Nous ne sommes pas allées directement de Londres à Oxford, nous avons
fait un petit crochet pour visiter Windsor, où nous avons commencé par
déjeûner, dans un hôtel de belle apparence. On nous a servi des œufs et
du jambon, qu’on mange ensemble ou séparément, à sa guise. C’est le menu
invariable et traditionnel du matin, dans la grande Angleterre. Du
jambon cuit ou du jambon crû, du jambon aux œufs ou du jambon aux pommes
de terre, du jambon toujours; comme c’est agréable pour ceux qui ne
l’aiment pas!
Tout cela se mange avec un trident. En France les fourchettes sont à
quatre dents, en Angleterre elles n’en ont que trois. Par exemple, on
nous a servi un nouveau dessert que nous ne connaissions pas! On nous a
servi--Lucullus et tous les cuisiniers des temps anciens--Brillat,
Savarin, Vatel, Carême, Trompette, et tous les chefs des temps modernes,
voilez-vous la face,--on nous a servi comme dessert sous le nom de
croquettes croquantes et dorées de petits morceaux de pain (des restes
sans doute) desséchés au four. Hein! jolies croquettes bien réussies et
bien goûtées surtout; j’étais indignée. Madame a pris la chose plus
philosophiquement et s’est mise à rire. Ma pauvre Suzette, calmez-vous,
m’a-t-elle dit, cela me rappelle un mot de Chamfort qui peut
s’appliquer ici: «Il y a des gens, écrivait-il, qui ont plus de dîner
que d’appétit, alors que d’autres ont plus d’appétit que de dîner.» Ce
dernier cas est le nôtre aujourd’hui.
C’est à Windsor que demeure ordinairement la reine, car elle n’aime pas
Londres. Son château est très considérable, il a l’aspect d’un
château-fort bâti en petites pierres, ce qui n’est pas joli comme la
pierre de taille. Nous sommes montées sur la plus haute tour d’où le
panorama est splendide. La visite des appartements m’a bien intéressée,
surtout la salle du roi Georges où l’on donne les banquets. Sur les murs
s’étalent les armes de tous les pairs d’Angleterre. Le grand salon de
réception est très beau, le meuble est doré et recouvert en satin rouge
broché, le plafond guilloché est blanc et or, plusieurs salles sont
tendues en tapisserie des Gobelins, avec des plafonds dorés, c’est même
un peu trop chargé. Nous avons visité la chapelle de la reine; le chœur
est en chêne sculpté ainsi que les sièges de la famille royale. Très
jolie est aussi la chapelle érigée en mémoire du prince Albert, l’époux
de la reine. J’ai vu le tombeau où reposent ensemble Henri VIII et
Jeanne Seymour. J’ai salué respectueusement le monument élevé au petit
prince impérial tué si malheureusement chez les Zoulous.
Les gardes sont des grenadiers habillés de rouge et coiffés d’un chapeau
à poil.
En partant, j’ai demandé à un domestique de la reine, tout habillé de
noir, à cause de la mort du duc d’Albany, l’heure exacte du train pour
Oxford; c’est avec toute la dignité due à son rang qu’il m’a donné ce
renseignement, en me tirant son chapeau aussi respectueusement que si
j’avais été membre de la famille royale. En voilà des domestiques, dont
le sort fait envie... Plus heureux que bien des maîtres!