Les courses de Newmarket.
Il me semble impossible de venir en Angleterre, sans y voir au moins une
de ses courses tant vantées. J’aurais bien désiré aller à celles
d’Epsom, fondées depuis plus d’un siècle, en 1779, et qui ont un si
grand renom, mais nous sommes bien loin du 21 mai, jour où elles ont
lieu chaque année, et je suis allée à Newmarket, dont les courses
classiques, demi-classiques, les steeples, les handicaps, sont également
célèbres.
Newmarket est une petite ville où l’on se rend de Londres, en deux
heures, par le chemin de fer Great-Eastern. Les courses y sont
organisées sur une grande échelle. Quarante-cinq entraîneurs publics ont
sous leur direction deux mille chevaux de courses. Les courses et les
régates sont pour l’extérieur les solennités mondaines par excellence,
la _great_ attraction des Anglais, c’est leur passion dominante. Les
parieurs, les uns pour les chevaux, les autres pour les bateaux, se
lancent dans la carrière à fond de train, c’est le cas de le dire; les
paris sont insensés!
En définitive, c’est toujours le jeu, le jeu sur un tapis vert de gazon
ou d’eau, au lieu d'être sur un tapis de drap. Je me suis fait mettre au
courant des principaux termes de la langue chevaline, termes que nous
avons empruntés, je me demande pourquoi, car il me semble que le
français est une langue assez riche par elle-même, pour se suffire, sans
avoir recours aux autres. Il y a plus de deux cents ans qu’Amyot disait:
«La langue française n’est plus cette pauvre gueuse à laquelle le grec
et le latin faisaient l’aumône» et aujourd’hui nous avons encore moins
besoin d’emprunter ailleurs, surtout aux Anglais, qui seront toujours
nos voisins sans jamais vouloir être nos amis.
On me répond: c’est la mode, il faut la suivre. Soit, je m’incline, mais
non sans faire quelques restrictions. _Sport_ veut dire en anglais
_divertissement_, courses, chasses, gymnastiques, joutes sur l’eau,
lawn-tennis: j’admets ce mot, puisqu’il comprend à la fois tous les
exercices en plein air.
Mais pourquoi dire: arriver sur le _turf_ (gazon), plutôt que sur le
champ ou la piste. Pourquoi dire le _ring_, littéralement le _rond_,
plutôt que l’enceinte, pour désigner le lieu où se réunissent les grands
amateurs et les parieurs forcenés.
_Betting_ signifie tout simplement _pari_ et _Starting départ_.
Pourquoi appeler _steeple-chase_ cette course hérissée d’obstacles,
rivière, palissades, murs, haies, fossés, et dont le vrai nom est course
_casse-cou_.
_Dead-heat_ veut dire que les chevaux arrivent ensemble; quel
inconvénient y aurait-il à dire course nulle, où les chevaux sont
arrivés tête à tête? Pourquoi ne pas prononcer la _tribune_ au lieu du
_stand_, le _concours_ ou la _lutte_ au lieu du _match_, le _haras_ au
lieu du _Stud_?
Dame! pourquoi? je répondrai en anglais: That is the question, comme
disent ceux qui veulent se donner des airs savants et passer pour
connaître Shakespeare par cœur.
Jusqu’ici je n’avais jamais pu lire jusqu’au bout les articles de
courses dans nos journaux, cela me faisait un peu l’effet du sanscrit ou
du chinois.
Je m’en tenais à la spirituelle boutade de _Bernadille_ sur l’agréable
vocabulaire des courses «il faut suivre, dit-elle, la gradation des
sentiments qu’il produit sur l’esprit des lectrices qui débutent par
l’impatience et finissent par l’horripilation.
«_Gentleman-rider_ les intrigue; un propriétaire qui déclare _forfait_
les inquiète: comment devineraient-elles qu’il s’agit ici d’une amende,
d’un dédit,--_forfeit_.
«Le handicap les étonne, elles ignorent qu’un _handicap_ est une course
où l’on admet les chevaux de force et de mérite différents, en
égalisant autant que possible par des suppléments de poids les chances
de victoire?
«Le _stud book_ les agace; les _book makers_ les irritent; au
_betting-ring_, elles sont rouges de colère, un cheval _disqualified_
leur arrache des cris de désespoir, et la _performance_ des signes
d’aliénation mentale.»
Si cela continue, il sera nécessaire d’apprendre l’anglais avant de
pouvoir lire certains journaux français.
Il faut voir comme les Anglais, généralement si froids, s’animent sur le
turf. Il y a un demi-siècle, quand la société pour l’encouragement et
l’amélioration des races de chevaux en France accordait aux vainqueurs
des hippodromes douze paniers de vin de Champagne, les courses en
Angleterre remuaient déjà un comté tout entier; cependant les Anglais
ont encore beaucoup de chemin à faire pour atteindre à la hauteur des
anciens Polonais qui placèrent un jour sur les quatre fers d’un cheval
les destinées de leur patrie.
Leur histoire rapporte que, le roi étant mort sans héritier, tous les
palatins se montraient prêts à entrer en lutte armée pour conquérir le
trône; soudain on décida de s’en remettre au hasard d’une course, celui
des Palatins qui arriverait «bon premier» serait couronné roi. Ce
procédé peu ordinaire eut les meilleurs résultats, la guerre prête à
s’allumer s’éteignit comme par enchantement et la nation eut son roi.
Le cheval de courses en France comme en Angleterre est un patricien qui
a son état civil très bien tenu; on pousse même les choses plus loin
depuis une quarantaine d’année, on conserve le portrait des grands
vainqueurs.
Old England est forte pour les portraits. La reine Victoria n’a-t-elle
pas un _musée canin_ renfermant le portrait de tous les petits toutous
qu’elle a aimés?
Je ne sais quel sera plus tard le sort des chiens de sa gracieuse
Majesté, mais les chevaux passeront à la postérité «leur nom figurera
dans le dictionnaire Larousse à côté de Bucéphale dompté par Alexandre,
d’Incitatus fait consul par Caligula, de Vaillantif tué sous Roland dans
le défilé de Roncevaux, de Bubiéca la cavale du Cid, de Rossinante
l’idéal coursier de Don Quichotte. Les chroniqueurs ont négligé de nous
transmettre les noms des chevaux des quatre fils Aymon, c’est
regrettable! Je termine ici ma liste des chevaux célèbres sur laquelle
je pourrais inscrire encore le cheval de _Troie_ qui était en bois, et
le cheval de bronze d’Auber qui sera toujours en musique.»
Les courses de Newmarket ont presqu’autant d’importance que celles
d’Epsom, elles m’ont vivement intéressée. Je suis revenue très
satisfaite de mon excursion et très enthousiasmée des beaux chevaux que
j’ai vus, les uns courant sur le turf, du stand où j’étais fort bien
placée, les autres au repos, dans le _stud_ que j’ai visité ensuite,
Ciel! je m’arrête! aurai-je par hasard des dispositions à devenir une
_horse women_ et parler la langue des chevaux.
Ici j’y suis presque obligée, mais en France je ne me le pardonnerais
pas. Vive partout, même aux courses, notre belle riche et harmonieuse
langue!