Aujourd’hui, repos complet; en ma qualité d’étrangère, la maîtresse
d’hôtel pensant m'être agréable m’a offert une place pour assister à un
mariage salutiste, je n’ai eu garde de refuser. Un mariage salutiste est
un friand morceau qu’il n’est pas donné à tout le monde de savourer.
Voici dans tous ses détails cette cérémonie d’un nouveau genre.
«L’armée du Salut s’est mobilisée en masse, pour assister à la
bénédiction du mariage de deux de ses hauts dignitaires.
Dès deux heures et demie, il n’y a même plus un petit banc de disponible
au quartier général.
La maréchale Booth préside, assistée du commissaire général Clibborn,
son époux dans le Seigneur. La salle est brillamment pavoisée
d’étendards de tous les pays; Anglais, Russes, Américains, Français,
Suisses, etc., tout l’état-major salutiste est là.
On entonne la _Marseillaise_ du Salut... avec accompagnement de cimbales
et de grosse caisse... Zim, boum, boum...
Le général Clibborn se lève, invoque Jésus et fait l’éloge des nouveaux
époux. Le héros de la cérémonie, le marié porte le jersey rouge sans
ornements.
A côté de la maréchale, se tient une toute jeune fille, au long visage
pâle, mystique, encadré d’une chevelure brune; son pur profil, d’une
candeur pensive, rappelle les vierges d’Overbeck. Elle est vêtue d’une
robe noire en fourreau, tête nue; sur sa poitrine brille, en lettres
d’or cette devise: _De progrès en progrès_.
Le sermon de Monsieur Clibborn, coupé de «vive Jésus» et d'«Amen»,
chaque fois que la chute des périodes amène le nom du Christ, alterne
avec des cantiques sur des airs connus et les sons éclatants des cuivres
sacrés. C’est d’une gaieté qui exclut toute solennité et ramène
forcément l’esprit aux souvenirs des parades foraines.
Mais voici l’instant décisif. Le général Clibborn invite les époux unis
dès le matin devant la loi profane, à s’approcher. Il fait subir à
chacun d’eux un petit interrogatoire sur ses devoirs de salutiste,
reçoit leur engagement de se consacrer perpétuellement à l'œuvre
commune, puis les laisse seul à seule.
Le capitaine passe au doigt de sa fiancée l’anneau nuptial et échange
avec elle de mystérieuses paroles.
Tout est consommé:
A toi, notre reconnaissance,
A toi, Jésus, nos cœurs,
Nous te devons la délivrance,
La paix et le bonheur.
La maréchale Booth appelle la bénédiction d’en haut sur le couple. Mais,
les hautes envolées de l’inspiration piétiste ne l’empêchent pas de
penser aux réalités terrestres. Son discours se termine par un appel de
fonds; il manque mille cinq cents francs pour dégager la signature du
capitaine. Le Seigneur, qui est au milieu des fidèles, les procurera.
--Amen, répond le chœur.
On attendait avec curiosité le «témoignage» que, suivant le rite,
devaient rendre les nouveaux époux. Le capitaine a remercié le Seigneur
des bienfaits qu’il lui accordait, précieux encouragement à persévérer
dans le bien. Mais tout le succès de la séance a été pour sa jeune
femme; elle a parlé avec un aplomb ingénu qui désarmait le rire, et les
applaudissements ont éclaté lorsque, résumant les sentiments qui
l’animaient, elle a dit: «Le mariage n’est pour moi qu’une étape du
salut. Le capitaine et moi nous sommes liés l’un à l’autre à la façon de
ces Gaulois qui s’attachaient pour combattre et mourir ensemble.»
Et les psaumes de reprendre, et l’orchestre de faire tapage; en avant
la musique! zim, boum, boum!! La cérémonie est terminée.[10]