, si je veux m'en défaire;
Et ce même moment, de lâche usurpateur,
Me fera vrai monarque en vous rendant mon cœur.
ÉDÜIGE.
Ne prétends plus au mien après ta perfidie.
J'ai mis entre tes mains toute la Lombardie; 300
Mais ne t'aveugle point dans ton nouveau souci[56]:
Ce n'est que sous mon nom que tu règnes ici,
Et le peuple bientôt montrera par sa haine
Qu'il n'adoroit en toi que l'amant de sa reine,
Qu'il ne respectoit qu'elle, et ne veut point d'un roi 305
Qui commence par elle à violer sa foi.
GRIMOALD.
Si vous étiez, Madame, au milieu de Pavie,
Dont vous fit reine un frère en sortant de la vie,
Ce discours, quoique même un peu hors de saison,
Pourroit avoir du moins quelque ombre de raison. 310
Mais ici, dans Milan, dont j'ai fait ma conquête,
Où ma seule valeur a couronné ma tête,
Au milieu d'un État où tout le peuple à moi
Ne sauroit craindre en vous que l'amour de son roi,
La menace impuissante est de mauvaise grâce: 315
Avec tant de foiblesse il faut la voix plus basse.
J'y règne, et régnerai malgré votre courroux;
J'y fais à tous justice, et commence par vous.
ÉDÜIGE.
Par moi?
GRIMOALD.
Par vous, Madame.
ÉDÜIGE.
Après la foi reçue!
Après deux ans d'amour si lâchement déçue! 320
GRIMOALD.
Dites après deux ans de haine et de mépris,
Qui de toute ma flamme ont été le seul prix.
ÉDÜIGE.
Appelles-tu mépris une amitié sincère?
GRIMOALD.