JOURNAL DE SUZETTE

Nous voilà donc embarquées pour l’Angleterre...

Ah! quel beau bateau. Je monte sur le pont, il n’y a personne, tout est

silencieux, on dirait que notre navire marche tout seul, en apparence du

moins; c’est un grand spectacle que celui de la mer: se croire perdu

dans l’infini, quelle sensation étrange et nouvelle pour moi, le doux

balancement des vagues endort mon corps et ma pensée. Combien de temps

vais-je rêver ainsi? je ne sais, mais le vent fraîchit beaucoup, je vais

chercher mon châle...

A midi j’ai servi le déjeuner de Madame: du jambon, des œufs et du thé.

Pas d’apparence de mal de mer. Notre navire glisse gracieusement sur

l’onde comme un oiseau; décidément je m’imaginais ce voyage plus

terrible... Nous croisons plusieurs bateaux qui vont en France. Ah! les

veinards! Vers quatre heures nous apercevons les côtes d’Angleterre;

presque toutes les maisons sont rouges, quand le soleil les embrase elle

font penser à messir Satanas. C’est comme une vision flamboyante de ses

palais...

Les douaniers de Southampton visitent les malles avec une âpreté sans

pareille. Les nôtres sont sens dessus dessous et l’une des serrures est

brisée. Comment la réparer? nous réclamons vainement un serrurier, c’est

aujourd’hui dimanche. Il faut se rabattre sur des cordes et fermer nos

caisses à la diable.

Nous avons le temps de donner un coup d'œil à la ville; plus tard nous

prendrons le train pour Clapham, faubourg de Londres, où nous devons

nous arrêter quelques jours. Je serai très fière à mon retour de pouvoir

dire que j’ai visité la capitale de la grande Angleterre.

Il ne faut pas visiter Southampton le dimanche: du reste toutes les

villes anglaises sont tristes ce jour-là, chacun se retire _at home_,

non pour méditer et prier, mais pour se réfectorer. Les trois

principales occupations de cette sainte journée sont d’entendre

l’office, de boire et de manger. Du haut au bas de l’échelle sociale

tout le monde fête le rosbif. Le jour du Seigneur en Angleterre devrait

s’appeler le jour du bœuf.

Ah! comme cinquante lieues de mer changent les habitudes, les choses,

les gens! Nous voilà donc errant dans les rues de Southampton; Madame

mourait de soif et moi aussi. Nous cherchons un restaurant quelconque,

ils sont tous fermés; nous avisons enfin une pâtisserie, son

propriétaire parle un peu français; nous lui avons demandé deux verres

de bière. «Deux verres de bière, nous répond-il scandalisé, vous ignorez

donc que le dimanche jusqu’à six heures il est défendu de boire hors de

chez soi.» Par charité il nous apporte une carafe d’eau pour nous aider

à avaler ses détestables gâteaux pétris à la graisse au lieu de beurre.

Des gâteaux à me dégoûter à jamais d’épouser... un pâtissier anglais.

Enfin nous sommes dans le train pour Clapham. Ce chemin de fer ne vaut

pas ceux de France, il est plus bas, moins confortable. On ne crie pas

le nom des stations, et le service des bagages laisse beaucoup à

désirer. On met son adresse sur ses colis et la gare de destination.

C’est aux employés à se débrouiller pour les expédier et à vous de vous

débrouiller pour les reconnaître à la gare d’arrivée. Cette perquisition

à travers tant de bagages manque de charme. Sans moi je ne sais pas ce

que Madame serait devenue... A partir de Londres, nous dit-on, les

trains sont plus rapides et plus confortables. C’est à la lueur des

lanternes que nous faisons notre entrée à Londres. En arrivant, pas plus

d’omnibus que dans ma poche, il faut prendre un cab. Nous descendons

dans un des plus beaux hôtels de Londres, Charing Cross. Deux

domestiques hommes parlent un peu français, ce qui nous sera commode.

Madame a une grande chambre, un grand lit où l’on coucherait quatre à

l’aise, une grande cuvette où un enfant de dix-huit mois se noierait

facilement, un grand... enfin tout est grand. Un ascenseur fait le

service à tous les étages.

Nous voilà donc à Londres. C’est égal, je me sens bien dépaysée, et

malgré moi je fredonne: _Pauvre exilé sur la terre étrangère_, etc. Sans

doute je suis bien aise de visiter cette ville énorme, mais je serai

encore plus contente quand j’en serai revenue.

J’ai bien dormi, c’est fort heureux, et je rends grâce à Dieu de n’avoir

pas eu besoin d’allumettes, car il est défendu aux domestiques d’en

avoir dans leur chambre à coucher; on ne saurait prendre trop de

précautions contre le feu.

Voyages loin de ma chambre t.1 · 第 89 / 161 题